Ne plus dormir

« No Rest for the Brave (Pas de repos pour les braves) », Alain Guiraudie, 2003, VP0378

braveImpressionné par « Le roi de l’évasion » (le fond, la forme, la singularité, l’audace, la poésie), je regarde en DVD « No Rest for the Brave ». Reclaque. Du début à la fin. Basile est une sorte d’adolescent attardé, il hésite à passer vraiment au stade adulte. Il s’accroche à un sentiment de liberté que l’on n’éprouve que dans cette insouciance qui précède la maturité, du moins la prise en charge de soi-même par soi-même. Il vit à la campagne, entre « Village-qui-vit » et « Village-qui-meurt ». Le chant du cygne de la ruralité est une des toiles de fond du film, presque abstraite, où se greffent aussi les tentatives de retour à la campagne, comment les jeunes tentent d’y prendre pied, d’y insuffler de la vie. Basile, lui, bat la campagne, dans un régime de vie fait d’absences, de fugues, de divagations. Au niveau du récit, il a rêvé de Faftao-Laoupo, un lieu mythique que l’on ne visite qu’en rêve lors de son dernier avant-dernier sommeil. Dormir encore une fois signifie mourir. Il se retrouve donc coincé dans un état qui ne peut plus être vraiment l’éveil ni la conscience et surtout pas l’endormissement. Il ne peut subsister, finalement, qu’en surfant dans une suite sans fin de rêves éveillés. Alors le film emprunte une sorte de scénario surréaliste où il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, la vraie histoire de celle fantasmée. C’est le genre de dispositif qui sombre souvent dans l’invertébré, voire le « n’importe quoi ». Alain Guiraudie évite cet écueil. D’abord par l’énergie rayonnante, sombre et solaire. Basile est dans une faille idéaliste, il s’évade comme jamais avant lui, il épouse cette pulsion de la jeunesse qui voudrait ne jamais dormir pour éprouver au maximum la vie, n’en rien perdre, être toujours en train de sentir, de partager de ce qui passe de l’un à l’autre, entre les choses et les hommes… Echapper à l’ordinaire condition, ne pas rentrer dans le rang, trouver l’issue vers l’éternité (c’est aussi, finalement, dans le récit ombilic et son esthétique, un film qui traite de la domestication de ses pulsions de mort, de fuite devant la peur de mourir, telle qu’elle peut se manifester, flamboyante, travestie, à cet âge de découverte de l’univers). Sans être un affairiste, un ambitieux, simplement un glandeur royal travaillé par une imagination démente, Basile cherche l’absolu, le bien être total, l’abandon magistral, la parfaite harmonie avec la lumière. Il navigue dans un territoire imaginaire, aux distances élastiques, aux consonances mondiales. C’est sans doute du côté de Montauban, mais tout a été renommé : Oncongue, Riaux de Jannerot, Glasgaud, Bairoute… Cet étrange destin s’inscrit comme un feu follet dans la vie d’une communauté, greffe ses délires sur les incidents, les anecdotes, les biographies de cette communauté rurale et il y a une succession fluide de tableaux savoureux, la vie de bistrot, les joies de l’élevage, les liaisons amoureuses. Des liens, désirs, tensions qui peuvent exister entre ce pré-adulte égaré entre deux âges naissent aussi d’autres délires, d’autres manières de transposer. L’impression d’être recherché, d’affronter des forces normalisantes se transforme en étrange cavale de malfrats, pour une sombre histoire de « boules rouges » (sans doute un stupéfiant artisanal spécialement inventé pour supporter la vie de province) ce qui donne lieu aussi à des atmosphères de film noir, magnifiques et scintillantes de second degré. Dans les dialogues, les cadrages, les décors, le coup d’œil du moindre détail, un humour très parfumé, personnel, donne du muscle, empêche que la prédominance onirique fasse tout sombrer dans l’inconsistance, l’arbitraire narratif. La présence de tous les acteurs donne du corps à la moindre scène. Et surtout, sans pathos, sans la moindre accentuation stylistique, romantique, les paysages, les villages sont magnifiquement présents. On est dedans, on sent comment ils agissent sur Basile pour l’emporter, le propulser vers le non-sommeil, l’immensité du vivre, mixte d’ennui et d’émerveillement continu. Tout à la fin, il se pose un moment, traversant un champ en jachère avant de se poser sur la place du hameau, ressassant justement les côtés sombres du désoeuvrement, du rien à foutre musclé qui règne sur ces territoires, et puis l’obligation de travailler, de la normalité, mais l’emmerde encore plus grande que cela peut représenter, mais par contre, vivre au milieu des autres, partager la vie des autres, s’y nicher et délirer mille et une vies fugaces, aventures mythomanes… Certainement à compter parmi ce qui se fait de mieux dans le cinéma français (pour ne pas tomber dans des formules plus définitives) ! – (PH)

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Une réponse à “Ne plus dormir

  1. Votre description donne envie de voir le film dans la minute même.

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