Quand la langue fourche…

Pour un oui pour un non, (Nathalie Sarraute), Jacques Doillon, 1988

ouinonL’écriture et l’accident. Pour un oui, pour non, la trame est fugace, l’arbitraire surgit n’importe quand, n’importe où, détourne nos propos, nos sens, c’est presque lié à la nature du verbe, à ce que l’on cherche à dire par tous les moyens. Vaine recherche. Des caractères proches bifurquent sans crier gare, des destinées, jusqu’ici étroitement associées, se froissent imperceptiblement, des ententes parfaites gauchissent, imperceptiblement, presque sans que l’on s’en rende compte, l’ensemble est emporté par la succession de distractions, les préoccupations, les circonstances incluant des déplacements, de nouvelles rencontres, obligations, influences. De temps en temps on y pense sans avoir le temps de s’y arrêter, de creuser, de vouloir en avoir le cœur net, finalement ce n’est pas si grave. S’il fallait, au fur et à mesure, tenter d’élucider toutes ces impressions de choses qui changent, en nous altérant, ce serait la paralysie, une sorte de grève du zèle transposée au niveau de la conscience des sensations. Or, ces petits riens qui entraînent d’imperceptibles collisions, poussières de chocs, suscitent de minuscules modifications, avec cette impression que ça bouge, que ça avance, que l’on se déplace dans le temps et qu’il nous bombarde de ses particules. Juste ce qu’il faut, juste pour produire cette impression du temps qui passe. Un jour, un changement plus significatif nous saute aux yeux et l’on prend conscience que c’est cela qui se préparait, ces petites démangeaisons, signes avant-coureurs… Les traces de ces mécanismes sont en général conservées dans les mots, les phrases, les silences, les ponctuations que nous échangeons avec les autres. Encore faut-il s’en souvenir, détecter les indices, les interpréter, les confronter… Or la mémoire en est soit très floue soit trop exacerbée, au point de faire douter de la véracité des faits, on redoute de les exposer, de les proposer au jugement objectivant de l’extérieur, au risque d’être perçu comme désaxé (par la force de ces particules et de leur interprétation)…  Les meilleurs amis du monde. Dans le texte de Nathalie Sarraute, deux amis (H.1 & H. 2) partageant une longue fraternité exemplaire que rien ne semble devoir entamer, titillent, mettent maladivement le doigt dans un instant de confidence. C’est que l’un d’eux veut tirer les choses au clair. Doillon les plante très proches, sur un vieux divan, dans une petite chambre de bonne, sans façon, limite bohème impersonnelle, espace marginale dans lequel on tombe sans s’en rendre compte, sans mesurer les conséquences (sauf que la fine machine infernale de Nathalie Sarraute est lancée, son texte entreprend de tout mesurer). L’histoire en viendra à accorder une valeur très forte, presque idéologique, à ce lieu souligné presque comme une idée. Le plus entreprenant (Trintignant) a l’impression que son ami s’éloigne, qu’une distance s’installe, voire une certaine gêne. Ca le tracasse, ça le perturbe. Il veut savoir. Mais ce n’est rien, presque rien, des mots qui n’ont peut-être même pas été prononcés complètement, « rien dont il soit permis de parler »… –  « H. 2 : Non, pas des mots comme ça… d’autres mots… pas ceux dont on dit qu’on les a « eus »… des mots qu’on n’a pas « eus », justement… On ne sait pas comment ils viennent… »Pourquoi s’avancer sur ce terrain glissant d’où peut surgir réellement l’irréparable ? Le dialogue, évoluant grâce à une dynamique fondée sur la parfaite connaissance que chacun croit posséder de l’autre, sur l’assurance mal placée de pouvoir tout dire et tout entendre et en même temps sur l’ivresse  de déjouer les fausses croyances dans lesquelles ils se découvrent progressivement enfermés et « trompés », le dialogue prudent, tâtonnant, griffes rentrées, va produire un effet de loupe sur ce rien, ce presque néant qui lézarde la façade d’une belle amitié d’enfance. Chercher l’affront. Quand le morceau sera lâché (l’auditeur a du mal à croire qu’il puisse vraiment s’agir de cela, tellement on nous a habitué à moins de subtilité, genre « j’ai en fait couché avec ta femme, ta fille, ton fils, ton père… »), ouvrant, là, la porte d’une rage trop longtemps contenue et, ici, une stupeur sans nom, il s’agira de s’arc-bouter sur la plus petite unité de sens dans une phrase parlée, un étirement, un son prolongé, un suspens et en révéler toute la redoutable machinerie inconsciente. La langue comme piège, le « ça » de la langue. En tirant sur un accroc minuscule – une accentuation, un ton, un silence entre deux voyelles – c’est un glissement de terrain radical qui se produit, les plaques tectoniques de l’amitié se mettent à bouger dangereusement. Et le tout est conduit d’une écriture fine, implacable observatrice des manières de parler, de s’embrouiller, de tirer les vers du nez, de déballer des atrocités sans en avoir l’air, de se faire prier… Construit sur du rien, un « ça » de travers, un « oui » qui peut devenir un « non » vice-versa, la langue s’emballe, le dialogue devient une lutte sans merci, une question de vie et de mort, les amis se révèlent appartenir à des camps opposés, qui ne se font pas de cadeau. L’un collectionne les bonheurs, les honneurs et les succès classiques, bien listés par tous les traités de la vie réussie, sa vie repose sur du solide, propriété, famille, boulot bien payé. Il fait partie de ceux qui fabriquent la vie ! L’autre ne relève pas du même système, ses bonheurs ne sont pas sur cette liste, pas identifiables, les gens comme il faut placent ce genre de bonheur « entre guillemets », ils ne peuvent les décrire. Pour lui, en tout cas, rien ne doit être ferme, fixe, rigide, sinon il étouffe. La fine théâtralité de Nathalie Sarraute fait mieux que de simplement métamorphoser des amis en ennemis. En faisant surgir leurs détestations réciproques (« cette fois là, j’aurais pu te tuer », « moi aussi »), et surtout par la manière dont ça surgit, tellement imbriqué dans un culte du secret, du refoulé partagé, elle montre comment ces deux mondes ont besoin l’un de l’autre. Ces deux systèmes, disons l’un bourgeois et l’autre artiste, fonctionnent ensemble, ont besoin de ne pas se comprendre, c’est ça qui les tient debout. L’antinomie qui se substitue à l’amitié ne contredit pas leur histoire passée : c’est sans doute même grâce à ces animosités larvées, les attirant l’un vers l’autre, que leur amitié a vécu. Même après ce règlement de compte sans merci – la précision des discours qui cherche à « mettre le doigt » sur ce qui cloche est admirable– il n’est pas dit que leur amitié soit complètement rompue. Ça ne se fait pas ainsi ! Pas simple de rompre. Sarraute a introduit, pour symboliser aussi la force normalisatrice du langage commun (le dialogue relève du langage singulier, qui s’écarte des considérations du commun), une instance de jugement : pour pouvoir rompre une amitié, il faut en faire la demande, argumenter, plaider devant une sorte de jury populaire. Et rien n’est acquis, pas facile de rompre pour un oui ou pour un non, ça ne fait pas un dossier très probant. « Quels camps ennemis ? Voyons un peu leurs dossier… Rien… on a beau chercher… examiner les points d’ordinaire les plus chauds… rien d’autre nulle part que les signes d’une amitié parfaite… » On vous le disait, un rien, un néant, juste un étirement de prononciation, un gouffre rendu subjuguant par l’écriture de l’auteur. Jacques Doillon, d’autre part, explique qu’il ne voulait pas faire une captation théâtrale. C’est bien une création cinématographique. Le texte est dit – mais c’est mal exprimer la justesse sinueuse des acteurs – de manière confondante, recréé, on oublie presque parfois qu’il s’agit d’un texte écrit. On l’entend comme on ne l’avait pas lu, ça donne envie de relire, de scruter cet espace entre les pages imprimées et l’écran à images. Ce n’est pas une transposition – comme ça se fait beaucoup avec les best-sellers pour transformer des ventes en entrées payantes – mais un travail sur le texte, à la rencontre du texte, un élément télévisuel d’analyse littéraire. Dans le même DVD un portrait de l’écrivain par Doillon (un portrait, pas un entretien, pas une bio classique, mais avec malheureusement des pages lues par Isabelle Huppert, mal lus selon moi, putain de lecture d’actrice) et un film entretien par Claude Régy (avec des lectures de Nathalie Sarraute, remarquables, aucune distance entre les mots et le sens) qui contient des instants impressionnants dans le registre « écrivain parlant de son travail, du fil des mots, de l’écriture, visible et invisible ». La recherche et la grâce. D’une rare simplicité exigeante, relatant cette incessante recherche qui ne finit jamais, n’est jamais réussie, la fin d’un livre étant souvent dépendante de la fatigue, par le fait d’en avoir assez, d’avoir épuisé ses forces, les ressources disponibles. Une recherche parfaitement consciente de son objet, une leçon de lucidité ! Qui la conduit aussi à s’étonner de voir tant d’écrivains satisfaits, convaincus d’avoir réussi leurs bouquins, d’avoir achevé quelque chose ! « D’où leur vient cette assurance ? » (C’est qu’ils sont dans une posture de vendre, de devoir convaincre des journalistes, des critiques, des acheteurs plutôt.) Les dernières minutes réservent des minutes poignantes comme quand, dans le dépouillement de certaine expression, on a l’impression qu’une rare vérité s’écoule, peut être captée : quand Nathalie Sarraute répond « non » à la question « avez-vous quelque chose à ajouter ? »,  c’est très beau et gracieux, quelque chose d’infini et comment, en fin d’entretien, au lieu d’en rajouter, elle choisit résolument de revenir au rien, à nous montrer sans pose l’écrivain dans son silence. Ce silence particulier que pourtant l’on entend quand on la lit. (PH) – Nathalie Sarraute à la Médiathèque, documents, livres lus  –

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