Presse surprise, Libé gonflé

Médias surpris. A propos de la « communication sur mesure » du président français (cette histoire d’ouvriers sélectionnés selon leur taille), Le Soir interroge un sociologue, Denis Muzet, à la tête de l’institut Médiascopie. Cela donne un surprenant dialogue entre la journaliste souhaitant sonder l’effet de surprise que suscite cette révélation médiatique et le sociologue qui s’étonne de cette surprise. Il évoque par exemple les plateaux de télévision pour des émissions politiques où le « public présent a été choisi sur des critères d’âge, de sexe, de couleur de peau, de look, etc. Il y a un casting. C’est la même chose qui s’est passée dans l’usine. » Une manière de rappeler que la pratique est ancienne, banalisée, plus jamais mise en cause, entrée dans les mœurs. Il précise : « Je pense que l’on est entré depuis longtemps dans une société de l’ »infotainment ». la mise en spectacle de l’info politique en particulier atteint des niveaux délirants à travers la  « peopilsation », etc. Qui s’imagine que le journal de 20 heures, c’est la réalité vraie ? Raconter en une demi-heure ce qui s’est passé dans le monde en une journée, c’est évidemment un artefact… »  Reconnaissons le mérite de publier cet échange qui révèle un vide sidérant : des médias s’emballent en dénonçant une manipulation de l’info, un sociologue leur répond que ce qui les choque participe du fonctionnement devenu normal de l’information dont ils sont des acteurs déterminants, impliqués dans l’évolution de ses procédés. Par le biais de cette confrontation de points de vue, on découvre que la presse, finalement, a peu de regards critiques sur ses propres fonctionnements. Sans doute que, pour continuer à croire en ce qu’elle fait, est-elle convaincue qu’un JT d’une demi-heure rend compte honnêtement de ce qui se passe dans le monde en une journée. La fabrication de l’information et la dérive des artefacts mis en place pour le bon rendement de l’infotainment mettent à mal l’éthique journalistique. Mais ce sont des problématiques difficiles à résoudre, surtout dans le contexte difficile où se débat la presse face à Internet. La presse face au web. Justement, en partie pour réagir face aux dégâts qu’Internet occasionne à la presse écrite, Libération tente une « nouvelle formule ».  C’est avec beaucoup d’intérêt que je me suis penché sur les arguments et les pistes esquissées, étant donné que ce n’est jamais que le même problème que nous abordons en médiathèque, avec quelques paramètres différents. Sur l’intention, il n’y a pas de doute, je m’y retrouve : le papier et l’écrit doivent jouer la carte de l’approfondissement, du recul, de l’analyse plus poussée, du point de vue mieux construit et mieux expliqué, du temps et de l’attention comme luxe indispensable pour bien s’informer. L’importance de l’écrit s’affirme dès la première page : elle était avant essentiellement une image-affiche, elle incorporera dorénavant plus de textes. Voici le slogan : « Libération joue la valeur ajoutée journalistique et la primauté de l’écrit pour réinventer le quotidien de l’ère Internet ». Louable et ambitieux. Mais, cela dépasse-t-il l’intention, le repositionnement graphique qui, lui, est plutôt réussi ? La maquette est plus claire, bien structurée, agréable, les polices, bien choisies, facilitent la lecture. Ce sont de beaux écrans en papier, dynamiques. Mais qu’en est-il du fond ? Ainsi, cinq événements seront développés en doubles pages, contre un précédemment… À vrai dire, après trois numéros, je n’ai senti aucun changement dans la lecture quotidienne, il n’est pas nécessaire d’adapter ses habitudes de lecture, pas franchement utile d’y consacrer plus de temps. Si je compare le N° de Libération et celui du Monde, pour le 7 septembre,  je n’ai pas un sentiment évident, objectif, incontestable d’une plus « valeur ajoutée journalistique » particulièrement marquée chez Libé. Je ne repère pas non plus une orientation différente dans les thèmes, les sujets, les angles, les approches, les tons. Or, approfondir l’information, nécessite de modifier beaucoup plus de choses, sans doute – manières de faire, choix, partis pris –  en amont. La présentation du nouveau projet use et abuse du terme « innover » (verbe, substantif..). Parfois de manière comique. Ainsi en annonçant le supplément magazine du samedi : « Tous les samedis, Libération innove en offrant deux journaux en un. D’une part, le Libération du quotidien, d’autre part, le Mag, un cahier de 28 nouvelles pages pour raconter au long cours le roman vrai et approfondi de l’actualité… » Comique parce que ces suppléments sont devenus la règle et ils se définissent tous plus ou moins de la même manière (Libération avait loupé son « mag » du samedi, il y a quelques années : « Ecrans » qui était un peu différent, riche, fouillé, plein de valeurs ajoutées journalistiques). Comique parce que l’on sait que la motivation première de ces suppléments du WE est de ramener de nouveaux annonceurs, permettant d’équilibrer les comptes, mais ce n’est pas gagné parce que ces suppléments coûtent cher à réaliser… L’objectif n’est pas de descendre le projet de Libération mais, en soulignant quand même que les déclarations paraissent gonflées, de souligner à quel point il doit être difficile de rendre viable un projet basé sur ces qualités journalistiques. Il existe une demande, mais avant de la capter, d’établir une confiance pour assurer la viabilité économique d’une presse qualitative, il faut certainement avoir du temps devant soi et la capacité de rompre beaucoup plus radicalement avec les fonctionnements et les tons actuels. Comment serait-ce possible ? Comment approfondir avec le même nombre de journalistes ? Sinon en allongeant quelques articles, en laissant couler l’écriture quelques milliers de signes supplémentaires pour 3 ou 4 sujets ?  Mais longueur n’équivaut pas avec analyse plus complète, ne rime pas avec plus value. Comment s’en sortir ? Sinon dans des micros-projets indépendants ou non-marchands ? (PH)

libe

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