Peinture et contagion

Keith Haring, « All over », Mons, Bam et Abattoirs, du 09/05 au 13/09/09

haring2C’est une bonne idée de faire venir à Mons l’exposition sur Haring qui avait été montée à Lyon. L’occasion de réviser ses idées reçues sur un artiste dont, si on l’a suivi de loin, on connaît surtout son étonnant merchandising (ses traits, ses croquis, ses figures ont été partout, y compris sur des verres que l’on recevait en faisant le plein à la pompe à essence). L’occasion de s’interroger sur une telle contagion traversant des milieux très différents, des plus branchés aux plus généralistes. Ce qui ne s’opère pas sans, à l’origine, un talent puissant et dynamique, intransigeant dans son « projet » et tout autant soucieux de séduire. Une pratique de l’art exigeante mais immédiatement soucieuse de l’autre, de ce qui vient de l’autre et de ce qu’il reçoit en échange, ce qu’il en fera. En redécouvrant un peu le personnage et son processus créatif, il me semble particulièrement un artiste immergé dans son époque, filtre et éponge à la fois, identifié et identifiant des forces distinctes, des directions, des motifs, actif et militant dans le groupe social qui l’entoure avec ses ramifications, étroitement imbriqué dans les échanges humains, spirituels, formels et informels qui forment une époque. Si bien que ce que restituent avant tout ses œuvres, ses grandes toiles surtout, c’est une sorte de mire sans cesse en mouvement, la mire de la transindividuation, du magma microbien, bactérien, amibien dans lequel se forge les dessins, les motifs dune culture. Par rencontres, étincelles, rejets, fusions, accointances, frictions. De loin, personnellement, dans ce premier contact de l’œil qui balaie la surface de l’œuvre, je ne distingue rien, sinon un ensemble de points, de lignes, de traits, liant et déliant. C’est là-dedans que l’on est. Les éléments qui aboutissent à une représentation de ce qui se passe dans la mêlée d’une époque se forge en passant de l’un à l’autre, devenant traits d’union, construisant petit à petit des sens figuratifs. Des frises abstraites, des jets de lignes indiquant des mouvements, multiplication graphique et stylisée de toutes ces conventions iconographiques qui indiquent le mouvement, l’oscillation, la vibriation, ou le fait que telle forme, telle silhouette, telle entité a forcément à voir avec ce qui l’entoure. Avec cette conséquence que ces oeuvres n’ont pas vraiment de bord, ça commence et ça continue hors de la représentation. Ces frises ressemblent aussi certaines fois à des circuits informatiques ou à ces labyrinthes infinis de certains jeux vidéos semés d’embûches, d’angles carnassiers, de trappes sadiques… (Mais aussi ces labyrinthes spontanés que l’on gribouille dans l’ennui des cours, d’une conférence ou d’une conversation téléphonique, emboîtant de la pointe de son bic un module après l’autre, sans réfléchir.)  A l’intérieur de ce grouillement qui nous traverse, et qui représenterait les projections de bouts de musiques, d’images, des pixels d’émissions de télévisions, de sentiments, de désirs, de haines, des bribes d’idées politiques, des extraits d’idées reçues, des informations économiques broyées, des schémas de danse, tout ça qui nous constitue et nous nourrit, petit bout par petit bout, là-dedans, dans ce bouillon de culture qu’il scrute au microscope (ou dans ce ciel de constellations qu’il explore au télescope) il voit des formes, distingue des scènes, des thèmes. Avec une manière bien à lui de rapprocher les différentes époques et géographies de l’histoire de l’art, préhistoire, art oriental, cubisme, art de la rue et art savant.  Cette manière tiendrait à sa technique basée sur la rapidité et le plaisir du trait, le coup de pinceau. Une sorte de calligraphie élaborée, raffinée, sous psychotropes. Le bien dessiner, le bien peindre, voluptueusement exercé dans la vitesse d’exécution. Le coup de pinceau est en effet phénoménal, dans sa vision globale et sa synthèse figurale. Quelque chose d’inné, comme le coup de patte chez un jeune chat est déjà exécuté à la perfection, avec gourmandise. Ajouté à cela un sens de la couleur qui flashe… – Il y a assez d’informations disponibles sur ce peintre, je tenais juste à exprimer un des éléments qui a contribué au plaisir de visiter cette exposition à Mons. (Même si, sous certains aspects où une comparaison est permise, je préfère le travail de Penck). Il y a deux lieux à visiter : le BAM et les Abattoirs, très bon accueil et, pour une fois, beaucoup de visiteurs. Aux Abattoirs, la présentation complète de l’immense frise réalisée sur des panneaux de métal et la reconstitution de la Pop Shop Tokyo. Admirer au passage le « Keith Haring » réalisé par l’équipe du Dynamusée (équipe pédagogique du BAM). Un seul regret : un travail sur la musique aurait été possible, quand on sait l’importance qu’elle jouait dans le processus créatif du peintre (moteur, immersion dans cette combustion transindividuelle). Des caissons sonores avec des bandes sons de l’époque auraient pu être réalisés, des casques mis à disposition pour les visiteurs désirant regarder avec les oreilles envahies de musiques… (PH)

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