Rivages brouillés, êtres broyés

Toni Morrison, « Un don », Christian Bourgois, 193 pages, 2009

donQuelqu’un parle sans reprendre haleine durant six pages. Cela pourrait se recueillir comme le dernier souffle d’un être. Surprenant pour un début. Il est quasiment impossible de donner une identité à la personne qui parle, encore moins de saisir tout ce qu’elle dit. Pourtant, tout s’enchaîne et semble logique, plus exactement reproduisant le cours d’une collision en chaîne imparable, qui a eu lieu, on ne peut plus rien y faire. C’est dense et noir, fiévreux. Un texte compact et en même temps instable, presque sur le point de s’évanouir, il pourrait ne pas être. De l’ordre de l’apparition, objet mystérieux traversé de fulgurances. « Tu peux penser que ce que je te dis est une confession, si tu veux, mais c’est une confession pleine de ces curiosités qui ne sont familières que dans les rêves et durant ces moments où le profil d’un chien se dessine dans le plumet de vapeur s’élevant d’une bouilloire. Ou lorsqu’une poupée de maïs posée sur une étagère se retrouve à valser dans le coin d’une pièce et que les méchantes raisons qui l’ont amenée là sont claires. » Le « tu » à qui s’adresse cette confession qui n’en est pas une, qui déplace le terrain de la confession, n’est pas le lecteur. Ce premier chapitre, néanmoins, introduit la suite de l’histoire et la situe dans un registre narratif où les « curiosités familières des rêves » et la lecture des choses et des signes, système de lecture non réduit au domaine de la langue rationnelle, sont absolument nécessaires pour comprendre (mais aussi pour décomprendre ce dont il s’agit). Et les signes qui ne sont ni lus ni compris ont tout autant leur mot à dire, « comme lorsque je ne lis pas la couleuvre rayée qui rampe jusque sur le seuil de la porte pour y mourir ». Il émane de cette introduction un brouillard sombre et solaire qui rayonne sur les pages suivantes où s’amorce un récit aux apparences plus coutumières, inauguré par l’accostage d’un rivage estompé, « Contrairement aux brouillards anglais qu’il connaissait depuis qu’il savait marcher, où à ceux du Nord où il vivait maintenant, celui-ci était embrasé par le soleil, et transformait le monde e or chaud et épais. Le pénétrer était comme lutter à l’intérieur d’un rêve. » Le récit va fonctionner en traversant sans cesse de pareils rivages brumeux, tantôt en allant de l’avant, tantôt à reculons, rivages entre Angleterre et Nouvelle-Angleterre, entre les personnages du roman, leurs biographies, leurs identités et leurs races, rivages entre les religions, rivages entre les hommes et la nature. Et l’on progresse avec une certaine dose d’indistinction : qui parle, qui est ce personnage, est-il déjà intervenu avant dans le texte, celui-ci semble avoir changer de nom, quelle relation entre celui-ci et celui-là, cette voix est-elle la même que celle du chapitre précédent, celui-ci est-il noir, esclave ou maître, celle-là est-elle blanche, cette autre ne semble ni blanche ni noire, ceux-là semblent déportés et celle-ci être chez elle, sans compter, parfois, l’intervention d’entités relevant plus du végétal ou de l’animal. Revenir en arrière dans sa lecture, relire les pages antérieures en espérant repérer des clarifications, est peine perdue. Ce flou dynamique est le sens même du récit, c’est cela même qui est raconté et ce n’est pas le résultat gratuit d’une déconstruction artificielle du récit. C’est là-dedans qu’il faut patauger, tâtonner, esquisser, ânonner ce que l’on croit comprendre. C’est le plaisir du texte, laisser une part importante à ce qui ne s’écrit pas, ne se réduit pas aux mots, aux autres systèmes de représentation du sensible et d’où, de toute évidence, émergent les forces imaginaires qui rassemblent et ballottent ces personnages. Au fur et à mesure, tout s’éclaire, tout ce qui est mystérieux dans le chapitre d’ouverture s’explique, tout se met en place selon une histoire officielle, une reconstitution en accord avec nos principes historiques. Mais la possibilité d’un récit autre, parallèle, irréductible aux schémas dominants, occulte et musical subsiste comme ce texte poétique, fourmillant, ce texte-forêt où l’on a envie de replonger. Il est surprenant de constater que la plupart des chroniques littéraires vont surtout s’employer à démêler l’écheveau, déconstruire le style choisi par l’écrivain pour raconter de la manière la plus linéaire et conventionnelle qui soit, ce qui se passe dans ce roman. Restituer la linéarité pour rendre accessible et tolérable une construction littéraire qui pose d’autres choix pour favoriser l’expression de ce que la linéarité ne permet pas. La plupart des chroniques littéraires vont ainsi donner les clefs pour réduire le plus possible le flou, pour éviter que l’on ne s’égare, que l’on ne se décourage à force de ne pas être certain de comprendre de quoi il retourne.. N’est-ce pas tuer le texte ? Colonies, déracinés, esclaves. La distinction et la hiérarchie des races n’est pas encore très tranchée (fin du XVIIe). Mais le noyau fondateur de la violence interraciale est déjà là, au chœur des religions et du combat pour faire dominer le meilleur dieu et l’homme qui lui serait le plus ressemblant. Ainsi, les violences religieuses et politiques décrites comme étant ordinaires à Londres, festivités prisées instituant un droit de vie et de mort sur d’autres êtres vivants selon un principe de proximité avec un être suprême, sont prémonitoires ce qui se déroulera en Nouvelle-Angleterre, berceau potentiel d’une nouvelle vie, retour à un état vierge dans une nature inaltérée, incertaine, instable de tant de possibles. « Les premières pendaisons auxquelles elle avait assisté en place publique parmi la foule joyeuse des spectateurs. Elle avait probablement deux ans et les visages des morts l’auraient effrayée si la foule ne les avait pas raillés et ne s’en était pas autant amusée. Avec le reste de la famille et la plupart de leurs voisins,, elle assista à une exécution où le supplicié fut traîné sur une claie puis découpé, et, bien qu’elle fût alors trop jeune pour se souvenir des détails, ses cauchemars restèrent pour toujours très pénétrants à cause de toutes ces années durant lesquelles ses parents lui avaient tant de fois raconté et décrit le supplice. (…) Il était clair dans sa famille qu’une exécution était une fête aussi passionnante qu’un défilé royal. » On croit lire la description de tant lynchages de Noirs. Loin des grands personnages et des mouvements décisifs, Toni Morrison isole un microcosme humain, constitué d’échantillons diversifiés, et qui, en se démenant pour organiser une vie dans le contexte rude de cette Nouvelle Terre, exemplifie la dynamique colonisatrice. Même si le groupe pris en exemple, hétérogène, malgré les différences sociales et raciales, cherche avant tout à ressembler à une sorte de famille cherchant une stabilité, un bonheur, le début d’une prospérité à partager. Ce groupe est nimbé d’une fragile lumière : une coexistence inventive était possible. Une agrégation autre des êtres, faites de leurs différences. Le choix d’un récit en étoile, en lignes brisées, où chaque trajectoire conserve ce qui la rend irréductible à une autre et conserve toutes ces saillances, permet d’éprouver ce qui fait tenir ensemble ces individus tous déracinés, cherchant avant tout à se reconstruire entre un discours rationnel et économique balbutiant testant les termes d’une exploitation méthodique des ressources premières et humaines et les restes de discours animistes attirés par la quête d’une entente avec la nature difficile à trouver.Et puis dans ce contexte sauvage, la brutalité des genres, la relation des sexes, l’identité des désirs, le cri perdu d’un amour surprenant, traversant la forêt comme le trait rapide et lumineux d’un oiseau coloré, comme le possible d’une autre civilisation, d’une autre manière de voir l’autre, de désirer l’habiter et de se rendre habitable. Un amour décalé par rapport aux règles tacites des transactions sexuelles régies par l’objectif concret de consolider des cellules viables pour occuper et cultiver le sol. On comprend finalement que la voix de cet amour qui raconte sur le ton de la confession et comme un feu en train de s’éteindre, l’histoire de sa flamboyance et de sa soif inextinguibles, déstabilisantes, décochées d’une immense blessure, de ces blessures qui privent de tout attachement à l’amour d’où l’on provient, empêchant de se comprendre, de comprendre l’autre et de lire les choses et les signes dans un sens apaisant et constructif, est celle du chapitre inaugural. La voix d’un étrange amour qui semble chercher une voie pour échapper à la haine, donner du sens à une violence originelle destructrice. Lui répond, au chapitre final, une voix qui ne s’était pas encore faite entendre, celle de sa mère esclave qui vient restituer symboliquement, aussi sur le ton de la confession, affirmer ce lien d’amour initial sans quoi rien ne se construit, ni identité personnelle, ni famille, ni nouvelle nation, et qui ne pouvait rien faire d’autre que donner son enfant, en faire don, si possible à quelqu’un qui ferait don de l’accepter « comme une enfant, pas comme des pièces d’or espagnoles ». Dernier coup d’œil abrupt, dessillé, sur la brutalité, le viol des femmes au principe de l’organisation esclavagiste, comme un fondement profond aux violences continues faites aux femmes jusque dans notre société moderne. Aux racines du besoin d’esclaves. Dans un univers « enchanté », ancien, en gestation, sur les rivages brumeux de la civilisation, de la barbarie intérieure, de la nature…  (PH) – Magazine LittéraireAutre chroniqueBeloved, film adapté du premier roman de T. Morrison, en médiathèque.

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