L’art en guerre

« No Comment », Galerie Jacques CERAMI, du 12 septembre au 17 octobre 2009

ceramiAutre vernissage carolo.. C’est un beau programme, réfléchi, cohérent et engagé, que l’on peut voir chez Cerami sur les relations entre l’art et la guerre. Par le choix ramassé et judicieux, l’exposition actualise de manière efficace des questions du genre : « comment avoir un discours artistique, esthétique, ne reniant rien du beau et du savoir-faire plastique, sur l’innommable, le sans nom, l’horreur ». L’éclairage qui découle du rassemblement judicieux de ces travaux, de fait, redonne du sens à ce genre de questionnement. Plus : une évidence. Encore qu’il ne s’agit pas de traiter frontalement de la béance guerrière. Ce sont les impacts, les retombées, ce qu’il reste après son passage, la destruction. Les ruines physiques, les vies ravagées, les traces qui s’impriment pour longtemps, qui s’installent indélébiles pour toujours, des horizons traumatiques, devenus familiers, quotidiens, sur les écrans de télévision. Tout ça est connu, trop connu, insoluble, on y devient résigné voire indifférent. Or la dimension artistique et ses subtilités à sonder et révéler les impacts de la guerre, en recourant à des codes esthétiques où l’on préserve les valeurs civilisationnelles de toute déchéance, infiltre le terrain symbolique et révèle l’ampleur des mécanismes culturels qui nous rendent complices des guerres que l’on ne voit plus. Le côté artistique, sophistiqué dans sa démarche et ses techniques, est utile pour ouvrir les yeux, recommencer à sentir que l’horreur est là, sur tous les écrans et nous concerne. C’est l’occasion aussi d’interroger l’importance du photojournalisme dans l’émergence d’une photo artistique renouvelant le regard sensible sur les réalités des pays ravagés, détruits par les conflits. Plusieurs des artistes présentés ont été ou sont encore des photos journalistes (Kadir van Lohuizen, Jan Grarup…). Si l’on peut identifier un passage du photojournalisme à la photo d’art (ce n’est pas évident), cela concerne probablement, après un travail de terrain qui sensible, la volonté de montrer autrement, d’accorder un autre type d’attention, de dépasser la photo qui émeut dans les pages d’un journal ou un magazine. Du haut de ces ruines, des siècles nous contemplent… Les photos (noir et blanc) de van Lohuizen sur le Tchad, montrant la vie précaire dans des camps, dans des ruines, relèvent certes du reportage mais atteignent un tout autre statut, révèlent d’autres dimensions. Elles acquièrent l’aura d’un art soigné, travaillé, ce qui confère aux sujets traités une sorte de permanence, un dérangement insoutenable qui dure et va encore durer, se transforme en normes de vie. Même chose pour ses clichés libanais : les amas de gravats en prenant une surprenante beauté, loin de perdre tout mordant dénonciateur, frappent de manière inattendue, à retardement. En effet, se surprendre à conférer à ces « installations de ruines » une sorte d’immanence artistique, comme s’il s’agissait de la réalisation de monuments immenses, exceptionnels, conduit à mieux en mesurer la charge insoutenable. C’est bien le monument qui ressemble le mieux à l’esprit de notre civilisation.  La grande photo de Jan Grarup enfonce le clou de faon spécifique : sur fond de ciel biblique de plus en plus envahi par la noirceur en mouvement, dynamique, la carcasse d’un grand immeuble, juste des cases défoncées, décharnées, empilées, vacillantes. Ça ressemble au squelette d’un jeu de construction, mais on ne construit que des structures démolies, calcinées, des épaves. Les couleurs, la perspective, les ombres, l’emphase pervertie, les silhouettes éparpillées, la théâtralité brutale et sommaire : ici on est au pays des ruines éternelles. Bienvenue à Gaza. L’exposition « No Comment » ouvre un accès à des œuvres moins connues de Nina Berman dont les travaux sur les mutilés américains de la guerre en Irak ont été très médiatisés (surtout cette photo vue dans tous les journaux du mariage d’un défiguré, à son retour de guerre). Jacques Cerami en présente trois grands formats surprenants, confondants : ce sont les marges de la guerre, les à côtés, les moments de détente (!!), les phases de rémission, ces moments où temps de guerre et temps normal se confondent, se partagent l’espace, le territoire. Confusion. On peut constater que l’artiste a développé une science peu ordinaire de la scène de guerre, ce coup d’œil qui, en situation, va capter les scènes où l’histoire et la biographie des gens ordinaires se retrouvent pris dans des dispositifs de guerre. Interpénétration des imaginaires et des perspectives. Des photos dotées d’une profondeur incroyable, dégageant des possibles narratifs presque angoissants : vous avez 5 minutes pour comprendre ce qui se passe dans ce coin de paysage et empêcher que la machine infernale explose. Ça se passe entre un enfant sur la pelouse, sous la main d’un adulte arrêté dans son geste, l’enfant regarde vers une rangée d’arbres où affluent des civils, des militaires, et encore plus loin, sur une autre diagonale anxiogène, une escadre d’hélicoptères. Ou, sous une netteté colorée, radieuse, bonne enfant, qui peut peut-être évoquer les scènes classiques de l’enfant innocent, une scène d’une noirceur insondable, un soldat détendu laissant un gosse toucher, jouer avec son arme. Certaines compositions, travaillant avec des plans opposés, tranchés et auréolés ou continus selon des nuances de netteté, de brillance, d’ombres et d’impression de luminosité suspendue, traçant un réseau de lignes dont les convergences, divergences, recoupement creusent le champ de vision en espace à facettes, en implicites tapis, ce qui confère à l’ensemble un halo mystérieux, tirant vers l’iconologie religieuse, comme ces tableaux traitant de l’annonciation. Collision entre guerre et quotidien, contre pied même du politiquement correct qui dénonce la guerre: dans ses gestes et tableaux ordinaires, elle s’inscrit et alimente le besoin de sacré et d’interdit. La machine infernale a déjà explosé. Enfant soldat. Enfance de l’art. Ce dont témoigne peut-être « Bombchild » de Ronny Delrue. Son installation est constituée d’étranges poupées, mal dégrossies, évoquant des fusées ratées, abîmées. Entre le monde de l’enfance et l’arsenal. Des corps anonymes transformés en bombes prêts à se faire exploser. Des enfants missiles. Des bébés explosifs. Des mouflets kamikazes. Placés sous des globes en verre. De ces globes familiers, qui recouvrent plus souvent des statues saintes, des objets de prières, de petits sanctuaires, des bibelots de dévotion. Une sacrée substitution qui dérange. Cela ressemble aussi à un élevage aussi, de petits être atrophiés, mis sous cloche, enrubannés, corsetés pour qu’ils ne grandissent plus, qu’ils ne pensent qu’à voler en éclat, culture de la haine. En accrochant au mur les dépouilles du guerrier, comme un fétiche, et en plaçant au centre de cet attirail une petite console pour regarder DVD et jouer (notamment aux jeux de massacre), Johan Muyle place en abîme malicieux les relations entre la guerre et les enfants, interroge ce grand mystère : « pourquoi les enfants jouent-ils si souvent à la guerre », ce qui perpétue, de génération en génération, une familiarité culturelle avec la guerre. C’est aussi l’occasion de rappeler l’utilisation des enfants-soldats : sur la console, deux petits films, l’un est un extrait d’une gaudriole de cape et d’épée, l’autre l’interview d’un officier africain qui essaie de faire croire que, lui, n’a jamais envoyé des enfants au front (il leur a donné une formation d’adulte, donc ce n’était plus des enfants)… Sans oublier le travail impressionnant d’Anne Wenzel : ses céramiques précises, méticuleuses, restituent la plasticité tragique, sans issue, des voitures piégées après explosion (couverture d’Art Press, mars 2009). Placées sous verre, il s’agit d’une vision étouffante. L’effet n’est pas provoqué que par la précision plastique de la réalisation de ces « maquettes » : mais c’est que, pour y parvenir, l’artiste a intériorisé de façon précise, réaliste, vivre et revivre en elle l’impact de ces pièges meurtriers, aveugles. Par ce cheminement qui implique l’imagination et le savoir-faire pratique, le travail de la main, en regardant semblable reconstitution, il est possible de « ressentir », de se saisir de l’horreur de manière plus matérielle, intériorisée, charnelle. Mieux que devant le spectacle télévisuel, sans recul, jouant bêtement la plongée dans le réel. L’art retrouve comme une sorte d’enfance, de fraîcheur, de raison première. Dans le recul où, finalement, il reste énormément à montrer, à révéler.  La richesse des réflexions que ces œuvres inspirent est due à leur qualité artistique, esthétique, à la diversité de leurs langages sensibles. L’art est utile, il n’est pas condamné aux futilités des industries culturelles. (PH)

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