Le point G du regard

G, Le Vecteur à Charleroi, Exposition jusqu’au 24 octobre 09

G Ce sont des dessins de marges, des labyrinthes infinis de petits traits qui reliant toutes les formes, toutes les matières, tous les organes de vie et de mort, organes humains et inhumains, tissus et tumeurs des choses, prolifiques. On a tous touché, un jour ou l’autre, en amateur ou en aspirant initié à ces dessins obsessionnels, compulsifs, hachurés au Bic, dans les marges ou les couvertures des cahiers de brouillon, griffonnés à n’en plus finir pour échapper aux cours, ne pas se laisser ronger par la monotonie, la mise au pas éducative, entendre autre chose que le programme. Traits après traits, gribouillis qui s’organisent en membres monstrueux et happent l’attention. Je n’évoque pas tellement les distractions des cancres, mais autre chose, de plus spécifique, une sorte de transcription instantanée dans une création délirante de tout ce que les profs débinent dans leurs cours, connaissances historiques, scientifiques, physiques, chimiques, mathématiques, littéraires, langues vivantes. Tout est assimilé mais mis en désordre, mélangé, transformé en une autre connaissance générale des formes cachées. La substance des cours est assimilée mais déviée, pervertie, retour au sauvage. Ce genre de croquis dans les marges par lesquels il nous semblait esquisser une transcription du savoir scolaire, apprendre quelque chose de pas prévus, l’artiste français G (25 ans) l’a cultivé en art total, les marges ont dévoré l’univers. Il n’y développe pas des inventions isolées qui viendraient illustrer des références de lectures, il construit un monde, il assemble, image après image, la connaissance des marges, là où les savoirs et les sciences retournent au délire, au monstrueux fécond, à la fertilité de ces tissus et tentacules qui se multiplient quand on les tranche. Au cauchemar de la création, indispensable chaos, radieux monde noir polymorphe. Chaque œuvre représente une surface immense à parcourir tant elle est constituée de petites lignes, infimes coupures, subtiles entailles. Chaque dessin fait se rencontrer l’infiniment petit et l’infiniment grand. On dirait chaque fois le détail d’un mandala diabolique dont l’ensemble ne pourrait se contempler qu’en scannant le cerveau de l’artiste (si scanner permettait de visualiser les prophéties de l’âme, prophéties au sens d’interprétations inlassablement reprises de tous les textes dont découlent cette âme, textes génétiques, bibliques, littéraires…). C’est une manière surprenante, innovante, de tracer des ramifications complexes, laissant entendre la possibilité d’une nouvelle cabbale complètement moderne et libre, entre des héritages temporels, culturels et techniques en principe enfermés dans des mondes ne communiquant pas entre eux. Le sens visionnaire ordonné de Dante, la bande dessinée fantastique, le dessin de presse déjanté au vitriol, les gravures de Dürer, les mangas, les machines organiques de Burroughs, la métamorphose de Kafka, les livres de morts, le monde des anges… Le tout surgissant dans un grand calme, hurlante méditation, au rythme d’une patience d’exécution presque sainte (une vocation, une illumination). Toute forme, toute vie peut se transformer en une autre. Tout est tissus, végétations, humus, muqueuses, plasma, jets de semences, ovulations, même l’air, les nuages, l’immatériel, les armes, les lames, les ombres. Les êtres et les choses sont nichés, nourris, traversés d’alvéoles, sorte de végétations marines et cosmiques, évoquant les anémones de mer, aux branches proliférantes et ornées d’yeux, de bouches, de fentes espionnes. Des motifs voyagent de tableau en tableau. Deux mains couvrant un visage, les doigts écartés pour laisser le passage vers trois vides effilés, noirs, impénétrables, orifices du regard, de la respiration. Des personnages armés de hachoirs se coupent la main. Le bras se révèle être tentacule. La carcasse corporelle est ouverte, anatomie entre robots et insectes. Aliens imprévisibles enfilés comme des poupées russes. La vie se décompose en cellules malignes grouillantes ou en organismes énormes, techno-hybrides, les surveillants des mondes obscurs. Terrifiants, tellement qu’ils en deviennent familiers, exorcisant des peurs refoulées, que l’on oublie trop souvent de laisser s’exprimer. Des familles zombies, aux membres mutilés, aux têtes d’arbres morts, et dont les bouts de viande libérés se reproduisent (parthénogenèse), cherchent une nouvelle incarnation, nouvelles fonctions. Morcellement. Les compositions sont très organisées, hiératiques dans leur bordel apparent, recyclent des mises en scènes sacrées, avec des colonnes, des têtes de dragons, des fûts couverts d’écailles, des rituels post-technoïdes. Les marges ne sont pas bornées. C’est zébré de millions de petites agonies brillantes, aiguisées, électriques, immobiles d’extase, avec cette sorte de regard révulsé, propre aux têtes décollées et qui continuent à vivre, qui voient l’au-delà et en même temps se laissent envahir par l’écume scintillante laiteuse de toute la vie passée, bouillonnante de détails, juste des tempêtes de petits traits, comme le début de nouvelles vies. Un trait nécessite un autre. On découvre bien tard ce qui surgit ainsi du BIC et vous dévore. Pas de doute que s’il continue avec cette rigueur et cette inspiration, G va prendre beaucoup de place, repeupler le fantastique. (PH) Autre développement: A travers certaines idées qui se bousculent dans le texte ci-dessous – peut-être trop vite écrit, avec des sensations trop récentes mais c’est aussi ça l’exercice de bloguer – il y a quelque chose à creuser quant aux relations entretenues par le travail de G. avec l’histoire, le passé, l’actuel. Est-ce contemporain? Est-ce l’oeuvre d’un artiste vivant dans un monde reculé, écarté, hors du présent? L’impression, dans l’exposition, face aux images, est celle de temporalités mélangées (au sein de chaque entité), avec des rythmes passéistes, anciens, déconnectés, mais aussi d’autres très virulents et archaïques, en tout cas « anciens » dans le sens ancestral, et animé de forces qui aspirent vers l’innommable de la nuit des temps et enfin, il y a des scansions très contemporaines. Ce qui correspond aussi à ce que j’essayais de décrire comme une simultanéité entre naissance, irruption de vie et passage de l’agonie. Certaines visions évoquent une sorte d’amas d’organes morts, épuisés et d’autres en train de se régénérer, de se recycler. Le sang qui coule des blessures engendre la vie de millions de traits. Voilà, je ressassais ce genre de sentiments contradictoires, difficiles à clarifier, quand je suis tombé sur ce passage d’Agamben, dans un nouveau livre intitulé « Nudités »: « La contemporanéité s’inscrit, en fait, dans le présent en le signalant avant tout comme archaïque, et seul celui qui perçoit dans les choses les plus modernes et les plus récentes les indices ou la signature de l’archaïsme peut être un contemporain. Archaïque signifie proche de l’arkè, c’est-à-dire de l’origine. Mais l’origine n’est pas seulement située dans un passé chronologique : elle est contemporaine du devenir historique et ne cesse pas d’agir à travers lui, tout comme l’embryon continue de vivre dans les tissus de l’organisme parvenu à maturité, et l’enfant dans la vie psychique de l’adulte. » Il y a dans la somptuosité visionnaire de l’artiste, dans la profusion ordonnée de ces tissus de traits et de lignes, de l’embryon et du tissu mâture, du bourgeon et de la pourriture, de l’orgasme et de l’effroi, pas en alternance, mais en choeur. Quelque chose comme un rendez-vous secret entre des forces antinomiques. Et précisément, pour revenir à Agamben: « Les historiens de l’art et de la littérature savent qu’il y a entre l’archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clef du moderne est cachée dans l’immémorial et le préhistorique. » Il y a dans cette proposition quelque chose qui cerne parfaitement, selon moi, la dynamique telle que je l’ai perçue et ensuite pensée, irradiant des inventions visuelles de G. (PH) – Lien vers le myspace de GLien vers le collectif Zavata

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4 réponses à “Le point G du regard

  1. L’inspiration ne fait pas défaut à votre article! Je me permets de le partager sur notre groupe Facebook.

    A bientôt au Vecteur!

    • Merci
      C’est encore écrit vite, je devrais y ajouter des éléments, sous peu, quelques phrases d’un livre d’Agamben (Nudités) me semblant apporter un éclairage intéressant, merci pour les informations communiquées hier…

  2. Bonjour! Merci pour cet article. C’est assez dense niveau interprétation mais ça me plait bien.

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