Les médiathèques contre le postcolonialisme

Alain Renaut, « Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités », Flammarion, 444 pages, 2009

diversitéActualité des simplismes. La diversité culturelle est brûlante : agitation dans « les quartiers », position sur le port du voile… Il est d’autant plus difficile de s’y retrouver et, pour le citoyen, de se forger une opinion, que les échanges se fondent plus sur un calcul prenant en compte avant tout l’impact sur l’opinion publique (la rentabilité clientéliste électoraliste prédomine), et voilà un cercle vicieux appauvrissant. Les échanges donnent lieu à un tir croisé « d’anathèmes, de positions manichéennes et simplistes », comme le rappelle Marco Martiniello (Centre d’études de l’ethnicité et des migrations/Université de Liège), dans un entretien au journal Le Soir : « Pour réfléchir le « modèle belge » – encore faudrait-il savoir s’il en existe -, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sur le contexte plus large : la globalisation, les tendances à l’individualisation, les déséquilibres démographiques, l’importance croissante des progrès technologiques, l’affaiblissement du rôle des Etats nations en Europe et dans le monde, etc. » Les anathèmes et simplismes ont le champ libre de par le retrait imposé de plus en plus aux intellectuels, cantonnés aux pages « forums » ou « rebonds », une sorte de réserve d’indiens. Le livre d’Alain Renaut élabore une tentative intelligente d’élargir la problématique, non pas pour la noyer, mais pour la faire respirer, la décrisper, débusquer les partis pris, favoriser les pistes de solutions. Le concept de diversité s’invitant de plus en plus dans les questions d’identité, comment se forger une identité – ou plus exactement comment définir ma part de diversité identitaire qui laisse toute la place à celle de l’autre ? Comment éviter que la peur de la diversité réanime ce que les nationalismes ont de pire ? Il y faut à la fois de l’attachement à quelque chose, se construire en liaison avec un lieu et sa culture, et tout autant de l’arrachement, incluant une remise en cause critique de l’attachement, pour rester disponible, capable d’accueillir l’autre dans sa part d’attachement comme dans celle d’arrachement. C’est en travaillant philosophiquement sur ces dynamiques, indissociables d’une posture (auto)critique, d’enracinement et de déracinement que le philosophe cerne progressivement son hypothèse d’un humanisme de la diversité. L’inconscient colonial. L’histoire de la colonisation peut sembler, bien que contenant son lot d’atrocités, relativement « lisse » d’autant que la décolonisation a fait son œuvre et que la page est tournée… En revenant sur cette histoire et en démontrant qu’elle est loin d’être finie, Alain Renaut donne une toute autre perspective aux enjeux actuels de la diversité : il ne s’agit pas simplement d’intégrer l’autre, de laisser une place dans notre société riche aux échappés des sociétés pauvres. L’idéologie colonisatrice est loin d’avoir été « dévitalisée », dépassionnée par ce que l’on appelle les indépendances des anciennes colonies. L’auteur, en recourrant au terme de « postcolonie » postule bien que rien n’est encore réellement « arrangé ». La preuve, souvenez-vous de cette salve de déclarations droitières en France comme quoi il fallait en finir avec cette sale manie de la repentance à l’égard des anciennes colonies, notre civilisation devait arrêter de se culpabiliser, de se torturer la conscience. Déclarations que vint renforcer une loi sur les bienfaits de la colonisation qu’il fallait mentionner dans les livres d’histoire (loi abrogée un an après son vote, par Jacques Chirac, suite aux réactions). Extrait d’un discours de Nicolas Sarkozy, à propos du rêve civilisationnel incarné par le colonialisme : « Ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation (…) Faire une politique de civilisation (…), comme essayaient de le faire les Républicains du temps de Jules Ferry(…) La source n’est pas tarie. Il suffit d’unir nos forces et tout recommencera. » (Abondamment reproduit en note de bas de page135). Discours proprement hallucinant tant, même s’il exhorte à unir ses forces, il est hanté par l’idéologie qui justifia l’aventure des colonies et laisse entendre que l’idéologie civilisationnelle d’alors reste pertinente. Jules Ferry n’avait pas de doute quant à l’existence de races supérieures dont le devoir est d’aller éduquer, élever, porter une petite partie de la civilisation supérieure aux races inférieures. La colonisation n’est pas une aventure avec un début et une fin, une page tournée, elle a été trop profondément motivée par la manière dont l’Occident se pensait pour ne pas être encore de manière très vivace implantée dans les schémas mentaux dominants. On oublie (ou ignore dans mon cas), par exemple, que Tocqueville, grand penseur de la démocratie et de l’égalité humaine, a été un fervent défenseur des colonies, justifiant explicitement que les meilleures terres soient attribuées aux Européens, et « dans un rapport destiné à la Chambre des députés, il tient pour une « vérité démontrée » qu’il était conforme aux intérêts de l’humanité (rien de moins !) que la France s’emparât de l’Algérie. » Logique coloniale et droits de l’homme. Même la déclaration des droits de l’homme, texte fondateur de notre culture, de nos manières de penser notre fierté, a été « tordue » pour être interprétée comme justifiant les colonies (encore faut-il vérifier s’il fallait beaucoup « tordre » l’esprit premier du texte). Cela signifie que des textes, des discours, des manuels ont infléchi la compréhension du texte en faveur d’une compréhension universaliste de l’homme, mais pas de n’importe quel homme : « (…) partout où expérience a été faite de la colonisation et notamment de l’esclavage (mais l’analyse vaut tout autant pour la seconde colonisation, où l’esclavage a pu être absent), l’affirmation des droits humains, pourtant fondatrice de la modernité politique s’est accommodée d’une forme de transmutation : celle de « l’homme en général » (celui dont les droits sont proclamés) en un sujet dominant, en un « sujet maître » qui se trouvait toujours un sujet blanc et mâle. À lire, ici encore, Mbembe : « L’universalisme abstrait, toujours, finit par revêtir la forme d’un sujet maître qui, dans sa rage de passer pour l’homme tout court, doit se constituer et se définir d’abord dans et par ce qu’il exclut et disqualifie, dans et par ce qu’il autorise et dévalorise, dans et par les frontières qu’il érige entre ses « autres » et lui. » Cet aspect est creusé, explicité pour en arriver à poser que « le colonialisme aura été, indissolublement, refus de la diversité humaine en même temps que fabrication d’une différence raciale et culturelle instituée comme altérité pure : comment cette complexité intrinsèque du geste colonial n’eût-elle pas rendu interminable le travail de décolonisation ? » Et pour bien en mesurer l’amplitude : « En sorte que, la France par exemple n’ayant pas « colonisé par accident », mais en raison de convictions assumées, « la société française s’est nécessairement définie par et dans cette entreprise » : en ce sens, la décision de décoloniser n’a pas mis fin à cette autodéfinition, et « ce procès de définition se poursuit encore ».  Ce qui suffit à faire éclater la charge nauséabonde des appels à en finir avec la manie de repentance ! Ça, c’est quelque chose que l’on n’explicite pas assez, ou qu’on laisse bien dormir dans les travaux des philosophes : comment une société s’est pensée, a construit son prestige, son identité de peuple, l’assurance de sa qualité supérieure, d’un rôle primordial dans l’humanité, « grâce au colonialisme ». Postcolonialisme, globalisation mâle et blanche. Ce qui se joue dans le colonialisme étant la domination du mâle blanc sur le monde, sur la représentation du monde et ses diverses hiérarchies naturalisées, la décolonisation ne s’accomplit pas d’un simple retrait des administrations ou des troupes d’occupation. Coloniser, considéré selon cette amplitude, semble une nécessité innée du dominant. Par la mondialisation, la globalisation, c’est rien de moins que la colonisation des esprits, des identités, des besoins qui est poursuivie. C’est en outre par les mêmes mécanismes que la femme a été considérée comme un genre, un territoire à coloniser. En même temps que l’on apprenait aux peuples inférieurs à ternir leur rang dans la civilisation, il importait de spécifier, à l’intérieur de cette organisation, celui de la femme, il y a eu « superposition du pouvoir colonial et du pouvoir masculin ». Voici une citation d’un administrateur britannique qui « analyse la situation qu’il trouve en Birmanie : «  Les hommes et les femmes ne sont pas encore suffisamment différenciés… C’est là la marque d’une race jeune… Les femmes doivent perdre leur liberté dans l’intérêt de tous. » La colonisation a donc procédé à une séparation plus nette des tâches entre hommes et femmes, en y voyant une marque de progrès et en procédant à une organisation sociale plus génériquement divisée. » Avec les fantasmes que l’on sait et qui sont venus envahir en retour l’imaginaire occidental : « De ce point de vue, l’exposition coloniale internationale de 1931, organisée à Paris par Lyautey, a été souvent analysée comme une manifestation particulièrement significative de cette mise en image de la femme colonisée. L’affiche intitulée « La plus grande France », y a symbolisé les grands domaines géographiques de la domination française Afrique noire, Maghreb et Asie) par trois jeunes femmes qui, selon leur degré de nudité, illustraient les étapes d’un processus de civilisation supposé coïncider avec l’introduction de la pudeur. Inutile de dire que l’Africaine y est à peu près nue… » On peut encore aujourd’hui souligner la permanence inoxydable de cette imagerie dans l’abondante production de musiques dites de « fusion » où, bien souvent, n’est à l’œuvre que la continuation de la colonialisation, ce que l’on ne dit pas assez dans les médias, dans les festivals dits de « musiques du monde » et, ironie du sort, se voulant souvent altermondialistes. Par le biais de cette production, les médiathèques ont un rôle à jouer pour informer, analyser, ouvrir les esprits sur une autre approche de l’altérité, de la diversité culturelle (souvent symbolisée, donc, par une jolie fille exotique, la diversité, ça se consomme avec plaisir). Si ces représentations de la femme dans l’imagerie coloniale ont eu un tel succès, ce n’est pas uniquement pour le fun, c’est qu’elles s’appuyaient, chez les colonisateurs d’une approche structurelle de la différence des sexes : « … si, comme le soulignent aujourd’hui les historiens, les femmes ont elles aussi été au cœur du fait colonial, il est également vrai de dire que la colonialité structurelle est au cœur du « fait » féminin, je veux dire : de la façon dont ce « fait » s’est construit au fil d’une histoire des femmes dont elles n’ont longtemps pas eu la maîtrise. »  Médiathèque, lecture publique, décolonisation. Les médiathèques sont, de par leur patrimoine historique et la mémoire des évolutions de tous les langages musicaux (et pour beaucoup de peuples colonisés, la musique est essentielle, parfois plus que l’écrit), des outils incontournables pour œuvre à la décolonisation des esprits, en travaillant à montrer d’autres visages de la diversité culturelle, d’autres pratiques pour se construire son identité au contact de la diversité. Le livre est beaucoup plus riche que le seul aspect que j’aborde ici : il m’importait de relayer ce phénomène de décolonisation comme un travail toujours à faire et le rôle qu’il conviendrait de confier (avec des moyens) aux médiathèques (et autres opérateurs de lecture publique) dans cette entreprise de déminage minutieux. Par exemple, pour construire des solutions en forme d’humanisme ouvert, critique, il étudie beaucoup les penseurs de la créolisation. Là, c’est très intéressant aussi, d’abord parce qu’un philosophe blanc écoute ce que les intellectuels représentants des peuples colonisés pensent de l’identité, de la diversité, de la décolonisation… En travaillant sur cette analyse des textes de Césaire et de Glissant, il  aurait là aussi matière à effectuer un travail d’écoute des musiques créoles, pour fournir une autre écoute, riche de critique… Il termine par un exercice pratique où, après avoir insisté sur les difficultés à se forger une identité qui ne devienne pas essence nationaliste et rappelé combien les peuples colonisés doivent combattre pour affirmer leur particularité, leur égalité, il s’interroge sur la difficulté particulière de se forger une identité en habitant des espaces dominants, globalisés, mondialisés, presque sans racines, sans particularités, sans traditions… Face des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » de la chanson de Brassens, il y a aujourd’hui les « imbéciles heureux qui sont nés nulle part ». Or, sans tomber dans l’exaltation de l’appartenance à un sol, à un l’esprit d’un peuple, pour accueillir l’autre il faut aussi s’inventer une part de racines, comme une « forme de devoir envers soi-même pour se mettre en mesure de procéder à cette combinaison d’arrachement et d’attachement où je vois désormais la marque de l’humain ». Et entreprendre le travail d’élaboration d’une « éthique de la diversité », par une obstination à éduquer, à combattre les symptômes de la décolonisation des identités, des goûts, des appétences culturelles, au plus près des pratiques culturelles quotidiennes, sur le terrain des médiathèques… (PH) – Sur RadioFrance

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