La presse et la culture, fracture?

journauxC’est, semble-t-il, la première grande enquête sur l’évolution des pratiques culturelles en France, depuis 1997. Le Monde lui consacre sa une du jeudi 15 octobre, un éditorial et deux pages sur les grandes tendances. Il vaut certainement mieux éplucher l’ouvrage complet paru aux éditions de La Découverte (« Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », Olivier Donnat, 243 pages), mais quelques réactions sur la manière dont ces informations sont présentées ne sont pas inutiles. Et il faut se garder de jouer à quitte ou double : dans ces évolutions, il y a du bon et du mauvais, pas mal de nuances. Je m’attacherai, dans cette première lecture à relever quelques éléments qui concernent de près notre champ d’activité à la médiathèque.  Les titres donnent le ton : « Internet bouscule les choix culturels des Français », « Une nouvelle culture de l’écran »… Le recoupement de certaines pratiques donne des éclairages qui méritent d’être creusé : une utilisation importante – en deçà tout de même d’un certain seuil – de l’ordinateur est souvent corrélée à des pratiques culturelles extérieures intenses (théâtre, concerts, musées…). Cela conforterait le rôle d’Internet pour s’informer sur les services, les offres de spectacles, de sorties… La stratégie du titrage journalistique met en avant des compréhensions plutôt équivoques ou carrément faibles des phénomènes, par exemple : postuler que le temps des jeunes passé devant l’ordinateur est consacré à se cultiver chez soi ou le fait que l’écoute de la musique, pratique culturelle toujours en hausse, signifierait un appétit pour la culture. (« Cette nouvelle culture de l’écran sert aussi à se cultiver chez soi : beaucoup écoutent des CD sur ordinateur (51%), téléchargent de la musique (43%), regardent des DVD… ») Sans spécifier ou caractériser les manières d’écouter, les répertoires explorés, ce qui en est retiré comme connaissance sur le social, le monde, comment prétendre qu’écouter de la musique revient systématiquement à se cultiver ? La musique est tellement pourrie, banalisée dans son omniprésence promotionnelle de tout et de rien que s’y adonner avec une telle fréquence aveugle pourrait tout aussi bien relever de l’acculturation. La baisse des pratiques culturelles de fond, savante, se confirme et devrait interpeller quant à la capacité de faire évoluer culture et esprit critique, acquisition de références, relation à l’histoire : baisse de la lecture (surtout chez les hommes), défréquentation des musées en-dehors des grandes machines parisiennes. Le désintérêt pour la musique classique, dans le même ordre d’idée s’accentue, les générations traditionnellement en âge de s’y intéresser ayant grandi avec le rock n’ont pas fait le saut vers les répertoires savants (évolution que l’on constate dans nos centres de prêt), résultat aussi de l’industrialisation des musiques faciles et de la perte d’éducation musicale. Lecture publique et politique culturelle. Curieusement, les rédacteurs de l’article, semblent découvrir la crise qui frappe les bibliothèques et médiathèques : « Des élus s’interrogent. Quel sens donner à ces équipements à l’heure d’Internet ? Ne faut-il pas redéfinir la fonction d’une médiathèque ? Ne faut-il pas revoir les horaires et jours d’ouverture ? » On croit rêver : en sont-ils à se poser cette question et à esquisser des réponses aussi médiocres qui ne prennent pas la mesure de la crise ? Il faut y voir un signe de l’incapacité de la presse à traiter correctement cette nécessité de redéfinir la fonction des médiathèques (j’y reviens plus bas à propos de cas précis vécus récemment). Un signe que ne fait que renforcer une prise de position dans l’éditorial : « L’Etat aurait dû s’emparer, très vite, du problème du piratage des musiques, en poussant les majors du disque à offrir une riche offre sur le Net. » C’est délirant tout de même que ce soit le niveau d’intervention d’un journal comme Le Monde sur une telle matière ! Pourquoi l’Etat devrait-il contraindre les majors à quoi de ce soit !?  Ce serait entériner le fait que l’accès aux musiques passe obligatoirement par les majors, par le commerce et comment justifier le fait que l’Etat intervienne dans des stratégies commerciales ? Et qu’appelle-t-on par « offre riche » ? C’est bien avant Internet que les majors ont entamé l’appauvrissement de leurs catalogues. Face au piratage et à l’emprise parallèle de plus en plus forte des majors sur la formation des goûts « musicaux », l’Etat, le politique devait confier aux médiathèques, à sa lecture publique, les moyens d’offrir une offre légale de téléchargement plus riche et plus respectueuse de la diversité culturelle que ce qui existe actuellement. Cette « offre riche », seuls des opérateurs non-marchands peuvent la réaliser. C’est simple : le politique devait voter la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement Internet ! La Médiathèque de la communauté française de Belgique pouvait devenir alors leader sur ce terrain, travaillant en partenariat avec toutes les autres médiathèques européennes. Pourquoi cela ne vient pas faire « tilt » chez les journalistes qui tournent autour de ces questions reste pour moi un mystère ! Aveuglement de la presse. Sous l’intitulé « Echec pour le ministère de la culture », l’article du Monde dresse un constat implacable : « Les politiques culturelles ne sont parvenues ni à élargir les publics, ni à corriger les inégalités, ni à répondre aux évolutions technologiques. Tout juste le ministère peut-il se dire que sans lui, la situation aurait sans doute été pire… » Évidemment, on connaît cet échec, on le constate tous les jours quand on travaille sur le terrain socioculturel. La place prise par les produits culturels aux effets acculturant est de plus en plus étendue et grignote même les politiques culturelles publiques. On le voit tous les jours dans la presse aussi ! C’est peut-être là que le bât blesse : la presse ne se met jamais en cause, incapable, par exemple, de prendre sa part de responsabilité dans cet échec d’une politique culturelle publique. Un autre exemple intéressant se trouve dans les deux pages que Libération consacre à une année d’activité du 104. Je ne connais pas assez comment fonctionne cette structure culturelle sur le terrain pour en prendre la défense, mais c’est tout de même un projet ambitieux, pas évident, qui s’engage dans des options complexes mais indispensables si l’on ne veut pas réduire les équipements culturels à un marketing de remplissage de salles. En voulant sensibiliser aux arts modernes, développer des pratiques amateurs dans une optique de socialisation, en privilégiant la transversalité, les rencontres, les résidences, ce lieu ne facilite pas sa lecture. « Cet immense vaisseau si incompris est à la recherche du Graal, la fameuse hybridation entre recherche artistique internationale et accès à un public plus large et local. » C’est assurément casse-gueule. Mais quels sont les médias qui vont dans ce sens, facilitent la compréhension de tels projets, non pas par un article de tempos en temps, mais en engageant une ligne éditorial originale, créative, innovante, ambitieuse aussi ? Il y a un manque de l’appareil conceptuel, pourrait-on dire, indispensable pour mener à bien un travail critique, dans la presse, de ce que signifie bâtir un nouveau projet culturel public pour la société d’aujourd’hui. Ca « filtrera » dans une carte blanche d’un philosophe comme Stiegler, dans le compte rendu d’un nouvel ouvrage de Luc Boltanski, ce n’est jamais transposé dans la pratique journalistique en termes de priorités intellectuelles et rédactionnelles (ce qui ne veut pas dire qu’aucun journaliste n’en est capable). L’impossibilité de s’avancer dans ce travail de pensée doit être entretenue par le poids de l’audimat qui dévie l’éthique journalistique…   La Médiathèque n’est télévisuelle que sous les coups ! (Parce qu’il y a là la visualisation d’un phénomène étrange: comment la dématérialisation donne des coups bien matériels !? )Les médias appréhendent tellement peu ce que pourrait être l’avenir de la Médiathèque qu’ils ne savent en parler que si ça va mal. Est-ce une manière inconsciente d’exorciser ce qui les guette eux-mêmes ? En espérant ainsi que tout le mal de la dématérialisation va s’abattre sur la médiathèque et va épargne finalement les pauvres journalistes !? En tout cas, aveuglés par les tendances dominantes qu’ils doivent de toute façon relayer pour rester en phase avec un lectorat sous influences « nouvelles technologies », la Médiathèque devient pour eux un objet difficile à définir ! Nous avons tout de même un projet d’avenir pour la Médiathèque avec un discours qui en justifie l’utilité sociale, la pérennité de son objet social et les axes de travail pour actualiser ces missions en fonction de l’évolution des pratiques culturelles (pas pour les brosser dans le sens du poil, ce n’est pas notre fonction ni celle de la presse). La rénovation st en cours, c’est un chantier conséquent qui passe par une nécessaire transformation de ce que l’on appelle la culture d’entreprise, mais enfin, ça avance, des actes sont posés, des projets s’élaborent, une dynamique s’enclenche, le personnel retrousse ses manches : constitution d’une équipe de rédaction, publication (La Sélec), magazine web, site dédié aux artistes émergents, rendez-vous avec les membres, créations de blogs, animations dans les écoles… En 18 mois, les réalisations et les projets entamés devraient forger le respect (ce qui est le cas pour beaucoup de collègues français, Le Monde devrait s’y intéresser). Le 6 octobre, j’avais l’occasion d’intervenir dans le Journal Télévisé de la télévision communautaire de Canal C (Namur). Très bon accueil, journaliste attentif mais je sursaute quand j’entends le titre qu’ils ont pondu pour présenter la séquence : « La Médiathèque se meurt … » (Le journaliste se tourne vers moi : « on y a été un eu fort » !) Je débarque, je présente ce qui me semble les signes objectifs d’une vitalité, d’un nouveau souffle en train de prendre dans les équipes de la Médiathèque et voilà la tonalité qu’ils répercutent (l’interview valait mieux que le titre). Rebelote, mardi 13 octobre avec Télébruxelles qui débarque dans notre médiathèque de Bruxelles centre pour faire le point sur l’état de notre association. Il s’agit de mener l’investigation avec un membre du personnel, un délégué syndical, le directeur général (Claude Janssens), le directeur des collections (moi)… On se livre à l’exercice difficile de communiquer notre enthousiasme, notre conviction que la médiathèque a un avenir, qu’elle est en train de changer et qu’elle engage dans le combat des forces collectives de bon augure. C’est l’occasion de « faire sentir » que l’esprit change aussi, physiquement, dans cette médiathèque : structure d’accueil, tables de consultations, présentation de La Sélec, organisation de rendez-vous avec les membres, enfin, l’irruption de nouvelles couleurs est difficilement niable ! L’échange avec le journaliste se fait sans tabou et tant mieux même si l’obsession à rester figer sur certains critères d’évaluations trahit la difficulté à comprendre vraiment ce qui se passe. Ce qui compte est de revenir encore et encore sur la baisse de fréquentation (qu’il faut rendre saignante par la répétition des chiffres : – 15%), d’exhiber des problématiques tellement complexes qu’elles en deviennent malsaines à force de simplification (le marketing culturel)… Mais enfin, ça permet de s’expliquer : – 15%, on s’en fout, on évolue vers autre chose, nous ferons un travail de médiation culturelle plus utile à la société en étant fréquenté par moins de personnes, en les signant mieux, qu’en étant submergé comme nous avons pu l’être il y a quelques années… Vous voyez le genre, réponses aussi sans tabou que les questions, sans complexe, sans langue de bois. Le prêt physique, le média physique ? Il reste important pour rassembler une connaissance sur les musiques et le cinéma, pour organiser des dispositifs de médiation, de rencontres, mais on s’en fout sinon, le destin de la médiathèque n’est pas lié aux médias physiques, sa mission fondamentale et de rendre l’accès aux contenus musicaux et cinématographiques, toutes les formes nous sont offertes, on peut inventer, innover, c’est ce que l’on fait, l’aventure de repenser la lecture publique est en marche, avec un personnel qui se rassemble, qui s’implique progressivement, affronte le changement de plus en plus positivement… Arrêter de penser la médiathèque selon des statistiques quantitatives, dégagez vous l’esprit ! Résultat des courses ? Un titre croustillant, débile, désobligeant, sinistre, du genre : « Médiathèque : dans les couloirs de la déprime ». C’est comme si maintenir le ton de la dramatisation qui a culminé lors de l’annonce de la restructuration était la seule manière d’être critique ! Parce que ce genre de titre se veut, bien entendu, l’expression d’une critique, de l’intention de « déranger » en disant ce qui va mal. C’est un peu court. Mais instructif. (PH)

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2 réponses à “La presse et la culture, fracture?

  1. Pour avoir vécu sur place la prise d’images et avoir également discuter avec les reporters qui sont à la base de ce reportage, je ne peux que lever les yeux au ciel face à tant de désinvolture dans la tenue délibérément orientée du résultat donné.
    Premièrement : après avoir passé plus de deux heures à discuter et donc tourner caméra au poing avec les instances de la médiathèque, les journalistes sont encore capables de prendre des images d’archives qui datent d’il y a deux ans, illustrant un membre de l’équipe de la médiathèque de Bruxelles dans deux tenues différentes, celle d’il y a deux ans et celle de ce mardi… Bravo la synchro dans le montage !
    Deuxièmement : pourquoi systématiquement donner une image négative par un ton et des commentaires dénigrants du genre « la médiathèque sauve les meubles » alors que justement les reporters se sont entretenus avec les instances directives qui leur ont expliqué la progression des mentalités, l’évolution de l’ensemble du personnel sur un projet commun de l’institution tissé en interne sur base d’un schéma culturel pluriel et donc concerté. Est-ce là le résultat d’un journalisme d’investigation ?

    Troisièmement : pourquoi donc faire dire des sentences larmoyantes dénuées de tout fondement pour tirer encore plus sur le pathos alors que justement la médiathèque est dans le changement et la progression, prenant base sur des acquis vieux de 50 ans certes mais pas « poussiéreux » pour autant !
    En un mot : bravo messieurs les diseurs de bonne aventure ! Vous rirez peut-être moins lorsqu’on parlera enfin de compétences en matière de journalisme d’investigation réellement orienté vers l’information objective et non sensationnelle !
    A propos, vous nous invitez quand vous voulez sur votre plateau pour parler culture !
    NGodts, responsable-adjoint médiathèque de BXL

    • Quand on est déçu par la manière dont la presse traite une information qu’on lui transmet, la première chose à voir est: la communication a-t-elle été bien faite? A-t-on bien mis en avant sur ce quoi on voulait communiquer? Il me semble que, sans prétendre être d’excellents communicateurs, le message a été bien formulé dans le cas présent. Le journaliste, de plus, me quitte en exprimant son intérêt pour le projet, soulignant que ce sont de bonnes idées, de bonnes pistes, il émet juste un doute quant aux chances de réussite, notamment dans un contexte budgétaire difficile. Mais le reportage, au final, n’a plus rien à voir avec ce qui a été expliqué, mis en avant et qui semblait, au sortir de l’entretien, avoir rencontré une certaine compréhension. Cela ressemble furieusement au scénario pré-établi, à l’a priori! Il y a d’une part quelque chose de profond et qui perce dans le questionnement récurrent de Pierre Schonbrood (oui mais – 15%, oui mais la chute du prêt, oui mais le peu de manque entre les bacs…) : l’incapacité à évaluer autre chose que du chiffre. Seul le chiffre peut être soit positif soit négatif. En-dehors de ça, que montrer, qu’expliquer ? « Ils » ne savent pas, ça ne rentre pas dans « leur » schéma. Or, tout le projet de la médiathèque est bien se recentrer sur la qualité de la médiation culturelle: un travail qui s’effectuera avec moins de visiteurs, mais pour la même utilité sociale que lorsuqe nous étions subemergés. – Si c’est pour investiguer, pouquoi n’est-il pas venu filmer la soirée de La sélec à la Compilothèque (près de 90 entrées payantes), histoire de voir d’autres ambiances!? – Et comment oser donner une image aussi misérabiliste d’un service culturel qui reçoit, rien que pour septembre, un peu plus de 11.000 visites! Y en a-t-il beaucoup des lieux culturels autant visités? – L’autre hypothèse est plus vilaine et pourrait motiver une action citoyenne contre une entorse à l’éthique journalistique (face à la crise de la presse, il ya quand même un mouvement pour réclamer des moyens publics pour maintenir la presse de qualité) : la volonté délibérée de présenter les choses de manière catastrophique, pour se montrer « critique » mais, surtout, flatter l’audimat.

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