Brésilienne 6 (privé de)

bistrot

Plusieurs mois sans brésilienne, elle n’est plus à l’étalage, sans doute pas de saison, difficile à tenir avec les chaleurs, sa crème délicate tournant trop facilement ? Déjà que les dernières servies étaient plutôt douteuses, pas nettes.  Ce n’est pas ce déficit calorique qui doit empêcher d’aiguiser, en même temps que tourne la cuiller dans le café et que fond sur la langue quelque substitut à la brésilienne, quelques vacheries noires dans sa tête (mais pas que des vacheries). Revoici Nathalie Heinich. Elle ne peut pas, je pense, s’absenter longtemps des présentoirs « nouveautés » des librairies. Son créneau est tellement mince qu’on l’oublierait rapidement. Il y a longtemps que je ne lis plus ses livres, je me contente des articles sur elle,   et à travers ceux-ci, je ne devine rien de nouveau dans son travail. Une exploitation habile de son fond de commerce (l’art moderne coupé du public, de la société). Si je comprends bien la recension établie par Danièle Gillemon, Nathalie Heinich s’est intéressée aux comités, aux cercles d’experts, aux réseaux de critiques de journalistes qui évaluent les productions artistiques, définissent des cotes, des tendances…C’est un travail ardu qui s’effectue dans ces cercles qui affrontent l’incertitude des valeurs artistiques (pour la description de ces processus évaluatifs, on préfèrera la description analytique de Pierre-Michel Menger). En même temps, ils sont poreux aussi aux déviances, aux excès, aux copinages, aux snobismes, comme n’importe quel champ. On le sait. Il semble (et ce n’est pas évident) que le livre désigne ce huis clos qui tend à définir ce qu’est l’art (mais ce n’est pas si simple, justement, de le dire ainsi), de manière négative, un processus de « médiation qui, souvent, se mettent en place autour d’un objet artistique relativement vide ».  Ça se produit, ça existe, j’ajouterais même : forcément, mais, souvent ? Qu’entend-on par souvent ? Quelle proportion ? Et quel genre d’œuvres l’auteur du livre et celle de l’article (elles semblent partager cette opinion) considèrent-elles comme « relativement vide » ? Sans exemple précis, difficile… (Non !? Vais-je vraiment devoir lire pour vérifier si, dans le texte, tout ça est plus explicite, plus sérieux !?) Je ne veux pas défendre les cénacles de l’art, mais une certaine manière redondante et confortable de les attaquer pour en arriver à répéter les mêmes accusations (rentabiliser la posture d’accusation) à l’égard de l’art contemporain creux, coupé des gens, ça commence à m’énerver sérieusement. Quand je lis : « Tout se passe comme si la toujours plus faible plus-value proprement artistique des œuvres par rapport aux objets du monde ordinaire devait se compenser par une toujours plus prestigieuse ostentation » (c’est l’architecture des musées d’art moderne qui est visée), je suis frappé : il n’y a aucune nuance, tout est à jeter en vrac, ce n’est pas, ici ou là, une partie de la production qui est médiocre, mais bien toute la production qui est concernée quand ont dit de manière générale : « la toujours plus faible plus-value proprement artistique »… Impressionnant. Je suis sans doute un crétin ignare de continuer à apprendre tellement de choses dans les galeries, les musées, tellement de choses que les objets ordinaires ne m’apportent pas (et j’aime les objets ordinaires). Le mal c’est « la distance de plus en plus grande entre le regardeur et l’objet ». En Médiathèque, nous sommes bien placés pour constater que bien des musiques actuelles sont coupées du grand public, n’intéressent que de petits groupes. Toutes ces musiques ne sont pas bonnes. Beaucoup sont excellentes, intéressantes, ont beaucoup à apporter comme regard sur le réel, la société. Il est trop facile d’attribuer la distance qui s’installe entre ces créateurs et une partie importante des publics aux choix esthétiques effectués par les artistes. Trop facile et indigne. (J’ai encore les oreilles pleines de Sun Ra en Egypte, écouté sur Ipod, dans le métro, quel décalage avec l’environnement, et tout en avalant un substitut de brésilienne, écoutant les conversations, observant le passage dans la galerie, entre deux coupures de presse, je prends des notes pour un p’tit article pour La Sélec. On traite en permanence cet écart entre créateurs et publics et j’aimerais que les sociologues genre Nathalie Heinich nous apportent de meilleurs outils fondés sur des travaux plus sérieux et innovants, pas le truc standard!Revoici Marie NDiaye. C’est la rentrée littéraire,  « 659 romans font un pied de nez à la crise, dit Le Monde. La fournée est bonne, même les auteurs français oseraient des thèmes plus consistants, allez, il faut acheter des livres, faire marcher le commerce. Et le nouveau Marie NDiaye est génial, paraît-il, une vraie écrivain, pas une faiseuse, une bénédiction, une extase. Je suis un piètre lecteur, souvent trop pressé, j’ai lu une dizaine de ses romans, je ne sais toujours pas si j’aime, j’hésite même à dire si c’est « bien » ou « mal ». Pas désagréable, j’ai du mal à cerner ce que j’en ai gardé. Quelques atmosphères, des relents quand même. Des dérangements. Bon, je ferai une nouvelle tentative avec le petit dernier. Dégâts cognitifs. Un petit encart pour rendre compte expéditivement d’une étude (Stanford, Californie) sur l’usage abusif des nouveaux médias. Cette surenchère d’appareils qui placent l’usager entre « plusieurs canaux d’informations », télévision et Internet, le zapping entre plusieurs programmes et plusieurs sites, communautaires ou non, plus ou moins participatifs, bref, qu’advient-il du cerveau dans ces attitudes « multitâches ». Et bien il trinque, nous dit le journal Le Soir. Les résultats cognitifs ne sont franchement pas bons. La journaliste est rassurante : « Le cerveau étant très plastique, il est probable qu’il s’adapte à terme à ces sollicitations multiples ». Qu’entend-on par « s’adapter » en l’occurrence ? Ce n’est pas la première étude allant dans ce sens. Le suivi est minime (encart réduit). Par contre, la place à tout ce qui sollicite et valorise le comportement multi-tâches est conséquente, géante. Ne soyons pas pessimiste et rétrograde, disons quand même que la plasticité cérébrale est  double tranchant : c’est une fragilité et un remède. Ça rend le cerveau influençable, modélisable de l’extérieur, ça lui permet aussi de trouver des solutions. Jusqu’à un certain point. Il faudrait agir avec lui et ce qui l’atteint  comme on essaie de le faire avec l’environnement au sens large : le protéger, un minimum. Traits solaires et jardin volant. Un tout petit bouquin qui reprend une intervention radiophonique et une conférence de Michel Foucault, « Le corps utopique. Les hétérotopies. » L’intelligence limpide et créative, qui coule, illumine, étanche la soif. À chaque fois, le rappel d’une voix fondamentale,, consistante. (J’ai relu du Foucault en vacances,  dans une maison d’été, une maison d’artiste d’été, un logis utopie toute ouverte aux chaleurs et lumières du Sud, baraque entre la tente de bédouin, la caravelle échouée et la cabane improbable. Lecture à petites foulées idéalement placée dans ce lieu de résidence temporaire. « Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres. » Remarquable travail à partir des textes grecs, Socrate et les Cyniques. À mettre entre les mains de tous les politiques pour les rappeler à leur devoir, replacer la notion de « bonne gouvernance » à sa juste place, pas simplement celle du cumul des mandats ! Un flash radieux de se rappeler cette lecture, de revoir un fragment du lieu. ) Hétérotopies : « Eh bien ! je rêve d’une science – je dis bien une science – qui aurait pour objet ces espaces différents, ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons. » Exemple : « Mais peut-être le plus ancien exemple d’hétérotopie serait-il le jardin, création millénaire qui avait certainement en Orient une signification magique. Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel, au point de jonction de ces quatre rectangles, se trouvait un espace sacré : une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, toute la végétation du monde, toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l’on songe que les tapis orientaux étaient, à l’origine, des reproductions de jardins – au sens strict, des « jardins d’hiver » -, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est tapis où le monde entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l’espace. » Tout de suite, ça fouette, ça élève, du moins ça invite à l’élévation. Dieu sait ce qu’il en coûtera d’y parvenir! (Dans la foulée, en feuilletant Le Monde, un autre souvenir de vacances: « Le vent des forêts », dans les Ardennes françaises près de Verdun. Un festival de sculptures en plein air , land art ou non, sur un périmètre de forêts, de villages et de champ très étendu, avec des chemins de promenade fabuleux. Plus qu’un festival,  qui a une dimension temporaire, ici des pièces sont installées à demeure, restent dans les bois, aux angles des sentiers, en lisière. Une belle réalisation art et nature dans laquelle les habitants des villages s’impliquent, il y a rencontre avec les artistes. Jy étais passé il y a six ou sept ans? Heureux de voir que cette aventure continue depuis 13 ans, elle prend de plus en plus d’importance, une centaine d’oeuvres sont la propriété de ce paysage à découvrir. Heureusement  qu’il y a des bouffées de vacances, ça aide, mais c’est ce qui, de la manière la plus évidente et efficiente, relie notre vécu à quelques hétérotopies salutaires. Le vent des Forêts. )  Massacre de piano. Avant de reprendre le train, j’ai aperçu un éclair du Klara Festival en gare. Ce festival, au demeurant doté d’un bon programme, émerveille, semble-t-il, par son audace créative au service d’une volonté de rapprocher grand public et musique savante. Cela consiste à faire jouer des musiciens classiques dans le métro, dans les gares. (L’année passée j’avais assisté à une prestation de Musiques Nouvelles, sensible, raffinée – du Morton Feldman – que personne n’écoutait, soyons honnêtes.) Le directeur du festival affirme n’être pas là pour les mélomanes qui fréquentent Bozar et la Monnaie, « Mais pour tous les autres. On va jouer dans les gares par exemple. »  Il y avait quand même pas mal de monde qui s’arrêtait pour écouter Katia Skanavi, gare Centrale. Mais bon, il ne faut pas rigoler : l’acoustique est dégueulasse, le jeu est éreinté, accentué, les nuances sont rabotées malgré la meilleure volonté de la musicienne. Est-ce ainsi que l’on rapproche le grand public de la musique savante ? En l’exhibant massacrée, rein à voir avec une désacralisation, que du contraire, ce qui subsiste, en dépit de l’abattage, c’est l’image de prestige, la fascination pour la « grande musique » un moment approchée dans un lieu public, gratuitement. Les études un peu conséquentes sur les habitudes d’écoute ne décèlent aucun élargissement des cercles d’amateurs de musique classique (savante, occidentale !). Malgré tous les efforts pour la faire descendre près des gens. Il faut s’y prendre autrement, ce n’est pas si simple (comme je disais à propos de Nathalie Heinich et de l’art contemporain). Alors quoi ? Un investissement conséquent, important, sur le long terme, dans l’éducation artistique et musicale ? (PH)

maisond'étéklara

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3 réponses à “Brésilienne 6 (privé de)

  1. La média de bxl

    Bonjour Comment7 !

    A propos de la recension dans le Le Soir du bouquin de Nathalie Heinich par Danièle Gillemon, au-delà de la certaine jubilation que l’on perçoit dans la plume de l’auteure à éreinter un « champ », comme tu dis, elle exprime un avis que je ressens parfois/trop souvent : une grande partie de l’art contemporain, dans la manière dont il est montré (expos, bouquins, revues, …) n’arrive pas à (me) procurer une sensation/émotion de l’ordre de l’émerveillement des sens, de l’inspiration, mais (me) semble cantonnée dans un commentaire, en général ironique, de la société : détournement d’objets, de techniques de communications, de technologies et là, moi aussi, je reste avec, dans ma tête, un grand SO WHAT et un peu de découragement.

    Bon, évidemment, les généralisations sont toujours nocives, mais le discours de distinction de l’art contemporain en est un également, qui en l’occurrence préexiste aux réponses de Heinich et Gillemon.

    Jean-Grégoire

    PS : et total respect pour Johan Muyle et Luc Tuymans, en passant, quand même !

    • Il ne faut pas se priver de mettre en question ce monde de l’art là. Ou un autre d’ailleurs. Mais il y a une différence entre questionner, ouvrir des questions et en faire son fond de commerce conservateur (et, comme Heinich, faire de l’anti-bourdieu primaire). Je ne suis pas certain que l’art de la Renaissance, à l’époque, ait été si proche des gens, au-delà de peut-être provoqué de l’émerveillement. Quand on lit « Fra Angelico » de Didi-Huberman, on se rend compte que le peintre se base sur une familiarité avec un champ de connaissance qui devait être très éloigné du commun regardant. Personnellement, sans cette lecture intelligente-sensible de Didi-Huberman, il y a les 3/4 de la peinture de Fra Angelico que je ne comprendrais pas. J’aurais une émotion, certes, mais biaisée. Ce problème de la distance entre l’art et le public n’est donc pas nouveau. Il ne faut pas le considérer comme un fait acquis auquel ne pas toucher, « ne rien changer, svp », mais évitons d’en caricaturiser la critique. (Mais certains en vivent et contribuent à la continuation du champ qui, en interne, a besoin de ses contraires, opposants inscrits dans l’antinomique normé et normant). Dans l’art « classique », traditionnel, figuratif ou néo-figuratif, il y a des réussites et des ratages, des dons merveilleux et des arnaques. Dans ce que l’on appelle l’art contemporain aussi. pourquoi on serait-il différent? Comment tout deviendrait-il « bon »? Maintenant, quand on parle de perte d’émerveillement, d’inspiration: les modes d’appréciation de l’art ont changé, certes, mais surtout, faut-il forcément accuser uniquement l’artiste (ou le champ artistique) de cette absence de ressenti? Celui qui ne ressent rien ne se met pas en cause? Pourquoi? A-t-il acquis les compétences pour pouvoir parler en connaissance de cause? Consacre-t-il suffisamment d’attention à ces artistes ou attend-il que ceux-ci li fournissent ce dont il a envie? Encore une fois dans le créneau que tu évoques rapidement, bien entendu j’ai régulièrement rencontré du « n’importe quoi » ou des « suiveurs », des redites. Mais dans ce qu’on appelle l’art contemporain j’ai aussi, souvent, été enchanté, inspiré, tant par l’ingéniosité plastique et/ou communicationnelle des dispositfs, l’effet immédiat et à retardement. Les diverses chroniques de ce blog en témoignent un peu, je pense. Et je ne suis pas un spécialiste. Comment7 est le blog d’un spécialiste en rien qui essaie de ressentir et comprendre.

  2. L’intervention radio de Foucault existe en CD (édité par l’INA) et est présent dans les collections de La Médiathèque:

    > http://www.lamediatheque.be/med/rech_n.php?intervenant=foucault&ref=HD4135

    gLgL

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