Calatrava-Guillemins, ouf, un bémol !

guillemins Quel plaisir, dans le déluge de louanges unanimes, de lire un bout de cette voix de la raison qui vient un peu relativiser l’aura de la nouvelle merveille ! L’honneur humain est sauf. Cela se trouve dans une carte blanche publiée dans Le Soir, ce mardi 22/09/09, signée François Schreuer (asbl urbAgora) et Bernard Swartenbroekx (UCL). Merci à eux. (On dirait, et c’est le vrai sujet de ce billet d’humeur, que les choses les plus intéressantes publiées par la presse, se trouve dans les marges : rebonds, cartes blanches, entretiens accordés à des intellectuels, des chercheurs, et qui peuvent exposer une vraie réflexion, mais sans conséquence…) « Que l’on aime ou pas le bijou du sieur Calatrava, la nouvelle gare n’a pas été conçue comme un levier de redéploiement urbain et moins encore comme un outil de mobilité régionale. » Et de rappeler le coût exorbitant demi-milliarddemi milliard d’euros) au regard d’autres priorités pour améliorer la mobilité et l’attractivité des transports en commun. (Juste pour info, depuis le 17 août, le train Soignies-Bruxelles de 7h14 a été supprimé 4 fois, le Bruxelles-Soignies de 17h29, deux fois pour « avaries à l’automotrice »…) Les déclarations de l’architecte sont sidérantes quand il déclare avoir privilégié l’usager d’une part et l’habitant du quartier d’autre part. Pour l’usager : la gare est une aberration, il semble que l’on ait allongé  à dessein les trajets jusqu’aux quais d’embarquement, et entre quais, juste pour faire joli dans son geste architectural. Je n’y passe pas souvent et le matériel est neuf mais j’ai déjà vu les tapis roulants en panne. Quant au quartier, qui mérite certes une rénovation, il est simplement explosé. Comment, face à ces dégâts explicites entonner la rhétorique « il faut des gestes forts de cette espèce pour relancer une vile, une région » ? Le geste fort peut être bien pensé, ça ne gâche rien. Quant à l’aplatissement systématique et idolâtre devant Francon Dragone, il me laisse chaque fois un peu plus pantois. Le respect dû à l’argent ? – Faut le mériter. En ce qui concerne une autre question qui fait couler beaucoup d’encre, la réussite scolaire, là aussi, les approches sont presque toujours les mêmes et finissent par se ressembler toutes. À tel point que, comme pour d’autres sujets importants, il devient difficile de distinguer les familles politiques. Et puis voilà, en tout cas en ce qui me concerne, un entretien avec une sociologue (Marie Duru-Bellat) qui esquisse une toute approche, une bouffée d’air frais, quelque chose qui devrait inciter à reprendre les réflexions à nouveau frais sur la place de l’école dans la société. Voici le titre : « le mérite scolaire, un maquillage moral ». (Libération, 18/09/09) Extrait : « Ce qui est terrible dans notre système, c’est que l’élève qui a raté sa scolarité reçoit un verdict négatif : il n’a pas de qualités, pas de capacités. Et il est voué aux difficultés d’insertion des jeunes sans formation. Il faudrait que les diplômes aient moins de poids pour toute la vie. Mais dans notre pays, on pense que les inégalités engendrées par l’école sont justes – à la différence des inégalités sociales. Or ce n’est pas vrai. L’école mesure un mérite très particulier. On est classé au collège selon son niveau en maths et en expression française. Mais un élève créatif, imaginatif, généreux, passe entre les mailles du filet. S’il n’est pas bon, il va se retrouver sans diplôme, ce qui veut dire chez nous sans qualités. C’est un gaspillage extraordinaire. Il faudrait réfléchir au caractère partial du mérite scolaire. Et faire qu’il soit moins décisif. Au lieu de cela, on le renforce en donnant aux plus méritants. » Elle indique de très bons indicateurs pour différencier une approche de gauche ou de droite de cette question du mérite. Ce qui devrait en inspirer pas mal. Mais elle ne nie pas, pour autant, l’importance du mérite. Simplement, « comme les critères du progrès social, le mérite devrait être l’objet d’un débat incessant. » Ça donne envie de lire son bouquin : « Le mérite contre la justice », Sciences po Les Presses.  Apocalypse. Ou cette fameuse série sur la guerre, recyclage sexy de documentaires, qui cartonne à la télé ! Il me semble n’avoir lu dans les quotidiens, à peu près que du très positif. Enfin, survint Didi-Huberman dans Libération (21/09/09) : « En mettre plein la vue et rendre « Apocalypse » irregardable ». Il revient sur les arguments : « Les réalisateurs nous disent avoir fabriqué un objet capable de « carrément séduire un jeune public », de « bluffer » les spectateurs par leurs techniques de traitement de l’image en sorte que, devant les archives remontées, colorisées, sonorisées, « les jeunes vont s’éclater » (redixit Daniel Costelle). » C’est du Dragone ? Du Calatrava ? « En mettre plein les yeux : c’est le contraire exactement de donner à voir. Mais l’appareil télévisuel, nous en faisons l’expérience chaque jour, fonctionne à la surenchère et à l’autosatisfaction : nous avons réussi à placer huit cents plans par épisode, nous avons ajouté les sons absents des images originales… Autant dire que les documents de l’histoire deviennent des confettis dans un montage qui veut ressembler à un feu d’artifice d’images. » « Coloriser, technique vieille comme le monde, n’est rien d’autre que maquiller : plaquer une certaine couleur sur un support qui en était dépourvu. C’est ajouter du visible sur du visible. C’est, donc, cacher quelque chose, comme tout produit de beauté, de la surface désormais modifiée. » Didi-Huberman produit une analyse raisonnée, argumentée de ce produit télévisuel : éléments et fonctionnement du montage, association commentaires images (parler du chien d’Hitler sur des images d’un chien bien entendu anonyme), les manières de lier, d’unifier le mouvement de caméra comme un seul témoignage surplombant toute la réalité historique… Enfin, un appareil critique – simplement analyser les composantes des images – que devrait pratiquer n’importe quel journaliste censé nous rendre compte d’une telle réalisation. Au lieu d’effectuer ce travail, il me semble que l’on préfère mettre en avant sans examen l’argument de vente : intéresser les jeunes à cet épisode historique capital. Sur ce bon sentiment, faire monter des arguments de vente. Pénible. Pourquoi ne pas utiliser la pensée et les outils de ces intellectuels – que l’on est capable, et c’est déjà ça, daller solliciter – pour construire un autre journalisme, celui de la profondeur invoquée par Libération dans sa « nouvelle » formule ? Parce qu’on s’en fout des intellectuels.  À moins de les coloriser, de les confier à Dragone… (PH) – Préférer la série The war disponible dans toute bonne médiathèquePrésentation par Catherine de Poortere

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4 réponses à “Calatrava-Guillemins, ouf, un bémol !

  1. Petites précisions/réactions concernant cette nouvelle gare des Guillemins. J’aimerais connaitre le nom de ces sois disants usagers qui prétendent que les trajets pour rallier les quais ont été augmentés… La gare n’est pas encore terminée (même si l’inauguration a déjà eu lieu), tous les accès ne sont pas encore ouverts (en fait seuls une rampe d’escaliers et un tapis roulant par quai sont actuellement opérationnels) peut-être faudrait-il attendre la mise en route définitive et complète de l’infrastructure avant de la juger. Je me permets aussi de rappeler que cette gare est une des rares en Europe à bénéficier d’un accès direct via une autoroute et que dorénavant le quartier de Cointe est directement relié à la gare (alors qu’avant il fallait se farcir toute la ville pour prendre son train). Si ce n’est pas fait dans le sens des usagers, faudra m’expliquer. Critiquer est une chose à la portée de tous, regarder les faits et les argumenter en est une autre.
    Quant au quartier, il semble effectivement bien éclaté actuellement mais que les moins jeunes se rappellent du « no man’s land » que représentait le quartier il y a peu…
    Liège est réputée pour son éclatement architectural, je ne dirai certainement pas le contraire. Mais tirer à boulets rouges sur un projet en cours d’achèvement c’est pas très fair-play.
    Liège avait besoin d’une nouvelle gare, tout comme la SNCB a besoin de nouvelles locomotives. On pourra reprocher aux autorités compétentes leur gigantisme, mais à ce train là (mauvais jeu de mot) qu’en serait-il de l’avenir de l’Architecture…. On aurait pu faire l’impasse sur Dragone, ça je veux bien le concéder.
    Je m’arrête là, les trains (quand ils sont à l’heure) n’attendent pas eux…

    • Merci pour votre message qui me permet de nuancer la question de l’accès aux quais: l’usager qui a expérimenté et qui a vu à chaque fois des personnes âgées en difficulté, c’est moi. Mais c’est vrai qu’il s’agissait d’une situation temporaire, la gare avec ses accès aux quais définitifs n’est pas terminée, je n’aurais pas dû écrire de la sort!. Voilà, c’est nuancé grâce à vous. Pour le reste: en soi, comme geste architectural isolé de tout, je ne trouve pas ça mal du tout (personnellement). Mais je ne vous suis pas pour le reste: ce n’est pas le gigantisme qui « sauvera » ou fera avancer la créativité architecturale (peut-être même est-ce le contraire, il y a des écoles opposées, certes!). Quant au quartier, je sais très bien à quoi ressemblait le quartier. Mais ça, c’était le résultat d’un abandon, d’un laisser faire, de la misère, la pauvreté… Avant, ce quartier a eu aussi une autre vie, une histoire. Et restaurer un quartier, lui redonner une vie, une beauté, un sens, ça ne se fait pas en le rasant, en imaginant des perspectives, en pensant la chose virtuellement pour que ça fasse beau et prestige avant d’en parler avec les gens qui y habitent. Il y en a, il n’y a pas que des travailleuses en vitrine. Pour les accès autoroutes: ok, sans doute un mieux pour les usagers automobilistes dont je ne suis pas. Mais les auteurs de la carte blanche du Soir ont des arguments intéressants, ils ne tirent pas à boulets rouges par principe, et quand ils parlent « usagers » ils ne visent pas que les liégeois mais tous les usagers SNCB, ce qu’ils discutent c’est bien du bon usage de l’argent SNCB pour le confort sur l’ensemble du réseau. (Allez, il n’y a pas un jour sans trains supprimés!) – Concédez que mes boulets n’étaient pas très rouges non plus, et si nous sommes d’accord sur Dragone… !! Allez Michael!

  2. Le gigantisme ne fera effectivement rien avancer. Mais des projets de cette envergure apportent indéniablement un « plus » aux métiers qui ont contribuez au projet. Ce sont aussi des défis. Surtout techniques, mais aussi créatifs (comment résoudre l’un avec l’autre et vice et versa). La tour Effel n’est-elle pas un bel exemple? Moche d’accord, mais utile.
    Le quartier des Guillemins tel que nous ne l’avons pas connu (ni vous ni moi) semblait être un chouette coin. Bien avant que l’architecture (avec un petit « a ») ne viennent saloper la belle unité du quartier. Pour aller très loin, on pourrait se poser la question de savoir pourquoi ce quartier a été à l’abandon. Pourquoi était-il synonyme de misère, proxénétisme et autre…
    Je suis bien entendu pour la concertation avec les habitants, ça me semble logique. Certains projets présentés me semblaient ambitieux ET utile. Car relier la gare (et donc le quartier) avec le reste de la ville ça me parait plutôt pas mal. Mais bon… les égoûts et les couleurs…
    Je ne suis pas particulièrement partisan du « on efface tout et on recommence ». Le problème est que pour repartir sur quelque chose de viable, il faut des points d’accroche. Or, le quartier était tellement morcelé, dépareillé et en manque cruel d’identité (ça reste mon point de vue extérieure) que ça devenait difficile. Mais j’imagine que les locaux n’ont pas la même vision des choses, cela peut se comprendre.
    Dernière petite chose: la SNCB n’est pas la seule à avoir financé ce projet, je tiens quand même à le rappeler. Certes le projet était peut-être démesuré, mais Liège avait besoin de se doter de nouvelles infrastructures (voir l’état des quais il y a 10 ans par exemple).
    Le soucis n’est pas tellement l’argent que la SNCB a investi dans le projet, mais bien l’argent qu’elle n’alloue pas à ce qui devrait être ses priorités.
    Pour m’être entretenu brièvement avec un agent de la SNCB, je peux dire que le problème ne vient pas d’un manque de fonds, mais d’une politique qui veut faire du neuf avec du vieux (je parle des locomotives là). On rafistole des locomotives endommagées avec des pièces provenant d’autres machines… Des économies de bouts de chandelles…
    Il est vrai qu’une loco présente moins bien qu’une gare de Calatrava ou qu’un spectacle de Dragone, mais bon…
    Et sinon, pas un mot sur la gare d’Anvers?

    • Par rapport à ce que je disais, hier, je voulais ajouter une petite chose: si je regrettais d’avoir critiqué ceraines aspects trop tôt (!?), il n’y a aucune indulgence à avoir quant à l’absence de réel projet d’urbanisme pour l’ensemble. La gare n »est pas tombée là du jour au lendemain, avec la durée logique de la phase préparatoire, la durée des travaux avec dépassements, c’est surprenant.
      Anvers, pas encore vu, j’attends avec impatience celle de Mons!

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