Lumière en gelée

coingsL’arbre était illuminé de fleurs au printemps. À la fin de l’été, il ploie sous les fruits. Il faut rester longtemps sous ses branches traversées de soleils pour avoir cette impression que les coings, jaunes dans les feuilles (vertes, déjà parfois brunes, attaquées par des parasites), fonctionnent comme des ampoules. Sous la peau lisse, ou parfois couverte d’un léger velours, ils sont lumineux.Une voûte végétale et ses lampes, de toutes les formes, belles arrondies ou biscornues, peinte à la Van Gogh. Rassemblés sur la table, les fruits tombés et blessés chauffent, commencent à dégager leur parfum. Très particulier. Un peu piquant, astringent, entre pomme, poire et citron. Fruité. (Et, curieusement, tout semble dit, adéquation parfaite entre le sens et le mot: pour la pomme, ondira ça sent la pomme, pour l’orange, l’orange, pour la prune, la prune, comme qualifiant chaque fois dans un second temps le terme fruité, tandis qu’ici je reste au « fruité », « pur », une sorte d’essence.) En tout cas unique, frais, joyeux au premier coup, puis plutôt nostalgique, mélancolique, un parfum de souvenir. Souvenir de quoi ? De rien de spécial, c’est le parfum même du souvenir, de la souvenance. Autour de l’enfance, ces choses qui ne sont plus que des ombres, déterminantes mais floutées (et l’on pourrait utiliser le même genre de propos pour caractériser la couleur de son jus). Quand on les coupe pour entamer la transformation en gelée, c’est alors qu’ils commencent à libérer leur suc, leur fragrance, en montrant leur drôle de chair granuleuse, grumeleuse (ce n’est même pas ça, c’est une chair secrète – qui cache sa comestibilité -, qui n’aime pas être exposée à la lumière du jour, qui est comme forcée, se rétracte, se réfracte, allergique, chair de poule). Elle est juteuse, on voit que l’été a été beau. Mais ce n’est pas comme pour certains fruits, une source spontanée. Plutôt comme une terre gorgée d’eau et qui la révèle malgré elle. Des bulles discrètes pétillent, glissent sur la lame du couteau. La première cuisson les réduit en compote un peu terne. C’est avec un linge que l’on filtre le jus, tiède et doux, d’une belle couleur, agréable à faire couler de la louche. Celui-ci est porté à ébullition avant d’être mélangé avec du sucre. Nouvelle ébullition. Une fois versée dans les pots, la gelée apparaît pour ce qu’elle est vraiment : le condensé lumineux de l’automne naissant, le souvenir rayonnant fait chair translucide de l’été, quelque chose de presque inconsistant (comme l’air de Paris de Duchamp). Un souvenir vague qui ne s’attache sur aucun fait, geste ou situation particulières, mais un souvenir vague, abstrait de les contenir tous, souvenir de l’air, du soleil, du vent, des sèves, des rosées, des pluies, des températures, des clairs de lunes, de tout ça qui font les fruits. Et qu’on a pu avoir l’impression de mordre à belle dent. Le goût de la saison passée. Gelée songeuse de lumière. Soleil congelé. Par quoi, encore et toujours, on s’installe dans la préparation de l’hiver, on s’installe dans le songe de la lumière. (PH) – Le songe de la lumière, le film

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