Feu et mélancolie, angle mort

Charles Burnett, « Killer of Sheeps », 1977

burnettEn juillet 1990, je découvrais Charles Burnette au Musée du Cinéma (festival Cinédécouverte) avec « To Sleep with Anger ». Une belle claque, l’impression d’entendre un réalisateur parler un langage nouveau, révéler un regard inédit sur l’histoire des africains-américains, montrer autre chose, construire les personnages « noirs » de manière inhabituelle, déjouer les clichés de l’esthétique afro, raconter l’histoire que l’on ne voit. Curieux comme un cinéma sobre et réaliste, presque documentaire et construit en forme de résistance, peut décontenancer, venant percuter une quantité d’idées reçues, d’images toutes faites. Instructif de constater à quel point, même en se croyant dégagé des conventions, une représentation fidèle du réel semble plus fictionnel, « inventé » esthétiquement que toutes les images relevant plus de modèles inculqués par des constructions tronquées, manipulées… Ce n’est pas pour rien qu’en 2006, lors de sa résidence au Louvre, Toni Morrison avait initié un cycle consacré à ce cinéaste: il est incontournable dans la constitution d’un patrimoine africain-américain autonome. Incontournable pour documenter l’histoire de ce peuple qui débute par une tragédie dont les retombées s’effilochent à peine après des sicèles. Pourtant, il faut 32 ans pour que « Killer of Sheeps », tourné en 1977 dans le ghetto de Watts, en noir et blanc et selon un tempo lent et déséquilibré, sorte en DVD. Charles Burnette évite soigneusement les images raccourcies et galvaudées des événements violents dont raffolent les médias, les transformant en icônes indélébiles. Il ne filme rien qui puisse exploiter l’imagerie sensationnaliste des soulèvements. Il n’emprunte même pas une forme d’enquête sur ce qui s’est passé ou pourrait se passer., il n’adopte pas les formats de la dénonciation, de la mise en garde, ce n’est pas un « j’accuse » raccoleur. Il filme le feu qui couve, profondément, d’une façon que personne ne voit, ne peut voir ni sentir s’il n’est à l’intérieur du cratère et s’il n’est un cinéaste-auteur. Pour traduire cela et l’exprimer, il faut le vivre à l’intérieur, être intégré à la communauté et inventer un langage adapté à l’esprit de ce peuple. Pas évident, cela exige de combattre.C’est un des plus beaux portraits filmés, cliniques, une des incarnations la plus réussie de la mélancolie. A priori pas un rôle pour un « black ». La qualité de la représentation transcende la couleur de la peau, atteint l’universel.  – C’est une œuvre qui aurait pu (du) être intégrée à cette fameuse exposition thématique de Jean Clair sur la Mélancolie (je n’ai pas souvenir que des regards modernes non-occidentaux y étaient représentés). – Pas de super misère, rien de monstrueux, le ghetto est à peu près net, un peu désuet, à l’écart, surfaces parsemées de débris, étendues tristes, temps suspendu, inactivité oppressante. Certains abandons urbanistiques, architecturaux, sont presque « beaux », sortes de paysages perdus. Sans dramatisation, l’ensemble est filmé comme un immense angle mort. D’où il est difficile de sortir; c’est après de longues tractations, marchandages, bricolages, magouilles que l’on finit par s’approprier une bagnole, vieilel carcasse que l’on retape de justesse et le jour où l’on file vers la campagne, le penu crève, il ne reste qu’à rentrer et foncer sur les seules pistes de fuite: « jouer un cheval 10 contre un »… Mais ça commence par une scène de « dressage » : un père engueule un de ses fils, parce qu’il faut toujours être sur ses gardes, « tu as laissé quelqu’un s’en prendre à ton frère sans réagir », il ne faut rien laisser passer, « il est temps que tu comprennes comment ça fonctionne ». Cette tension est permanente pour garder la tête hors de l’eau. Le personnage principal hésite, se demande s’il ne va pas se laisser couler, est en perte totale d’appétit. Il se traîne sur le fil, fatigué de lutter pour ne pas sombrer avec sa famille dans la vraie pauvreté. Il continue tout par habitude. Il bosse dans un abattoir où il dépiaute des moutons à la chaîne. Job de merde. Le film pue le sang et la dépouille tièdes, parfums fades, les membres qui continuent à trembler après le coup fatal, secousses d’habitudes qui évoquent le somnambulisme du personnage principal, la graisse, le couteau qui fend les crânes, les baquets pleins de tripes, les crochets, les bêlements. «Tu ne serais pas mal si tu fronçais moins les sourcils » lui dit une voisine. Les tentations de faire des coups sont permanentes, c’est plein de « copains industrieux qui cherchent toujours un complice. Il faut résister. Sa femme y veille. Les enfants et les adolescents sont partout, ils jouent, comme n’importe quels jeunes, à la guerre, à rechercher des pratiques risquées, sauter de toit en toit, bataille de caillasses. Les jeux normaux des jeunes dérivent, s’anarchisent, frôlent les envies de destructions, de démolir cet environnement de merde, ils sont à la limite de l’incontrôlable. Ils échappent tout doucement à l’autorité. C’est un film qui fixe ces moments étranges avant que ça ne bascule. Superbe langueur mélancolique, morbide. Le feu couve. Il couve aussi dans la musique. La bande son est remarquable de par les bruits, les ambiances sonores mais aussi les morceaux de musique choisis pour leur résonance avec l’état des lieux, l’état des habitants, le vide, l’absence d’espoir, de perspective. Une vraie leçon musicale, une introduction à la culture musicale africaine-américaine. Liée à ces hommes qui tournent en rond, aux enfants qui piétinent et aux femmes attendent, dans un décor prévu à cet effet, organisant l’absence de perspective. La seule chose qui avance, qui fasse pétiller un lendemain possible, une lueur d’espoir, qui donne un peu de légèreté aux corps, c’est la musique. Comme la petite fille qui joue avec sa poupée en chantant sur l’air torride et triste qui passe à la radio, ces deux adolescentes radieuses dans la ruelle ou, surtout, cette danse du désespoir, lente, lente, mimée de très loin, lascive et difficile, voluptueuse et maladive où un couple cherche ses retrouvailles, prêt à signer avec le diable pour étreindre la délivrance, magnifique jeu d’ombres. Tentative d’exorcisme pour réveiller le désir à partager. Slow funambule, automate déséquilibré, comme une toupie en fin de mouvement, tournoiement saccadé avant la chute. L’envoûtement du blues est trop fort, la fatigue des combines de la survie trop lourde, le moteur en rade. Dinah Washington, Etta James, Paul Robeson, Little Walter, Earth Wind and Fire, rien que des perles, puissantes, dynamiques et douloureuses, associées à des images, à un genre de cinéma qui en libère tout le sens, toute l’âme et toute l’odeur du feu qui couve. Le film donne la géographie urbaine de ces musiques, voire leur géographie fantasmatique, ou plus exactement leur absence de territoire parce qu’iici, bien que tout soit bien trop matériel, poussiéreux, tout est semblant. Ce n’est pas un lieu pour habiter, ce ne sont pas des maisons pour de véritables chez-soi, on ne peut habiter là qu’en étant étranger, étranger dans ce lieu de résidence (les noirs y étaient cités à résidence, sans choix), étranger chez soi, définition de la mélancolie la plus noire. Ce que traduisent finalement l’essence de ces musiques qui ont quelque chose de paradoxal, exprimant à la fois le déracinement, la perte, la disgrâce et, là-dedans, laissant filtrer des consolations, des accueils chaleureux, des maisons éphémères, des mirages de réconforts, les mouvements dansés, comme ces oiseaux mythologiques censés construire leur nid dans le vent, dans le rien. (PH) – Charles Burnett en médiathèqueExtraits vidéos

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