Trompette pas bouchée

Peter Evans, « nature/culture », psi records 2009 (Médiathèque : UE9173)

evansQuel culot de sortir un double CD de trompette solo en pleine crise du support enregistré ! Le résultat est éblouissant, dans tous les sens du terme (qui prive de la vue et qui la donne), avec des points aveugles, des zones qui échappent à toute identification sommaire et des fulgurances, des révélations.  Une somme impressionnante qui répertorie une bonne part des perspectives créatives de la trompette moderne, inventaire des horizons à explorer. Peter Evans est un jeune instrumentiste américain surdoué. Techniquement, il innove, il formalise des procédés expérimentaux, il explore les ressources de la trompette avec une boulimie ingénieuse et radieuse. Il vient après les disciplines de la déconstruction. Il en a assimilé les connaissances, en savoir interne, biochimique, de l’ADN jazz sous toutes les coutures (quand démonter casser conduit à apprendre la construction). Toutes les dimensions sont exploitées, même les plus accidentelles, aléatoires, pour être transformées en signes, en langage, en convention. Une manière de faire bouger en permanence les séparations entre « nature » et « culture ». Ambition affichée de ces enregistrements (c’est dans le titre !). Sans électronique, l’instrument à lèvres et mains nues, quelques micros, et les improvisations fluctuent d’une voix solitaire, installent d’étranges polyphonies à fleur de peau, au fond du gosier et de déroutantes harmonies comme aspirées par de fantasmatiques tuyauteries riches d’échos instables. Quelle amplitude : de l’atrophié torturé au cinglant spatial sans bornes ! Pour dire qu’avec un instrument ardu, petit, que l’on juge souvent limité, il déploie des univers très vastes, complexes et dynamiques, pulsés par son souffle continu. Saccadé ou velours, percussif ou caressant, montant et descendant, planant lumineux puis replongeant au plus sombre, mais presque toujours à double tranchant, double face, pile ou face, obtus et ouvert, Hyde et Jekyl, s’amusant follement. Dans cet exercice périlleux du monologue où le corps, le physique est poussé beaucoup plus au premier plan, pour accentuer la présence, injecter de la matière, donner du muscle et de la chair, capter l’attention, frapper l’imagination, exhiber beaucoup plus les processus d’incarnation musicale, Peter Evans joue en permanence à l’intersection magique où se rencontrent corps et esprit. Une question de flux et de marées alternées, de jour et de nuit, de sale et de propre, d’inavoués et de respectables. Et de dialectique qui se brouille. Tantôt ce qui vient du corps prend le dessus, tâtonnements, râles, cris, grognements, pulsions mal dégrossies, bruitages, savoir-faire bricolé, non-homologués, langages instinctifs, royaume de l’indistinct. Puis, en retour, cette avancée en territoire sauvage attire comme un aimant la flamboyance renaissante des codes, des conventions apprises, des langages jazz, présences des standards, des acquis, des héritages cultivés.  En d’autres moments, encore s’instaure un équilibre magique entre les deux sources. Techniques et vocabulaires organiques, volubilités animales dialoguent avec la richesse mobile, souple de la syntaxe et des schémas de l’improvisation jazz. L’ensemble progresse en écheveau sinueux,   boucles en roues libres, obsessions, ressassements, ahanements rituels, effractions soniques et courts circuits du sens, bouillonnement bestial, méditations spirituelles, labyrinthe de récits lovés sur eux-mêmes ou dépiautés, sacrifiés, entortillés puis étalés, défrisés, puis retournant en pelote, pelotage, balbutiement, mordillement. En phrases virtuoses, primales, voire primaires, et pourtant usant de technologies expressives, corporelles et cérébrales, ultra complexes et sophistiquées. Passant du caillouteux et rugueux au fluide jazzistique le plus brillant. Peter Evans possède une science étonnante du son, vibrations et résonances, et du geste, du petit truc qui ponctue, accentue, ampute, greffe ; On dirait que le moindre frémissement, infléchissement, impulsion frémissante donnée par n’importe quelle infime partie de ses appareils expressifs (tissus, muqueuses, peau, ongle, salive) déclenche des ondes sismiques, des cascades de nouveaux termes, mots, techniques ou affectifs, qui irradient à travers la trompette. Phénomènes obscurs, chimiques, immatériels par quoi un musicien se fait sucer par la musique, dématérialise et se reterritorialise momentanément en chants, en images sonores, en histoires sonores qui se répandent dans l’infini acoustique. Transcendance provisoire, fulgurances dont ne subsistent jamais que des traces, des enregistrements, des empreintes. Il a plusieurs bouches, plusieurs langues, le musicien multiplie ses organes au contact de la trompette, ce qui lui permet d’élaborer des matières narratives à tiroirs, en cascades, en avant et en arrière. La fougue avec laquelle il mène son projet n’a d’égal que son organisation méthodique. C’est une incantation rigoureuse, virtuose, une impressionnante geste, une incandescence épique, une sorte de théâtralisation exubérante, une mise en trompette d’abîme pour réécrire cette antinomie dramatique, fondatrice de notre civilisation occidentale, entre nature et culture, au fondement de nos êtres, démarcation qui passe par nos corps, nos imaginaires. Belle leçon pour dépasser le conflit, instaurer un terrain d’entente et de collaboration entre les contraires. Sonneries déroutantes et réjouissantes, à contre-courant et tellement en avant, ailleurs, techniques et lyriques, théoriques et pratiques. (PH) – Discographie de Peter Evans en Médiathèque – Extraits vidéosL’avis du grisli

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