Moi Sophie [je] Calle

Visite à Sophie Calle, Bozar, septembre 09

calleColère artiste, assez de mots. Au cours d’un des barbecues les plus désaltérants de l’été, un ami plasticien, comme soudainement soulevé par un trop plein d’inepties, en un brusque haut-le-coeur,   mitrailla la fin d’après-midi d’une violente diatribe à propos de Sophie Calle. Ça ne perturba pas longtemps les libations. L’attaque visait une place trop importante accordée au mot, au discours, « et de plus en plus », aux dépens de l’image et d’autres langages sensibles moins verbeux, appuyés sur d’autres discours et d’autres connaissances (on parle toujours dans ces cas-là de la connaissance des mains). Je sais évidemment qu’il y a une querelle très ancienne entre la lettre écrite, parlée et l’image Je n’imaginais pas qu’elle fût encore vivace. Par exemple, dans mes habitudes, il m’est impossible de dissocier ces deux manières de représenter. Je vois une image, je contemple du visuel, je suis traversé par une image mentale, je m’en empare avec des mots, je ne la ressens que parce que des mots la « traduisent », spontanément. L’inverse est vrai aussi : je lis, j’entends un texte, du visuel accompagne les mots et les phrases, pas forcément comme les images d’un film, ça peut être des formes abstraites, voire de l’informe en mouvement. En réactivant cette querelle, quelque chose de l’ordre du moderne contre un certain retour à la tradition revient à la surface, avec certaines animosités ou rancœur : les formes d’art liées aux capacités verbales à vendre des concepts (plutôt que la production d’images considérée comme le propre de l’art) sont accusées d’accaparer le marché, au détriment des autres formes qui ne pratiquent pas la démonstration conceptuelle. J’ai ainsi pris conscience que cette confrontation était loin d’être dépassée. Forcément, dans un contexte où l’image est partout, il est intéressant de faire le point sur cette question. Ça peut se faire en lisant l’édition française récente d’un ouvrage américain paru en 1986 : « Iconologie. Image, Texte, Idéologie » de W.J.T. Mitchell. Et c’est en lisant quelque chose comme : « Pour quelle raison éprouvons-nous cette compulsion à concevoir la relation entre mots et images en termes politiques, comme une querelle territoriale ou un combat d’idéologies rivales ? », que je repensai au barbecue. Le livre retrace correctement l’histoire de l’image, qu’a-t-on défini ainsi, comment a-t-on distinguer image extérieure et image mentale ? Il explore, sur le plan théorique, les lignes de force de ce chapitre important, constitutif de notre culture : « Image versus texte. Figures de la différence.». Avant ça, il aura examiné les différents statuts de l’image et notamment cette spécificité importante de la peinture : « On ne comprend un tableau qu’une fois saisie la manière dont il montre ce qui ne peut être vu. » Ce qui est remarquable et qui mérite d’être souligné : « Cette idée de « peindre l’invisible » apparaît moins paradoxale si nous nous remémorons que les peintres ont toujours prétendu offrir « plus que ce qui frappe l’œil », notamment sous l’égide de termes tels que « l’expression ». Et nous avons vu dans notre bref aperçu de l’antique notion d’image comme « ressemblance » spirituelle qu’il y a toujours eu un sens – de fait un sens premier – selon lequel les images devaient être comprises comme quelque chose d’intérieur et d’invisible. » Puis la peinture s’est trouvée submergée par des productions d’images de plus en plus réalistes, « illusionnistes ou naturalistes » et devenant le « foyer d’une idolâtrie moderne et laïque liée à l’idéologie de la science et du rationalisme occidental, et que l’hégémonie de ces images ait généré des réactions iconoclastes en art, en psychologie, en philosophie et en poésie. Le véritable miracle réside dans le fait que les peintres aient pu résister et vaincre cette idolâtrie, et qu’ils aient su, à l’aide de nouvelles ressources, continuer à nous exposer plus que ce qui frappe l’œil. » Quelque chose, susceptible de menacer ce « miracle de la peinture », était sans doute en point de mire de la colère de l’artiste peintre. Donc, Sophie Calle, storytelling. En général, je vais voir Sophie Calle avec des à priori négatifs. Ayant lu l’argument, le descriptif de sa démarche, j’appréhende le fabriqué, le snob. Et je me fais retourné assez rapidement, trouvant la manière de faire, efficace, intelligente, séduisante malgré tout. Fort de ces expériences précédentes, je décidai d’y aller avec une tournure d’esprit favorable ! Je suis toujours étonné par le monde qu’elle attire, public jeune et féminin, rien à voir avec la fréquentation habituelle des expositions d’art contemporain. Ça m’avait déjà frappé, la première fois que j’avais visité une rétrospective à Beaubourg : les visiteurs font la file pour lire toutes les notices, parfois de belles tartines. Ça se vérifie ici à Bozar. On est bien face à déploiement multitextes, jouant sur des démarcations dynamiques, des empiètements d’un medium sur l’autre, une sorte de livre scénographié, exposition mise en page. On circule dans le texte, dans des segments-chapitres qui construisent l’hypothèse d’une expo unique, ça ressemble toujours à un projet, une projection de ce qu’elle pourrait montrer, ce qu’elle a envie de montrer, on déambule dans la manière dont elle se représente son désir de s’exposer. C’est de l’ordre de la matrice à histoires. Disons plutôt, storytelling matriciel, c’est sans doute pour cela et par cela qu’elle fascine ? Ca ressemble à des recommandations de coaching, une méthode de management par l’art, une sorte de power point géant et inventif où elle se raconte en mots et en photos et propose des techniques de narration basées sur les bonnes manières d’agencer les bouts de phrases, les fragments de paroles et de textes qui restent imprimés dans la mémoire, ainsi que les images, les photos, les croquis, les souvenirs visuels (un peu comme ces clubs où l’on apprend à créer des albums photos créatifs, dessins,papiers découpés, photos arrangées…). Ensuite ces matériaux de base sont eux-mêmes mis en scène photographiés… Autre piste pour expliquer la fascination qu’exerce Sophie Calle : son travail de deuil, comme perpétuel, infini, toujours recommencé. Une grande partie de ce qu’elle présente ne sont rien d’autre que les manières, les rituels, les procédés, les ruses avec lesquels elle digère la perte, fait son deuil, cherche à oublier, à user la douleur, à « passer à autre chose », se ressaisir… Un amour qui n’est pas au rendez-vous. Un amant qui la quitte. Sa mère. Des illusions. Elle raconte ainsi des choses qui touchent un vaste public tout en se situant dans un monde amélioré par l’art, proche d’un milieu élite, people. Ses amis sont presque tous des gens connus, célèbres, quand elle salue quelqu’un sur le quai de la gare, c’est Jack Lang… Ça donne une touche roman-photo glamour… Lourdeurs. Quelque chose m’a déplu, « froissé », pris à rebrousse poils dans les deux premières séries : « Lourdes » et « Berk », pas moyen de « rentrer dedans », comme on dit (ce qui ne suffit pas à constituer un jugement négatif à l’égard de ces œuvres). Il s’agit d’expériences conduites avec sa voyance : celle-ci lui donne quelques consignes (des voyages, des choses à exécuter, des gens à aborder un peu comme l’expérience à New York où Paul Auster tenait le rôle de la voyante et lui préconisait une série d’actions « pour améliorer la vie dans la ville »). Sur base de ces amorces d’histoire sortie de la voyance, raconter ce qui se passe, est-ce que le hasard va remettre l’artiste sur ses propres rails, va-t-elle retrouver son destin, découvrir quelque chose sur elle, ses proches, bref, provoquer des signes. Cette façon de chercher une porte de sortie au désarroi et d’organiser le pré-deuil, de se préparer à une disparition est accroché au mur, en frise, un carnet de note géant, un agencement de textes-photos digne d’intérêt, même si, personnellement, je le trouve lourd, limite imbuvable (peut-être une saturation du « principe Calle » ?) Tombeau pour la mère de Sophie Calle. Bien que la matière et la manière soient incomparables, quelque chose, dans la célébration qu’elle fait du dernier voyage de sa mère, vers la mort, me fait penser aux sculptures hyperréalistes de Ron Mueck qui réalisa, du reste, une extraordinaire sculpture de son père mort. Aux premiers abords, on ne sent pas de manière évidente la distance entre ce que l’artiste a vécu, ressenti et ce qu’il exprime. C’est un journal intime. Elle transforme en œuvre ce qu’un public peut avoir envie de connaître de la vie privée, de la biographie de l’artiste. Raconter le voyage dans le Grand Nord pour y conduire l’esprit symbolique de la mère (portrait, bijoux), projeter sur le mur le « film » fixe de la défunte, l’arrêt sur image final, illuminé, transfiguré, comme si elle était toujours vivante, prête à se réveiller et nous parler de Sophie Calle, décliner en lithogravures presque monochrome le dernier mot prononcé, « souci », syllabes presque invisibles, inaudibles et pourtant tellement là, dernier voile ténu reliant la mère au vivant, au langage, aux autres, fine dentelle désincarnée, tous ces éléments soigneusement agencés, ainsi qu’un superbe marbre funéraire « mother » venant « universaliser » la perte et le deuil, constituent une belle suite du passage, du souvenir, du recueillement : ce sont des moments où s’exhale le dernier souffle, il faut tout recueillir, le conserver. Comment l’être cher se transforme en traces, en signes, en textes, en images-mots, en souvenirs visuels, en exhibition artistique…  Voilà, c’est intéressant, en même temps, bof, bof… La suite de l’exposition réunissait des performances précédentes de Sophie Calle, une remontée du temps et des travaux que j’avais déjà eu l’occasion de voir il y a plusieurs années. Il m’a semblé que l’effet, pour la plupart, en était émoussé. Pas très envie de replonger dans le descriptif technique de la démarche (envoyer son lit à l’autre bout du monde pour qu’un inconnu y abandonne son dépit amoureux etc.) et, dès lors, les images ressemblent à des bribes de vieilles histoires, reportages farfelus, canulars…  L’oral en plus. Cette exposition avait ceci de particulier qu’elle était balisée de petits hauts parleurs où Frédéric Mitterand dissertait sur Sophie Calle. De courtes interventions en boucles, d’une belle langue élégante, classique, spirituelle, plaisantes mais pas toujours passionnantes. Il commence par expliquer qu’il na pas voulu ni pu répondre vraiment à la commande (commenter les œuvres exposées), « vous comprendrez mon désarroi » et « laisse le soin aux historiens d’art de m’expliquer ». Il qualifie Sophie Calle de « prédatrice organisée », de « sorcière » et « peut-on aimer une sorcière ? » – Comme ils se connaissent très bien, il est raisonnable d’imaginer que l’artiste savait qu’il « détournerait » la commande, et discourrait de façon plus générale, plus « mondaine » sur sa personne. – Le côté « prédatrice » est intéressant, même s’il est utilisé ici de manière plutôt flatteuse. Mais il y a de ça. Elle transforme tout en histoire qu’elle s’approprie, qu’elle vend. Presque en ligne directe, sans cheminement vers une création distancée.  Les expositions sont captivantes, en même temps, elles me donnent l’impression d’instrumentaliser comme jamais le visiteur. Elles laissent peu de place à l’interprétation personnelle, on peut éprouver des sentiments qui ressemblent à ceux qui sont scénographiés, mais rien à voir avec une appropriation, avec la liberté que donne un autre type d’œuvres (même les réalisations « véridiques » de Ron Mueck). Comme tout est égotiste, tout est froid aussi, donne-t-elle vraiment quelque chose au spectateur ? N’est-il pas un simple élément du dispositif ? Le dernier billet audio de Mitterand enfile une belle série de contraires, en formules fleuries et jolies, expliquant la répulsion et l’attirance qu’elle inspire, sa bêtise et son intelligence, son audace et son conservatisme… C’est encore une manière de flatter, de construire le personnage, mais il y a de ça. C’est brillant comme mise en scène de soi, c’est fatigant comme exploitation continue de son image (aussi rebutant, quelque part, que le système téléréalité qui transforme tout en choses à regarder, c’est un art assez proche de ces mécanismes-là, finalement). Comme dit son commentateur, c’était la meilleure manière d’économiser une analyse… Au prochain barbecue, je jetterai un peu d’huile sur le feu. (PH)

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