Archives mensuelles : août 2009

Les médiathèques dans le capitalisme cognitif

Yann Moulier Boutang, « Le capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation. », 315 pages, Editions Amsterdam, 2007

cognitifC’est un ouvrage incontournable (que je lis bien tard!) pour secouer une réflexion de fond sur la mise à jour des politiques culturelles publiques adaptée aux déclarations grandiloquentes sur l’avènement de la société de la connaissance. Dans cet esprit, « Le Capitalisme cognitif » est bien utile pour penser un avenir utile des médiathèques-bibliothèques, en échappant au misérabilisme et les solutions de charité liées à la disparition de ce qui a fondé leur modèle de fonctionnement, le média physique. Il y a toutes raisons de leur profiler un futur de manière volontariste, en rouages indispensables du nouveau modèle sociétal basé sur l’économie de biens immatériels. Qui, mieux que les bibliothèques et les médiathèques sont à même d’œuvrer de manière innovante à transformer les informations sur les musiques et les littératures en biens publics, partagés, non-mercantiles, susceptibles d’inspirer l’intelligence collective dont parle beaucoup Yann Moulier Boutang, professeur de sciences économiques à l’Université de Compiègne et directeur de la revue Multitudes ? Son livre entend traiter les problèmes de front alors que la gestion quotidienne des transformations en cours, larvées, donnent l’impression de contourner les questions qui fâchent, de vouloir concilier les inconciliables, bref de chercher le statu quo. L’auteur donne le ton dans l’introduction : « La crise du politique, de la représentation dont on nous rebat les oreilles ne relèverait-elle pas tout simplement d’une rareté des idées politiques ? » Pour autant, épidermiquement, j’ai commencé par être allergique à ce texte : je l’ai ressenti comme un truc marketing empruntant le style manager, un peu gourou de secte exhibant des schémas comme des power points manichéens ! Cet effet négatif tient à certains aspects : l’impression qu’il donne qu’il aura fallu attendre Internet pour que des cerveaux puissent travailler ensemble alors que les conditions de la transindividuation existent depuis longtemps et ne se limitent pas à l’échange via des ordinateurs, l’utilisation trop large de certaines notions qui évacuent les nuances et la prise en compte du réel, par exemple l’abus qui est fait de la notion « d’intelligence collective ». comme si elle était une et indivise, force surnaturelle objectivable et que cette « intelligence collective » circulant par le biais des réseaux cerveaux-ordinateurs allait transformer le monde… « Internet qui devient le nouveau bien commun planétaire de l’intelligence collective » : je vois bien ce qui est visé, et c’est en partie juste, il y a du vrai qu’il faut clamer, mais le choix de la formulation fait un peu « curé » et oublie qu’Internet est aussi le « nouveau bien commun planétaire de la bêtise collective » vu que les cerveaux qui y ont recours et s’y connectent ne sont pas tous irrigués par les mêmes biens, les mêmes préoccupations… Mais il faut dépasser cette impression, le livre vaut mieux que ça.  Changement d’économie. Les connaissances et la créativité ont toujours été essentielles au développement du capitalisme traditionnel. Mais selon des processus qui subordonnaient les circuits innovants à une économie détruisant une grande quantité de biens matériels (matières premières, énergie fossile, ressources humaines physiques) pour produire d’autres biens matériels commercialisables… Ce qui correspond à un mode d’exploitation de l’homme qui a engendré le droit du travail, la prolétarisation, l’évolution du salariat… La différence serait qu’aujourd’hui la créativité nécessaire au développement du marché peut parfaitement échapper aux circuits du capitalisme traditionnel. L’importance des services et des externalités positives devient de plus en plus grande. La production de biens intangibles, immatériels va prendre progressivement le pas sur la production de biens matériels. Non pas que celle-ci va disparaître, loin s’en faut, nous sommes aussi dans une société de plus en plus matérialiste, mais le capital immatériel, les connaissances, « l’intelligence » vont devenir la matière première la plus prisée, celle sur laquelle un nouveau système capitaliste, le capitalisme cognitif, va se développer. La possibilité de ce capitalisme cognitif s’effectue du côté des communautés de chercheurs utilisant les logiciels libres, l’open source, échangeant directement leurs savoirs pour les cumuler, les faire fructifier, élaborer les ressources premières de la future société en obligeant  repenser tous les rôles en ce compris les principes de « redistribution ». L’actuel capitalisme et ses industries culturelles tente lui de s’assujettir les germes de ce nouveau capitalisme, de l’exploiter comme possibilité de mieux prendre possession du mental des populations. (« Car la ressource dont le capitalisme cherche à se rendre maître aujourd’hui est l’intelligence collective, la créativité diffusée dans l’ensemble de la population. ») Extrait, concernant le changement de capital, qui devient « vivant » étant donné qu’il se base sur le potentiel neuronal : « Aujourd’hui, dans la mesure où il (le capital) cherche à exploiter la force-invention, il est obligé de reconnaître et de reconstituer en son propre sein un processus de reproduction du caractère vivant de l’activité humaine. Mieux, il doit accumuler cette ressource au-delà d’un cycle productif ou d’une longue série de cycle productif. La productivité du capital matériel (machines, organisation de l’inerte) en dépend de plus en plus. De la théorie du capital humain  celle du capital intellectuel, il y a cette prise de conscience progressive par le troisième capitalisme de l’importance primordiale d’un travail qui est plus que de simples heures de dépense de force musculaire, puis de la nécessité absolue d’accumuler du « capital intellectuel » parallèlement à l’accumulation « tangible ». Cette situation correspond à la définition de la production dans le capitalisme cognitif revenant à produire du « travail vivant au moyen de travail vivant » ou de la « connaissance au moyen de connaissances ». c’est ce que l’on retrouve dans les travaux qui tentent de construire un concept de valeur ajoutée directe. (…) Pour notre part, nous étendrons cette notion de capital vivant à d’autres grandes organisations (administrations publiques) tout comme à un tissu industriel (districts), voire plus généralement à un territoire donné, en particulier à l’urbain comme producteur d’externalités technopolitaines. » Notons de suite quelque chose de nouveau dont il faut vite s’emparer : les administrations publiques, dont les institutions de programmes, comme producteur de biens vivants indispensables au nouveau capitalisme. Ce qui ne manquera pas de modifier les manières de penser l’équilibre entre marchand et non-marchand ! Changement de biens, de repères, gestion de l’incertitude. On ne produit pas de l’innovation, des idées nouvelles, de la créativité, de nouvelles connaissances comme carburant d’une nouvelle économie sans adapter toutes les infrastructures y compris et surtout les législatives : le contrat de travail doit s’adapter, la notion de salariat, mais aussi et surtout les notions liées à la propriété de ce qui est produit. Le grand symptôme est celui de la bataille actuelle des droits d’auteur concernant la diffusion « libre » de fichiers musicaux dans l’environnement numérique, mais la problématique ira bien au-delà de cela.  À partir du moment où l’innovation produite est liée à l’intelligence d’un individu inclu dans une communauté de savoirs, travaillant au-delà du cadre d’un contrat traditionnel de travail, sur son investissement personnel, sur son temps personnel, chez lui, quel « patron » osera affirmer que ce nouveau bien lui appartient et qu’il peut l’exploiter au profit de son entreprise ? Voici la définition donnée des droits de propriété : « Les droits de propriété sont l’ensemble des normes et conventions sociales qui permettent la transformation de ce qui vaut pour une société, un groupe, un individu, en bien économique susceptible d’une évaluation monétaire (prix) ou non monétaire (don) ou d’un échange marchand (bien privé) ou non marchand (bien public). On évite ainsi l’écueil de restreindre l’analyse des conditions juridiques aux conditions de possibilités virtuelles du choix optimisateur d’un agent individuel. » Le type de travail qui devient moteur de la nouvelle économie se rapproche du travail artiste. (Ce n’est pas pour autant qu’il correspond aux méthodes de management qui tente de capter les concepts de ce travail artiste au profit des industries traditionnelles, dans un processus d’exploitation traditionnel du potentiel des travailleurs.) Or, on sait que ce qui permet d’objectiver des valeurs « échangeables » dans le monde du travail artiste relève de la gestion complexe de beaucoup d’incertitude. Ce qui nous renvoie au livre très riche et éclairant de Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain. » Cela donne l’ampleur des changements « administratifs » à penser, des « nomenclatures et classements » à adapter. Cette ampleur et cette complexité rendent un peu désuètes les propositions économiques proposées par l’auteur : le référant de l’unité productive économique de base changeant, il faut penser une autre manière de rémunérer le travail producteur. Celui-ci impliquant la participation de tous les cerveaux producteurs (quels que soient le niveau et la qualité de production, c’est le concept de « société pollen », très intéressant, mais idéalisant par métaphore la réalité de la transindividuation individuelle et collective) il faut mettre en place un revenu social garanti pour tous. Les possibilités de financement ne sont pas utopistes, la part de naïveté correspondant plutôt à n idéalisme impossible (en même temps c’est très bien de balancer ce genre de chose, ça ramène aux « fondamentaux ».) Modèle économique. Car la faiblesse de cette théorisation du capitalisme cognitif reste la faiblesse du modèle économique. Comment ça se finance ? Comment ça produit des richesses bien matérielles parce que cela reste le nerf de la guerre même dans un capitalisme vivant, de l‘intangible ! À part cette proposition de « revenu social garanti », l’auteur pousse à un engagement plus grand des pouvoirs publics. Ce qui, logiquement, philosophiquement, se tient. L’intelligence est un bien public. Le bon développement de l’Internet et du numérique est de, justement, permettre le développement d’une intelligence capitale pour le devenir de la civilisation comme bien public (via le logiciel libre, l’open source), c’est-à-dire tributaire de moyens de partage et de croissance qui peuvent se passer des « industriels ». Il faut intégrer cette notion de « production de connaissance » comme « centre partout » : « La société de la connaissance et donc, nécessairement, le troisième capitalisme qui tire sa substance de son exploitation spécifique, gravitent autour de la création de connaissances nouvelles dont les trois modalités sont la science, l’art et le langage. Quelles sont les institutions et les organisations qui assurent cette production ? La réponse habituelle est que les entreprises demeurent le centre nerveux de la production de richesse. L’hyper-industriel consiste donc à produire en entreprises, entreprises qui conservent la plus grande partie de leur fonctionnement antérieur (le reste servant à amuser la galerie et à soigner la communication), des biens-connaissances, les supports de la création artistique et langagière. En réalité, le décentrement est plus profond. La formation, l’éducation, l’apprentissage, la vie tout court en société, produisent directement la richesse en réseau. Le marché, l’entreprise, l’Etat et l’action publique ne sont que des convertisseurs, des transmetteurs. Les universités et leurs dépendances comme les laboratoires de recherche, les spin-off, les pépinières, les organisations à but non lucratif (ONG, fondations diverses, y compris celles des entreprises) constituent des chaînons de même intensité et de même importance que la grande entreprise ou la PME  traditionnelle. » (Je partage cette vision idéale, sur le fond, mais elle a, pragmatiquement, beaucoup de faiblesse stratégique : elle est, je pense, construite sur une vision limitée, celle d’un usage « intelligent », militant et constructif des NTIC et dérivés, bref la perception idéale généreuse d’une élite. Tout comme la perception rapide, raccourcie que le « capitalisme cognitif, y compris dans son appareillage technologique impressionnant des NTIC, est le produit historique d’un mouvement profond de rébellion ouvrière »… !) Politique publique, biens collectifs, immatériel et médiathèque. Il n’empêche, encore une fois, ce livre est bien utile, pour ne pas dire inespéré, pour aborder autrement le rôle d’une politique culturelle publique dans une société de la connaissance. Il s’agit bien d’y mettre en avant, de confier un rôle actif, de premier plan à toutes les communautés de travail, associés à des organisations non-marchandes, pour dynamiser l’intelligence collective comme bien public, non marchandisable (ou pas à n’importe quel prix). L’auteur vient à point nommé énoncer un cul-de-sac dans lequel se fourvoient les pouvoirs publics : « … Alors que les entreprises privées découvrent qu’avec le capitalisme cognitif, la productivité est liée aux territoires productifs et aux réseaux, aux externalités positives et aux intangibles qu’elles se sont mises en mesure de capter, l’Etat se débarrasse, comme s’il devait en avoir honte dans un monde productif et moderne, de tous les atouts d’une véritable productivité, qualifiés de vieilleries inefficaces. La dépense publique baisse dans les services publics, dans la recherche, dans l’éducation. Des fonctionnaires naïfs, novices ou pervers jouent laborieusement à la dînette entrepreneuriale sans la sanction du marché. L’Etat, à tous les étages, fait « comme si » on jouait au marché. Alors qu’au même moment, le marché découvre, lui, la différence cruciale entre le marché bestial qui se fait tailler les croupières sur la compétitivité et le quasi-marché intelligent et attentif à prospecter la société de la connaissance. » Faites passer ! Cela ne veut pas dire, évidemment, qu’il faut conserver les outils (par exemple les médiathèques) en l’état. Comment les rendre utiles, comment faire en sorte qu’elles développent des forces innovantes, de quoi ont-elles besoin pour aller dans ce sens, voici le vrai cadre, selon moi, des réflexions à mener. Rendez-vous raté. Reste que, macroéconomiquement, le plus incroyable se passe sous nos yeux : avec la crise financière récente, les pouvoirs publics avaient la possibilité de prendre la main, de poser les bases d’un nouveau capitalisme cognitif dans lequel il serait majoritaire, il s’est investi pour sauver le modèle existant qui, lui, risque de gérer son évolution en avalant à son profit le modèle de la société de la connaissance, au détriment d’une vision publique… (PH)

cognitif2cognitif3

Publicités

Peinture et contagion

Keith Haring, « All over », Mons, Bam et Abattoirs, du 09/05 au 13/09/09

haring2C’est une bonne idée de faire venir à Mons l’exposition sur Haring qui avait été montée à Lyon. L’occasion de réviser ses idées reçues sur un artiste dont, si on l’a suivi de loin, on connaît surtout son étonnant merchandising (ses traits, ses croquis, ses figures ont été partout, y compris sur des verres que l’on recevait en faisant le plein à la pompe à essence). L’occasion de s’interroger sur une telle contagion traversant des milieux très différents, des plus branchés aux plus généralistes. Ce qui ne s’opère pas sans, à l’origine, un talent puissant et dynamique, intransigeant dans son « projet » et tout autant soucieux de séduire. Une pratique de l’art exigeante mais immédiatement soucieuse de l’autre, de ce qui vient de l’autre et de ce qu’il reçoit en échange, ce qu’il en fera. En redécouvrant un peu le personnage et son processus créatif, il me semble particulièrement un artiste immergé dans son époque, filtre et éponge à la fois, identifié et identifiant des forces distinctes, des directions, des motifs, actif et militant dans le groupe social qui l’entoure avec ses ramifications, étroitement imbriqué dans les échanges humains, spirituels, formels et informels qui forment une époque. Si bien que ce que restituent avant tout ses œuvres, ses grandes toiles surtout, c’est une sorte de mire sans cesse en mouvement, la mire de la transindividuation, du magma microbien, bactérien, amibien dans lequel se forge les dessins, les motifs dune culture. Par rencontres, étincelles, rejets, fusions, accointances, frictions. De loin, personnellement, dans ce premier contact de l’œil qui balaie la surface de l’œuvre, je ne distingue rien, sinon un ensemble de points, de lignes, de traits, liant et déliant. C’est là-dedans que l’on est. Les éléments qui aboutissent à une représentation de ce qui se passe dans la mêlée d’une époque se forge en passant de l’un à l’autre, devenant traits d’union, construisant petit à petit des sens figuratifs. Des frises abstraites, des jets de lignes indiquant des mouvements, multiplication graphique et stylisée de toutes ces conventions iconographiques qui indiquent le mouvement, l’oscillation, la vibriation, ou le fait que telle forme, telle silhouette, telle entité a forcément à voir avec ce qui l’entoure. Avec cette conséquence que ces oeuvres n’ont pas vraiment de bord, ça commence et ça continue hors de la représentation. Ces frises ressemblent aussi certaines fois à des circuits informatiques ou à ces labyrinthes infinis de certains jeux vidéos semés d’embûches, d’angles carnassiers, de trappes sadiques… (Mais aussi ces labyrinthes spontanés que l’on gribouille dans l’ennui des cours, d’une conférence ou d’une conversation téléphonique, emboîtant de la pointe de son bic un module après l’autre, sans réfléchir.)  A l’intérieur de ce grouillement qui nous traverse, et qui représenterait les projections de bouts de musiques, d’images, des pixels d’émissions de télévisions, de sentiments, de désirs, de haines, des bribes d’idées politiques, des extraits d’idées reçues, des informations économiques broyées, des schémas de danse, tout ça qui nous constitue et nous nourrit, petit bout par petit bout, là-dedans, dans ce bouillon de culture qu’il scrute au microscope (ou dans ce ciel de constellations qu’il explore au télescope) il voit des formes, distingue des scènes, des thèmes. Avec une manière bien à lui de rapprocher les différentes époques et géographies de l’histoire de l’art, préhistoire, art oriental, cubisme, art de la rue et art savant.  Cette manière tiendrait à sa technique basée sur la rapidité et le plaisir du trait, le coup de pinceau. Une sorte de calligraphie élaborée, raffinée, sous psychotropes. Le bien dessiner, le bien peindre, voluptueusement exercé dans la vitesse d’exécution. Le coup de pinceau est en effet phénoménal, dans sa vision globale et sa synthèse figurale. Quelque chose d’inné, comme le coup de patte chez un jeune chat est déjà exécuté à la perfection, avec gourmandise. Ajouté à cela un sens de la couleur qui flashe… – Il y a assez d’informations disponibles sur ce peintre, je tenais juste à exprimer un des éléments qui a contribué au plaisir de visiter cette exposition à Mons. (Même si, sous certains aspects où une comparaison est permise, je préfère le travail de Penck). Il y a deux lieux à visiter : le BAM et les Abattoirs, très bon accueil et, pour une fois, beaucoup de visiteurs. Aux Abattoirs, la présentation complète de l’immense frise réalisée sur des panneaux de métal et la reconstitution de la Pop Shop Tokyo. Admirer au passage le « Keith Haring » réalisé par l’équipe du Dynamusée (équipe pédagogique du BAM). Un seul regret : un travail sur la musique aurait été possible, quand on sait l’importance qu’elle jouait dans le processus créatif du peintre (moteur, immersion dans cette combustion transindividuelle). Des caissons sonores avec des bandes sons de l’époque auraient pu être réalisés, des casques mis à disposition pour les visiteurs désirant regarder avec les oreilles envahies de musiques… (PH)

haring4haring3haring5haring6haring7haring8haring9haring10

Confessionnal d’un nouveau type

Fernanda Fragateiro, « Expectativa de uma paisagem de acontecimentos #3 », 2009, Igreja da Misericordia, Silves (Portugal, dans le cadre d’Art Algarve 2009))

chapelle2L’effet aérien et brillant évoque celui d’une apparition, quelque chose qui est peut-être là, qui interpelle, mais sans certitude – le passage du soleil aveuglant à la pénombre douce de la chapelle fait que l’œil ne saisit pas directement s’il y a quelque chose à voir, et si oui de quoi il s’agit. Cela m’évoque, confusément, le clinquant et l’empesé liturgique (les calices et autres ciboires précieux, les autels et tabernacles rutilants, les candélabres, les dorures, les robes décorées, scintillantes, l’envol d’encens, les clochettes, les choeurs…), des souvenirs de messes, un passé de pratiques religieuses. Ça ressemble aussi à ces bouquets de lumières vers lesquels on vient allumer des cierges pour amplifier le peuple des petites flammes votives, entretenir la foi, les souvenirs… Mais cette impression est fugitive, préambule fugace qui, néanmoins, donne du sens à toute la profondeur spirituelle de cette installation. Un angle droit, posé au sol et s’élevant dans le vide de la chapelle. Chaque partie de l’angle, l’horizontale comme la verticale, peut être pris d’abord comme le reflet de l’autre. Jeu d’ombre. Une grille de 825 parallélépipèdes d’aluminium  lissé, miroitant. Une grille comme un filet mathématique, un tissu neuronal de plaquettes identiques, et en même temps une incroyable dentelle. Les éléments, en décalage géométrique (rangées alternées), sont agencés pour refléter l’immatériel qui passe dans l’intervalle vide des éléments en vis-à-vis et renvoyer les bribes de manifestations de vie happés par le canevas du plan opposé. (Transcendant la manière dont les doigts se croisent en la prière, dont les regards biaisent avec le réel et l’irréel quand ils plongent en l’être). Jeu complexe de miroir qui diffracte l’image de ce qui s’y projette, la spiritualise, l’achemine vers le royaume des ombres. Ce dispositif minimal et rigoureux, érigé là comme outil pour établir la preuve ou non qu’en ce lieu sacré passent des esprits et s’effectue le commerce avec l’au-delà devient aussi une porte par laquelle l’image des visiteurs est happée, transformée, absorbée par les plaquettes réfléchissantes et conduites « ailleurs ». Une grille à travers les mailles de laquelle s’incarnent et se désincarnent les flux de vie (couleurs, images, déplacements fluides de corps invisibles, aura des individus attentifs à l’esprit du lieu…). Mystère. Par les deux portes de la chapelle, les lumières de la ville rentrent, le vent fait onduler le plan vertical. Le déplacement des corps dans les faisceaux lumineux crée des effets de couleurs et de luminosité remarquables sur la sculpture, des projections. La sculpture, recevant ces manifestations, change de matière et de nature, se fait « paysage d’événement », d’apparition, relève soudain de l’intangible. Ce sont des effets semblables à ce qui se passe à la surface de l’eau quand le reflet d’une figure humaine s’y pose tranquille jusqu’à ce qu’un coup de brise la parcellise, l’éparpille. Y a-t-il encore une surface réfléchissante en tant que tel ? Où s’en va l’image ? Que devient-elle ? Ces plissements qui la déforment et l’emportent, l’évanouissent vont-ils révéler quelque chose d’inconnu, d’inédit sur le monde des images ?  Moment de magie. – Bien sûr, ce n’est pas sans ressemblance avec les grillages des confessionnaux qui servent à libérer et enfermer ce que contiennent les coeurs et les espaces mentaux: sauf qu’ici tout l’incontrôlé des êtres qui s’y reflètent comme autant de petits aveux joyeux, est amené en quelque sorte à la lumière, est visible à l’infini, moiré sur les 825 plaquettes, comme sur un miroir une buée attestant la réalité de la vie organique… Plus une tombe (le confessionnal qui engloutit) mais un vaste écran ajouré, où convergent les vies intérieures. Une désacralisation précieuse qui ne sacrifie pas l’enchantement. (Je sais peu de chose sur l’artiste : née en 1962, vit et travaille à Lisbonne, semble multidisciplinaire, aurait collaboré à des travaux modernisant la pratique traditionnelle de l’azulejo, est représentée par une galerie madrilène… ) (PH) – Le site de Fernanda Fragateiro

chapelle3chapelle4chapelle5

Maisons cabanes d’îles

cabaneLes plages se situent sur des îles. On y accède en traversant, en bateau (de tailles diverses selon l’éloignement des îles) puis sur des passerelles en bois, une réserve naturelle, Rio Formosa, faites de lagunes et de dunes. La plupart des îles conserve un embryon de vraie vie (il y a sans doute de rais îliens) ce qui évite qu’elles n’apparaissent que comme infrastructure touristique. Quelques bungalows artisanaux, rudimentaires, au départ appartenant à des pêcheurs (vivant là à demeure ou ponctuellement selon les exigences de la pêche, des marées). Certains de ces cabanons se sont transformés en petites maisons de vacances (ont gagné en dur), d’autres ont été construits sur le modèle des anciens. Petit village de bric et de broc en milieu éphémère (l’île). Maisons décorées, scénographiées avec soin, dans le genre de nos « Ca’m’suffit », avec kitsch parfois à la sauce d’Algarve, mise en place d’une certaine grandeur contrastant avec la « petitesse » du bien (allée, escalier, plantation, exposition d’objets). Autant de rêves colorés de vivre ailleurs, de prendre racine sur une terre n’obéissant pas aux mêmes lois que le continent, esthétiques amateurs en rupture sympathique, se détachant, dérivant sous le soleil mais reconstituant un ancrage artificiel au sein de la nation virtuelle (tout ça est bien portugais, les ancres, les vestiges de la gloire marine, les dédicaces à Vasco de Gama…). Il y a aussi de minuscules épiceries, un bistrot ou deux… Ça ne manque pas de poésie « brute » qui berce le désir de s’enfoncer dans cet étrange que constitue toujours une île. Etrangeté tellement humaine et tellement dépaysante. (PH)

cabane2cabane3cabane4cabane5cabane6cabane7cabane8cabaneXileeau

Centre pâtissier (pao de deus)

pain C’est un petit pain rond de pâte légère, douce et jaune, à la croûte dorée surmontée d’un cratère, crevasse voluptueuse par où s’épanche en éruption pâtissière figée un mélange de sucre, d’œufs et noix de coco, croustillant en surface, moelleux à l’intérieur. Douceur qui se déguste à n’importe quelle heure, idéalement en terrasse ombragée d’une pastellaria et qui a cette propriété d’ouvrir aux pensées une temporalité agréable, fugitivement, tout semble s’espacer, s’estomper, relâcher son étreinte, une sorte de baie lumineuse, dégagée, où les ressacs de l’actualité et les titres de la presse se détachent, se perçoivent comme des échos d’un rivage lointain, à peine dérangeants, sans mordant, détachés. On s’en moque plus aisément, ils sont sur une autre rive ! C’est avec le plaisir de l’indépendance, du libéré, que l’on dévore les signes de son appartenance à quoi que ce soit. – Restes de fête nationale.  J’ai beau avoir changé brutalement de région, de contexte, j’ai encore en tête les articles de la presse belge du 22 juillet soulignant une volonté de conserver la nation intacte, exprimée, soi-disant, par le public nombreux aux festivités bruxelloises. Le 21 juillet, j’ai pédalé un peu plus de 100 kilomètres dans la campagne belge, certains muscles en gardent la mémoire, et je n’ai pratiquement croisé aucune manifestation de patriotisme. Quelques rares drapeaux, une fanfare qui se dissout et s’installe à la terrasse d’un bistrot (Brugelette). À part ça, bouchons sur toutes les routes rurales vers Paradisio et, le seul monument national bien fréquenté que j’ai pu voir, c’est le Mur de Grammont, mais pas plus qu’un autre jour férié ou dimanche. Vélo, Tour de France, arnaque. Je ne ferai pas de vélo, cet été, plutôt de la course à pied dans l’arrière-pays d’Algarve. Si je suis l’actualité du Tour via la presse écrite, c’est plus pour constater la place et le traitement que lui réservent les médias que par réel intérêt sportif. Et c’est invraisemblable l’importance que les journaux auront réservée à ce non-événement. Rétrospectivement, la palme du titre débile revient au Soir commentant la victoire détape de Mikel Astarloza : « prix de l’enthousiasme positif ». Positif, il l’était bien et est le premier coureur déclassé du Tour 2009.  Mais cet enthousiasme du titre journalistique dénote bien l’incapacité de la presse à se positionner face au dopage structurel dans le sport professionnel et son maladif besoin de faire croire à l’exploit pour garantir l’attractivité de ses feuilles imprimées. L’ex-directeur du Tour évoquait dans Le Monde : « il y a moins de tricheurs », manière inconsciente et hypocrite de faire reposer le dopage sur la responsabilité individuelle des coureurs. Or, par les calculs basés sur les capacités pulmonaires des athlètes, on sait qu’il n’y a plus besoin d’effectuer des contrôles de type médicaux pour démasquer les tricheurs. Quel emballement malsain pour ce retour d’Amstrong, fossoyeur du Tour de France ! Quel style emmerdant que le sien , quelle prévisibilité, quel miracle de l’organisme humain ! Mais l’incapacité à s’intéresser au sport tout simplement s’est manifestée de manière éclatante après les Pyrénées :  « d’illustres inconnus » inoffensifs au classement général, ayant remporté les étapes, la déception pouvait se lire sur toutes les gazettes ! Étapes sans reliefs ! Merci pour ces courageux coureurs ! Qu’importent les performances de ces champions, finalement, qu’avons-nous à gagner à les regarder, pourquoi les médias publics nous gavent-ils avec ça ? Détournons-nous de ces impostures, l’important est de s’adonner aux pratiques amateures, de grimper des cols soi-même, des petits ou des grands, d’y « souffrir », de mariner lentement, au fil des lacets pentus, dans ses pensées paysagistes et physiologiques, l’attention à son rythme cardiaque, à la cadence corporelle, l’hypnose du va-et-vient des jambes et l’extase quand le sommet se pointe, se révèle comme une ouverture, une récompense. – Jazz et jazz éthiopien. Dans un entretien au Monde, Hank Jones déclare ceci qui mérite réflexion : « Je le dis souvent, je n’aime pas beaucoup ces étiquettes de « jazz » et de « be bop ». Elles manquent de respect pour l’art qu’elles désignent. Elles ont quelque chose d’avilissant et de destructeur. J’aimerais trouver un mot qui convienne. » Dans les comptes-rendus successifs de la vie des grands festivals musicaux où prévalent souvent les informations sur la fréquentation et une évaluation de la prestation des têtes d’affiches (les stars sont-elles en forme ?), je découvre avec plaisir l’irruption d’un « intrus » : Getatchew Mekurya en concert avec the Ex. Libération, Le Monde ainsi que Le Soir ont craqué et lui consacrent un grand espace. Ça sonne vraiment le coup de cœur surprise, amplifié par l’accueil enthousiaste du public. L’association de ce vétéran du jazz éthiopien et des punks de the Ex date de plusieurs années (au moins 3). Alors que les journalistes couvrent d’éloges la moindre initiative de Damon Alban en terre africaine, ils n’étaient pas là pour couvrir les aventures des hollandais en Ethiopie. Dès la sortie de l’album consacrant cette rencontre de fond (et non pas mijotée pour l’exotisme, pour stimuler le marché du disque), la Médiathèque en faisait un « disque du mois ». Nous avons chaque fois recommandé chaudement ses différents concerts en Belgique via notre agenda (notamment pour les 25 ans du Vooruit, septembre 2007). Ce n’est pas pour être revanchard, mais pour souligner qu’une médiathèque reste un outil d’information performant pour débusquer les talents, les artistes qui viennent avec autre chose à dire, qui gardent la capacité à (nous) surprendre et qu’il faut aller chercher au-delà des dossiers de presse. L’autre artiste éthiopien repéré par la presse à l’occasion de ces festivals, Mulatu Astatqé est dans La Sélec qui sort le 15 août. (Discographie « Ethiopiques » en prêt public) (Ethiopiques: présentation rédactionnelle) (Ethiopie, musiques à télécharger) – Adolescence et genres. Libération publie quelques informations issues d’un rapport réalisé pour l’Observatoire des familles parisiennes. Échantillon : « Les filles sont plus intéressées par les activités culturelles et artistiques. 47% en ont une pratique hebdomadaire, contre 39% des garçons.  Les filles sont plus impliquées dans les consommations culturelles, notamment les plus savantes (pratiques en amateurs, fréquentation des bibliothèques). Cette observation prolonge et accentue les tendances à la féminisation des pratiques culturelles relevées chez les adultes et accrédite l’hypothèse d’un maintien des pratiques savantes, tendanciellement en baisse de génération en génération, grâce aux publics féminins, souligne la sociologue Sylvie Octobre. » Très intéressant développement de l’inégalité sexuelle, cette prise en charge du culturel. Au passage, quand je lis que les « pratiques savantes » sont « tendanciellement en baisse de génération en génération » (dans une grande ville), si cette donnée est valable à grande échelle, je me demande quelle importance accorder au concept de « capitalisme cognitif » (j’y reviendrai). Le Monde publie une instructive série « Masculin/Féminin » : on y rappelle, entre autres, que beaucoup de connaissances scientifiques ont été orientées par le genre (mâle) des observateurs. Au fur et à mesure que les femmes ont pu prendre pied dans la recherche, de nouveaux points de vue, de nouvelles données sont venues détruire pas mal d’idées reçues. Que ça continue. Bio, intelligence, danse. Rififi autour de la nourriture bio. Une étude anglaise (Ecole d’hygiène et de médecine tropicale de Londres) affirme que « le contenu nutritionnel des produits bio ne serait pas supérieur à celui des produits conventionnels » (Le Monde) . L’étude serait commanditée par ceux qui défendent les intérêts de l’agriculture conventionnelle. Il faut dire que l’agriculture biologique commence à faire du chiffre, forcément au détriment d’autres… Une étude française de 2003, cela dit, affirmait déjà la même chose. Mais voilà, il y a un hic à ces études qui se présentent comme venant objectiver des valeurs nutritionnelles : elles ne prennent pas en considération l’impact des pesticides présents dans un type de production et pas dans l’autre. Il n’est pas sûr que la « société de l’intelligence » que d’aucuns prophétisent comme déjà en route (selon un amalgame entre économie « immatérielle » et  utilisation de son cerveau) oubliera de nous prendre pour des cons. L’été et ses chaleurs, saison aussi des étoiles filantes, voient régulièrement s’éteindre de grands artistes, dont les créations nous accompagnent comme depuis toujours. Juillet 2009 : Merce Cunningham. À propos de sa méthode de travail : « La société se disperse tellement. Regardez comme elle se désintègre. Tant de choses s’écroulent, tant de gens ont toutes sortes de problèmes. Il n’y a pas de centre. Or, le centre repose en chacun de nous. Et c’est à chacun de trouver le sien… » Centre parfait. Pour quelques minutes, mon centre aura été la dégustation d’un « pain divin ». Et toutes les informations et réflexions qui auront traversé ce moment ne l’auront pas dérangé, passant au loin, sur la pointe des pieds, juste évoqués, brièvement… (PH)

pain2pain3pain4

L’écriture jardinière

Christa Wolf, « « Aucun lieu. Nulle part » et neuf autres récits (1965-1989) », 698 pages, La Cosmopolite/Stock, 2009.

christawolfPublication groupée de récits importants, en hommage à cette écrivain essentielle, quatre-vingts ans en 2009. Habitant l’Allemagne de l’Est, traversée petit à petit par toutes les déceptions de cette utopie socialiste jusque dans les dimensions les plus intimes de la vie, confrontée aux contradictions cruelles et dimensions démentes de cette société se voulant en route vers un monde meilleur, son écriture porte les marques d’une profonde lutte avec les forces destructrices de l’individualité et constitue une des plus grandes réflexions (et peut-être une des dernières) sur ce que signifie écrire comme contribution à la formation et au maintient de l’identité, la sienne et celle des autres. Le tout comme une discipline exigeante et un labeur constant pour entretenir l’harmonie entre l’écrit et l’action, la pensée et la manière de vivre. Tout en portant témoignage sur l’envers de notre propre société. Son œuvre représente un regard profond sur l’histoire de l’Europe vue et sentie de l’autre côté du mur. La lire c’est comme retrouver la moitié manquante de notre sensibilité, de notre mémoire, de notre histoire. Son travail d’écriture est la manière de donner forme aux réflexions qui traversent, animent, tourmentent son esprit redoutable au positionnement géographique et politique peu banal. Quand elle a eu la certitude que le projet communiste était un leurre, ne conduisait nulle part, n’engendrait que tromperie, elle n’en a pas déduit qu’il fallait passer dans le camp opposé et épouser celle de la société capitaliste de l’Ouest. Elle pensait autrement, en tout cas son intelligence ne fonctionne pas selon des schémas binaires, obéissant aux antinomies basiques, structurantes, abêtissantes. Une intelligence non binaire, voilà aussi ce qui fonde la richesse de sa littérature. Ni l’Est ni l’Ouest, tels qu’ils se présentent dans leur s réalités historiques, ne lui conviennent, elle n’a plus nulle part où aller. Situation exemplaire. Cette sorte d’exil géopolitique et intérieur, radical, engendré par la chute des idéaux sera celui qu’effleureront beaucoup plus tard pas mal d’intellectuels, lors de la chute du mur, dès lors que cette chute ne signifiera la victoire d’aucun système et signera comme la mort de toute éventualité d’un système meilleur. Plus d’alternative. Cet état, Christa Wolf l’a connu et exploré très tôt, en pionnière, elle en a fait, d’une certaine manière, sa patrie. C’est un thème dont elle creuse les variantes, explicitement ou implicitement, dans ses latences comme dans ses crises violentes. Extrait : « Deux mondes, c’est une façon de parler. Mais s’ils deviennent réalité, littéralement ? Si, longtemps, nous ne pûmes nous défaire du sentiment que nous allions pénétrer dans un pays étranger, et nous y laisser enfermer, jusqu’à ne plus savoir en définitive qui occupait qui, qui faisait la conquête de qui. Mais de quoi s’agissait-il donc, et d’où venaient ces sentiments. Il y avait la nature, bien sûr, dont pendant trop longtemps nous avions eu à peine conscience et qui, inopinément, nous donnait du fil à retordre. Le paysage, certainement, devant lequel nous restions saisis. Voilà qu’ils réapparaissaient, ces mots agressifs et possessifs, ces mots impropres mais sans lesquels notre discours se bloquait. Le climat, auquel nous n’avions plus accordé d’importance et dont nous étions dépendants à présent. Les saisons, presque oubliées, qui nous surprenaient. La croissance des plantes. Cet étonnement incrédule lorsque s’épanouissaient des fleurs dont nous avions nous-mêmes mis les semences en terre. Elles existaient donc vraiment, toutes ces choses que nous avions instinctivement recherchées, lorsque les fausses alternatives nous enfermaient dans un dilemme : une troisième voie ? Entre noir et blanc ? Entre tort et raison. Entre ami et ennemi – vivre, tout simplement ? » – Théorie et pratique, système de soin. En conflit avec ce que devenait projet de société qu’elle avait choisi, penser la société, le social avec ses dynamiques individuantes, destructrices et constructives, faire le récit le plus précis de ce qui se trame là-dedans est un axe important de son engagement. Elle le fera avec des créations plus « théorique », retravaillant des mythes fondateurs comme ceux de Cassandre et Médée ou en sondant d’autres dimensions historiques de ce qui constitue une culture partagée, comme quand, dans « Aucun lieu. Nulle part », elle décortique le soleil noir du romantisme allemand, ses figures tutélaires, leurs fantasmes, la rivalité Kleist-Goethe… L’essentiel de son écriture, néanmoins, est proche du récit-journal, de l’autobiographie fictionnée. L’exemple le plus évident pourrait être « Un jour dans l’année : 1960 -200 » où, durant 40 années presque sans exception, elle a décrit ce qui se passait tous les 27 septembre. Simple chronique au début, petit à petit l’exercice se complexifie, il devient un rendez-vous récurrent avec le sens même de l’écriture et ouvre dès lors à une sérieuse et très ramifiée introspection de la vie de l’écrivain. Ce qui la démolit, ce qui la soutient et comment l’écriture se constitue en système de soin, en pratique et discipline pour tenir le coup, pour résister elle-même et ensuite, par enchaînement, aider ses proches à résister et, au-delà, apporter le même soin à ses lecteurs (ce qui ne manquera pas de se produire au vu de son succès public dépassant quelques fois ce que voulait bien tolérer le régime). Cela ne signifie pas qu’elle ne traite que de ses problèmes personnels, elle n’hésite pas mettre en fiction des réalités catastrophiques : par exemple, dans « Incident », l’impact sur le quotidien de l’explosion de Tchernobyl. Mais le traitement de cette chose monstrueuse s’effectue à partir d’un personnage qui la représente, qui se charge de ses appareils perceptifs, émotionnels, analytiques. Elle en profite pour démonter le système d’information-propagande et comment, à partir de mensonges bien orchestrés, il est possible de se forger une connaissance plus au moins exacte de la réalité. Elle confronte à ce danger nucléaire sa relation à la nature et, simultanément, elle aborde les questions de la science et de la technologie en introduisant une autre histoire : un frère en train de se faire opérer d’une tumeur au cerveau. Ainsi, elle réalise le roman qui annonce « La société du risque » d’Ulrich Beck, son pendant au niveau imaginaire, littéraire. La littérature, souvent, a ouvert la voie aux avancées plus scientifiques. L’occasion aussi, en plongeant dans le cerveau, de poursuivre sa pensée sur l’écriture et la langue, la production de langage, de mots, de phrases, de s’interroger sur la relation entre écrire et détruire, comment la culture peut réintroduire la violence animale dans le corps social… Extrait : « Où, me suis-je demandé, la tache aveugle pourrait-elle bien se trouver, en particulier en moi, dans mon cerveau – au cas où, finalement elle serait localisable. La langue. Parler, formuler, prononcer. Le centre des plus hautes jouissances ne devrait-il pas être voisin de ce point le plus sombre ? Le sommet au bord du cratère ? La langue. La parole. Ça vaut la peine d’y revenir. Je sens le scintillement fébrile aux bords flous de ma conscience. Une fois qu’une espèce s’est mise à la parole, elle ne peut plus y renoncer. La langue ne fait pas partie de ces dons que l’on peut accepter à titre d’expérience, à l’essai. Elle refoule nombre de nos instincts animaux. Nous ne pouvons plus y revenir – plus jamais ! Nous nous sommes arrachés du règne animal ; le nouveau-né qui vient au monde doté de réflexes archaïques doit perdre ces derniers en l’espace de quelques semaines pour pouvoir se développer normalement, c’est-à-dire devenir un être humain. Les lobes frontaux du néocortex ont pris les commandes. La culture est leur produit. La langue, moyen de la tradition, est sa condition. Alors, qu’est-ce qui m’inquiète ? C’est la méfiance, le soupçon retourné contre soi-même. Réceptif à la langue au-delà de la normale, c’est justement par la langue que mon cerveau a été programmé pour répondre aux valeurs de la culture. Il ne m’est probablement même pas possible de formuler les questions qui pourraient me conduire à des réponses radicales.La lumière de la langue a d’ailleurs rejeté dans l’ombre des provinces entières de mon monde intérieur qui, dans ma vie préverbale, ont dû se trouver dans la pénombre. Je ne me souviens pas. À je ne sais quel moment, ou à de nombreux moments, nous avons dû introduire cette brutalité, cette déraison, cette animalité dans la culture qui avait pourtant vu le jour justement pour soumettre ces humeurs sauvages. Le saurien nous donne des coups de queue. Le fauve rugit en nous… »  Riche, profond, précis et sans aucune gratuité. Famille, jardin, nature. Elle n’hésitera pas à aborder ouvertement la nature du régime. Par exemple dans « Ce qui reste » où elle relate l’étrange expérience de se sentir surveillée, épiée, suivie, enregistrée, sur écoute… Quand elle met en scène les relations entre individus, collègues, amis et amies, couples ou mieux encore, dans les dimensions intergénérationnelles, il y a toujours cette présence occulte de l’autre, de la surveillance, de l’état qui écoute, oriente, prescrit. En tout cas, le soupçon que l’autre peut toujours être doublé d’un micro. Par sa manière sans esbroufe, sans recherche d’effets flamboyants, d’établir le descriptif de sa vie d’écrivain dans ce régime communiste, elle a élaboré une des plus belles écritures comme système de résistance politique. Non pas en dénonçant directement, en s’attaquant, en dramatisant, mais en proposant un système de soin. Elle a résisté aussi, il me semble, par d’autres biais. En accordant beaucoup d’attention à ses proches. Elle parle beaucoup de ses filles, petits-enfants, de ses proches, sans que ça sente jamais l’ode aux valeurs traditionnelles de la famille. Simplement, dans un environnement hostile, destructeur, elle protège, il faut se préserver en entretenant quelques valeurs de qualité, équilibrantes, au sein de la cellule familiale. Christa Wolf est aussi pour moi l’écrivain qui a un style de jardinière, de quelqu’un qui fait son jardin, qui entretient ses plantes, ses légumes, la terre. Aller vers la nature, vers le travail de la terre a constitué probablement une manière de s’échapper, d’être ailleurs. Un interstice où se glisser. Là aussi, rien à voir avec l’exaltation du retour romantique à la terre. Les scènes de jardinage émaillent plusieurs de ses récits. Ce travail de la main et de la mémoire des choses confiées aux mains : « Ce type de création. Les mains s’en souviennent plus longtemps que la tête. Ou bien la façon de saisir sous terre les racines coriaces des orties, d’ameublir la terre et de commencer à les extraire doucement, tout doucement. Cette sensation au creux du ventre lorsqu’une souche bien enfoncée cède sans se briser à la main qui tire. » L’écriture de Chrsita Wolf est pleine de ces savoirs qui ne viennent pas que de la tête. Je dirais que c’est la totalité de son style qui évoque cette pratique de jardinage, de soin que l’on adresse à la terre pour qu’elles porte ses fruits et nous nourrissent. Patience, attention, lenteur, distanciation qui se rapproche de cette objectivation de la réalité que permet l’activité de jardinage (quand on dit qu’elle détend, qu’elle permet de relativiser, d’évacuer le stress). La méticulosité terrienne qui favorise de bons résultats potagers se retrouve dans sa manière d’écrire, de décrire, de témoigner. Je ne commence jamais à jardiner sans penser involontairement à Christa Wolf, sans avoir l’impression de me couler dans ses phrases… Un de ses textes majeurs, « Scènes d’été » est consacré à cette relation à la nature. Il s’agit de décrire une saison exceptionnel, l’été qui ne ressemblera à aucun autre, qui fera office de saison charnière. Petit à petit, tout un réseau relationnel, familial et amical, se retrouve en train de s’installer à la campagne. Pour les vacances ou plus longtemps. L’été est exceptionnel, caniculaire. Il s’agit en fait surtout de fuir l’oppression urbaine, de se retrouver ailleurs, plus libres, dans un autre territoire. La nature, la campagne, les champs comme permettant d’échapper aux pressions directes du régime. Ce faisant, Christa Wolf décrit merveilleusement la redécouverte de la ruralité par les intellectuels. Le décrassage des sens. La rencontre avec les anciens et leur mémoire (et comme dans plusieurs de ses romans, le surgissement de personnages qui ravivent le passé nazi). Une ferveur et un enthousiasme fébriles parcourent ce petit groupe de citadins. Le récit évolue avec de petits riens, des actions légères, des faits sans conséquence, la présentation des personnages comme faisant juste passer, légers. Les sédiments sentimentaux des uns et des autres s’incrustent dans le paysage, des tensions se construisent que personne ne voit venir, tensions que le recul à la campagne fait naître par le biais des introspections, le temps de la réflexion que les uns et les autres investissent. Même là, par la pensée, le régime pèse lourd, empoisonne les existences. En plein été, en plein bonheur surgi et que chacun essaie d’empoigner, il se révèle comme un cancer impossible à chasser. Un chant magnifique, du plus léger au plus profond, dense, enlevé et tendu, avec une rare capacité à exprimer simplement des états d’une complexité naturelle pas évidente.  En traquant toujours cet insoutenable potentiel de violence contenu dans la culture, comme pour le conjurer.  « Les maisons comme les hommes ont leurs périodes de fragilité. Les maisons peuvent être plus solides que les hommes qui y habitent et s’en occupent, en tout cas pour un certain temps. Les maisons peuvent devenir plus fragiles que leurs habitants et nécessiter de leur part assistance et soins, une attention constante. Cela devient dangereux quand les deux périodes de fragilité coïncident. » (PH) – Un jour dans l’annéeMetropolis

christalwolh2christawolf3christawolf4christawolf5christawolf6christawolf7

L’art près de la plage

Allgarve’09 (Art Algarve 2009)

allgarveL’Algarve est surtout recherchée par les touristes pour son soleil et ses magnifiques plages. Sa population, rivée à ses activités de pêche en bordure d’océan ou pliée sur la terre sèche de ses collines, économies de misère, ne semble pas particulièrement préoccupée par l’art contemporain. Initier une manifestation récurrente consacrée aux formes actuelles des arts plastiques a donc du mérite, il est intéressant à constater comment elle s’implante, comment elle va, sur le long terme, trouver sa place (ou non). Dans une région aux paysages, marins, agricoles ou montagneux fascinants par leur aridité et luminosité minérales trop souvent traités superficiellement par le tourisme, l’exposition présentée au Musée Municipal de Faro intrigue par son intitulé : « Paysages Obliquas ». Une invitation à rentrer vraiment dans les environnements d’Algarve, en explorant, comme les artistes représentés dans ce musée, des relations « obliques » avec le paysage, des relations lentes, en profondeur. Des artistes qui ne se bornent pas à représenter des paysages mais qui, pour la plupart, pratiquent des relations paysagistes particulières. De manière emblématique, Richard Long, figure importante du land art, grand marcheur dans la nature. La marche est un pivot important de son œuvre, comme respiration inspirante, mais aussi comme « matière » première d’œuvre : les traces de pas, les empreintes laissées par son passage ont souvent été transformées en performances/oeuvres. Il réalise des interventions in situ ou importe dans les galeries des matériaux ramassés, sévèrement sélectionnés, qu’il dispose comme recomposition de l’âme des lieux d’où ils proviennent. Ainsi, dans la cour du musée, une digue de pierres, une route de cailloux aux teintes complémentaires, une coulée de granit. L’assemblage particulier joue sur les contraires, quelque chose d’éphémère et en même temps d’intemporel, immuable, entre deux points introuvables. Lothar Baumgarten (élève de Buys) est représenté par quelques photos en noir et blanc, des végétations tropicales évoquant des êtres vivants, d’étranges totems figés dans des scènes difficiles à déchiffrer. Malgré des matériaux qui ne sont pas sans similarité, rien à voir avec le travail d’Eric Poitevin, artiste français très immergé dans ce qui constitue la « paysannerie » de la Meuse. Ses grands formats d’herbes folles, de prairies sauvages, de graminées en terrains vagues subjuguent : il est très difficile de « tirer quelque chose » d’un ensemble aussi hétéroclite, illimité, indéterminé. Il a aussi réalisé des séries de photos consacrées au gibier, la chasse comme moyen mystérieux de s’approprier des forces occultes de la nature, des animaux tués, là aussi jeu de totems, manière de rentrer dans la peau de la bête que l’on tue, rappel des légendes et mythes liés aux corps assassinés de la chasse… Laurent Grasso (Lauréat 2008 du Prix Marcel Duchamp, en exposition actuellement à Beaubourg) reconstitue artificiellement la magie de l’aurore boréale. Caetano Dias représente le vertige infini qui s’empare d’une jeune fille sur fond de favela : comme manière de rappeler qu’il est des paysages impossibles à habiter, qui donne le tournis, qui exile intérieurement dans la rotation stérile. La gamine fait tourner son cerceau comme par défaut, par obligation, fatalité. Vacuité. Sur fond de petite musique mécanique. Les pastels d’Yvan Salamone, sur grands papiers, saisissent les paysages de l’activité industrielle. Lieux de transits de marchandises, d’humains, transformation de la vie, de l’environnement, des matières, comme sans vie, au moment où tout s’arrête. Des machines, des containers, des hangars. Remarquable travail des couleurs, vives et passées à la fois, atmosphères de vestiges. Le Portugais Pedro Calapez montre ce qu’il reste, dans le souvenir, de la complexité de certains paysages (ou de l’assemblage mental de plusieurs paysages pour n’en constituer qu’un seul) : un ensemble de carrés de couleurs, abstraction…. Une sélection parlante, intelligente, effectuée par le curateur Eric Corne. Art dans la rue. Il y a aussi, à Faro, une intervention plasticienne dans les rues, « Dialogue boxes on street windows »., qui réserve de bonnes surprises (avec participation d’élèves de l’école Artes Visuais da Universidade do Algarve).  Je n’ai pu tout voir ni tout noter (en regrettant l’absence de catalogue complet, détaillé). L’objectif est, en quelque sorte, de réhabiliter des façades abandonnées, des angles morts, des passages inactifs, des taudis, comme autant d’éléments contribuant à « repenser l’espace urbain ». Ça peut le faire, ça y contribue certainement sur le long terme, mais disons que la réalité rend l’intention quelque peu dérisoire. Il y a tellement de misères apparentes, l’art n’y fera rien… À épingler rapidement : une joyeuse intervention basée sur les pictogrammes, disproportionnés, envahissant et fragmentant tout l’espace urbain mental, juxtaposant leurs injonctions contradictoires, symbole de la paralysie. Lieu d’interdictions. Susanne Themlitz emballe une friche d’une immense toile rassemblant des détails de vie en appartement, des fenêtres, des morceaux d’immeubles, des morceaux de légumes, des plantes vertes, des aliments, des escargots… Une maison hantée est emballée de bandes de couleurs (Andreia Filipe) un peu techno. Une autre, aux vitres brisées, est recouverte de « muses » masculines (Alexandre Sequeira)… C’est vif et amusant, mieux senti que pas mal d’autres initiatives de ce genre. Dans l’ensemble, ces œuvres n’ont rien à voir avec le street art pourtant très actif dans la région. À Faro même et, apparemment, particulièrement dans une ville proche, Olhao, où de nombreux hangars et bâtiments en friche sont recouverts de peintures impressionnantes (pas eu le temps de documenter).  Mine de sel. Toutes les manifestations ne sont pas aussi intéressantes. « Timeless Territories » à Loulé, par exemple, désappointe par sa démarche. L’intention est d’emmener les visiteurs au fond d’une mine de sel, en partie encore en activité, par un petit ascenseur grillagé. Quelques œuvres sont éparpillées dans de vastes galeries sombres, à 230 mètres sous la terre. (9 installations vidéos et/ou photos). Il y a confusion entre l’impression causée par le lieu et le dispositif et la relation aux œuvres d’art. Celles-ci, même si l’hypothèse d’un fil rouge n’est pas exclue, ne gagnent rien à être découvertes et regardées là. Ca ne fonctionne pas, le public « flotte » aussi. Je m’attendais à un travail in situ plus original et plus en relation avec l’endroit, ses spécificités, son étrangeté…  Ou quelque chose de plus audacieux, un coup de force, la mine comme ready made…  A Loulé, toujours, au Convento de Santa Antonio, ne pas rater la vidéo de Francesco Vezzoli, « Estranhas Formas de Vida », joli dégommage de la mythique Amalia Rodriguez. Aussi, les photos en série, façon faussement industrielle, de Luis Palma où vous reconnaîtrez certains bungalows typiques des îles d’Algarve (Armona…)… Ca ne se bouscule pas. Entre les plages et ces lieux d’exposition, il semble y avoir une séparation étanche (mais il est hasardeux de juger sur le moment d’une visite ele-même rapide). (Programme complet).

algarve2algarve3algarve4;jpgalgarve4algarve5algarve6algarve7algarve8algarve9algarve10algarve11algarve12allgarve13allgarve14

Caetano Dias :