Jouer à exposer

BPS22, « T_tris »,  du 12 septembre au 29 novembre 2009.

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Une exposition conçue comme un jeu entre les collections permanentes de trois musées (BPS22, MUDAM de Luxembourg, MUHKA d’Anvers). C’est une exposition de commissaires, le concept de l’événement se déplaçant sur leur terrain, celui du choix, de la manière d’assembler des œuvres pour les faire parler, pour parler à travers elles. Ce qui d’une certaine manière est une part du travail nécessaire pour que ça puisse parler au visiteur, renouveler l’intérêt de revoir des œuvres connues sous un autre angle, selon d’autres éléments narratifs. L’histoire de l’art contemporain s’y prêtant, ayant cette caractéristique de défier le sens même narratif, obligeant à réviser nos propres perceptions sur ce que l’on croit être l’art. C’est l’occasion aussi de chercher des liens, des affinités entre trois manières d’acheter des œuvres d’artistes contemporains, trois manières de construire des mémoires. Les trois institutions ont inévitablement des statuts et des missions différents. La Province de Hainaut a certainement plus vocation à sélectionner, préserver et valoriser un patrimoine provincial (sans s’y restreindre). Ce qui sera aussi en partie le cas du MUHKA, tandis que le MUDAM se positionnera de manière plus internationale… Mais tout se rejoint, se recoupe, ce qui s’est créé « ici », dans le Hainaut fait écho aux mouvements et autres tendances qui ont marqué l’art contemporain à l’échelle de la planète. L’intéressant est de faire apparaître ces filiations, ces réseaux d’idées, d’esthétiques et de plasticité et de relire les carrefours, les dynamiques à travers le temps, les époques, les « écoles », croisement de regards sur le monde. C’est donc aussi une expo de curateurs, qui interroge la place de ceux-ci dans la rencontre avec l’art (quelque chose de mieux connus dans le monde de la musique où l’art de la « compilation », croisée ou non, s’est fort développé)… Voici l’argument tel que présenté dans le communiqué de presse : « Le but est de placer des œuvres dans les 1.400m² de l’espace d’exposition du B.P.S.22. Les joueurs (conservateurs) agissent chacun à leur tour pour placer les pièces de leurs collections respectives en relation avec les autres œuvres comme possibilités quelconques de série. Le « jeu » est terminé lorsque les joueurs estiment que l’espace d’exposition est occupé de manière optimale et que l’exposition est cohérente.  La première pièce de l’exposition choisie est « Last Day of Production » de Liam Gillick, l’une des dernières œuvres acquises pour la collection de la Province de Hainaut. Il a été demandé à l’artiste de la placer lui-même dans l’espace et de donner ainsi le « coup d’envoi » de la partie. Chaque « joueur » place ensuite une œuvre de la collection dont il a la charge, en fonction de celles qui ont déjà été placées, de manière à développer progressivement l’espace. Chaque placement doit être motivé : rapprochement (conceptuel, stylistique, historique, anecdotique, etc.) ou opposition, filiation artistique, etc. Plus d’une quarantaine de peintures, sculptures, photographies, installations et autres médias sont ainsi exposés au B.P.S.22 et invitent à suivre de multiples fils conducteurs (de l’espace intime à l’espace collectif, des images médiatiques aux portraits, etc.) au travers de ces trois collections. » L’enquête est infinie, premiers indices. Lâché là-dedans et connaissant le principe, il y a de quoi passer des heures pour reconstituer le sens, les signes qui lient le placement de chaque œuvre par rapport à celle qui la précède dans l’espace du jeu, qui en continue la portée ou la détourne, la fait obliquer, la pervertit, trouble le jeu. Saisir les tenants et aboutissants de la stratégie esthétique de chaque coup posé par les curateurs. Reconstituer les mouvements de la partie. Encore plus de temps pour établir sa version personnelle et la confronter à celle des auteurs. (Il manque, ceci dit, un guide, la carte du jeu.) Reste un ensemble d’œuvres hétérogènes d’artistes importants parmi lesquelles picorer des sensations, des réflexions, des souvenirs. Méditer sur la grande diversité de la modernité ! Il y a ce trou noir de la matière première, ce cercle fossile de Richard Long (land art), constitué de minéraux sombres et friables, vers quoi tout retourne (circularité temporelle) et qui rappelle bien la nature du sol carolo, le passé minier qui affleure. Tout près, fixée au mur, maquette intrigante, l’étrange petite baraque de John Körmeling, architecte-artiste hollandais. Plutôt une plateforme de surveillance, regard panoptique à l’ancienne sur une production au point mort. Plongeoir disciplinaire vers le cratère de charbon. Plus loin, « La Plage » de Xavier Velhan, vaste dispositif pixellissé, cartes imprimées, encadrées et assemblées en panneaux déployés comme ces paravents sur la plage. Les couleurs, les formes, le large évoquent l’atmosphère de la mer du Nord, avec des personnages intrigants, entre folklore balnéaire banal, traditions oubliées et irruptions de nouvelles formes. Au passage, devant la forme robe de Jan Fabre, constituée de magnifiques cétoines, je penserai : « tiens, je me demande si ce n’est pas plus éphémère que je ne le croyais, en les voyant la première fois, l’anecdote supplantant les autres composantes ». (Voir, revoir : le but est aussi de faire travailler ses jugements). Il y a cette ligne de démarcation, au sein même de la salle d’exposition, d’un côté beaucoup de monde, de l’autre personne : « X or Y » de Guy Rombouts (1985), mise à la queue leu leu d’objets trouvés, fabriqués, dépareillés, outils grégaires, sommaires, cassés, détournés, bouts de bois et autres formes abstraites ramassées dans la nature, restes industriels assemblés, agencés et tantôt affiliés au signe « mâle », tantôt au signe « femelle ». Frontière sexuée, frontière des genres : représentation bricolée, amusante, de la prégnance de ces distinctions, de ces manières de classer les choses, au plus profond de la constitution mentale, imaginaire. Recherche typographique, constitution d’un alphabet. On passe du léger au lourd, du connu au moins connu, de l’évident au surprenant, du fond au clinquant. Parfois ça marche, parfois ça se plante (règle du jeu N°1). Au milieu trône une bombe de Wang Du : ou quand les canons pornographiques rejoignent le monstrueux, la torture mentale des corps, la déformation sexuelle. La pose la plus suggestive de soumission se situe au-delà de l’érotisme, bien posée dans le sordide/morbide (on sait qu’elle en est morte, Ferrari). L’art des curateurs rejoint celui d’ensemblier quand, dans une pièce à part, ils font se rejoindre le lettrage de Lawrence Weiner (« A City Dragged », 1970), les lampes de Franz West (2006) et le « Percer à jour » de Benoît Plateus (1990), fenêtre et paysage par la fenêtre représentés par des trous réalisés à même le plâtre. Trio d’œuvres qui déteignent les unes sur les autres, rassemblées dans l’unité de ce qui semble une seule installation… Mot de la fin. Il y a beaucoup à creuser de cet ensemble d’œuvres et de ce qui les rassemble (ou non). La diversité de genres, le sentiment que ça part dans tous les sens, la difficulté que l’on peut éprouver devant cette profusion (faussement) aléatoire, conduit naturellement à se trouver en phase avec l’écran noir et luisant de Yves Lecomte « les images ne nous parviennent plus », trou noir de notre société des technologies de communication, de transmission. Durant la panne, ces écrans se révèlent pour ce qu’ils sont : de simples miroirs sans profondeurs. À comparer avec l’autre écran noir, géologico-industriel, de Richard Long, circularité mortuaire. Circularité aussi au sein de ces œuvres dont la plupart documentent l’art de montrer en créant pour aboutir aux postures artistiques qui « se contentent » d’installer des miroirs dorés où passent le monde, les vernissages. (PH)

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