Saut en hauteur (cinéma palestinien).

Elia Suleiman, « Le temps qu’il reste »,  2008

Déboussoler. Le début secoue, dans les parages d’un aéroport, lieu moteur de la déterritorialisation globale, nous sommes dans un taxi avec un personnage énigmatique, une ombre, peut-être pas vraiment quelqu’un, en plein cœur d’une tempête soudaine telle qu’on n’en rencontre que dans la bible, noire et brutale expression du courroux infini des cieux, brouillant tout moyen de communication moderne entre les humains, tout repérage bousillé, cartographie réduite à néant, comme un retour instantané dans des temps très rudimentaires, retour dans un passé d’obscurité sans espoir. Mais courroux pour rien, intervention divine qui n’apporte aucune solution, plus personne n’écoute, ça fait juste partie du décor, en Galilée, presque du folklore… Bienvenue au pays de la présence-absence. Ses habitants, privés de paix depuis 1948, privés de ce qui permet d’être citoyen à part entière, d’une vision à long terme, sont-ils dans la présence ou dans l’absence? Tous les repères et équipements sociaux qui permettent de se construire, dans un pays organisé normalement, manquent, relève du virtuel, de l’utopie ou de l’ironie radicale par substitution. Pays du temps privatif, fait de tout ce qui a constitué et représenté privation. La Palestine, Israël, une géopolitique tellement merdique, une tragédie tellement inextricable, qu’ici, tout déboussole. La logique ordinaire ne permet plus de raconter ce qui se passe, ce qui s’est passé, il faut inventer de nouvelles manières de raconter, de rentrer dans le sujet et de le montrer. Magistrale création imagée. Le troisième film de Suleiman se déroule à Nazareth et Ramallah. Il raconte le début de l’horreur (1948, capitulation sans condition de Nazareth), retrace la vie de son père, résistant, dresse le portrait de sa famille, trace l’évolution du conflit à travers ses souvenirs d’enfance (au niveau des répercussions dans le roman familial, là où l’impact de l’histoire rentre, en quelque sorte, dans les gènes). Difficile de filmer cette question palestinienne, cette immense problématique prendre parti, sans ajouter à l’inextricabilité, sans contribuer à l’excitation de l’un ou l’autre camp, flatter les indignations, soulever le sentiment de révolte, magnifier l’injustice, exploiter l’horreur sans nom, sans fin…  Le cinéma, l’image en général dont les codes standard sont de plus en plus définis par l’usage télévisuel qui consiste à émouvoir à tout prix, à faire trembler, aime donc surtout faire trembler, pleurer, frissonner… Elia Suleiman ne tombe pas dans le panneau, évite ce jeu malsain, et c’est une bénédiction. Il déplace le terrain de l’image, il va représenter l’histoire du conflit autrement. Comme s’il disait, « ok, on ne parvient pas à résoudre cette horreur, recommençons, juste à côté, une autre collection de représentations qui aident à analyser ce qui se passe là-dedans. Parlons-en déjà autrement, autre ton, autres couleurs, autres angles, on verra si ça dégage d’autres pistes… ». Il ne greffe pas ses images sur ce qui existe déjà et conditionne les manières suivantes de montrer, il décale, ouvre un nouveau point de vue.  Il a fourni nécessairement un important travail de réflexion : comment filmer, que montrer, comment représenter cette tragédie, non pas pour faire un film « qui marche » et émeut massivement mais tenter d’apporter un progrès dans la manière de regarder ces choses, ce passé et présent sans avenir (donc passé et présent absent)… C’est par ce genre de réflexion que commence le travail de filmer, quand le cinéaste dit « moteur » à son cerveau, au stade du projet, de la prospection, pas uniquement quand il s’agit d’enclencher la caméra… Plan large, respiration. Les films de conflits sans issue sont souvent filmés en plans resserrés, huis clos. Ici, tous les plans sont larges, introduisent beaucoup d’air, de respiration, du recul.  En même, ça s’apparente au regard écarquillé, pétrifié, incapable de regarder de près et qui, sans pour autant fermer les yeux, se protège dans une distance, regard enrobant largement, épousant comme l’infini. Ce regard « large » de témoin mutique que l’on voit dans le visage du personnage de Suleiman en train de visiter, faire l’inventaire impuissant de l’état de choses. Le film est composé de scènes habilement recomposées, entre documentaire de reconstitution, séance onirique, cinéma muet (on filme de toute façon ce qui laisse sans voix), album de famille. La brutalité des faits historiques est montrée, mais dans une mise en scène colorée, allumée, sous la patine d’un étrange humour fluide (où se glisse l’amour du cinéma, jeu référentiel, citation…). Subtil humour noir. L’utilisation du comique de répétition prête à sourire, donne des côtés bon enfant au constat que le désespoir rend fou une population entière. En repartant des faits initiaux, qui n’ont pas encore le poids qu’on leur connaît aujourd’hui, il donne à son récit le côté entraînant des commencements ! Mais c’est pour mieux expliquer comment la mécanique dépressive se met en route, s’installe, s’empare du quotidien, jette les présents dans l’absence malgré eux. C’est remarquablement inventif et ça apporte, à la vision politique de la situation, toute la profondeur de la dimension humaine qui manque souvent et qui est mieux montrée dans cette vision créative que dans n’importe quel reportage. Enfin, c’est faux de le dire ainsi, mais qui apporte un statut différent à cette dimension humaine du drame. En montrant les gens acteurs de leur drame, en révélant comment ils s’arrangent ou non, comment s’effectue aussi pour certains, l’installation pathologique dans un désabusement doux-amer, lucide et sans aménité, mais sans haine (il n’y en a aucune ici, aucun manichéisme). L’ampleur du désastre élevé (dans tous les sens du terme) ainsi dans une forme artistique se révèle encore plus terrible qu’on ne l’imaginait et ce, de manière comme intemporelle ; en même temps, le ton, généreux parce que faisant l’effort d’une réelle création originale de l’image et du langage, est aussi porteur d’espoir. Là, dans cette qualité, il est possible – se dit-on – de favoriser une convergence de regards. Rires. Libération révèle que si à Cannes, le film suscitait sourire et rire des amateurs et professionnels (« des rires de cinéphiles qui appréciaient l’équilibre d’un gag tombé on ne sait d’où et réussi avec deux bricoles »), en projection in situ, l’accueil est très différent : « A Ramallah et à Nazareth, la salle applaudit chaque salve. Ce sont des rires de civils palestiniens : ils reçoivent et ils rendent ».  L’image du cinéaste en perchiste franchissant le mur de la honte est peut-être l’exemple d’une arme-image nouvelle. Un bonheur, un bonheur qui tracasse, c’est quoi, « le temps qu’il reste »? Le temps qu’il reste pour trouver une solution? La manière de raconter le drame en équilibriste élégant des larmes et du rire ne tendant qu’à accentuer au final,par l’imagination et une représentation plus sensible de la question, la conscience que la mèche est déjà bien brûlée…  (PH) – Filmographie de Suleiman en médiathèque

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Une réponse à “Saut en hauteur (cinéma palestinien).

  1. bonne nouvelle: le film sort le 9 septembre à l’arenberg à bruxelles!

    la bande-annonce, ce que tu en dis et écris – et la filmographie passée du cinéaste – me donnent très envie de le voir…

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