Archives mensuelles : juillet 2009

La fête au village

Le P’tit Faystival 2009, Petit-Fays, Belgique, 11 juillet 2009

festivalfestival2 C’est le duo belge Casse Brique qui ouvre la sixième édition du festival, vers 16 heures, à côté de la scène, délibérément, histoire de montrer que la musique, ça se travaille n’importe où, ça les prend n’importe où, comme ce qui précède une crise d’épilepsie, une extase lumineuse et agitée. Ça vient, c’est irrésistible et tant mieux si ça casse la baraque. Les deux musiciens sont face à face, pliés sur leur ouvrage, concentrés avec l’air de deux manœuvres qui retournent énergiquement leur mortier pour ne pas le laisser prendre. Ça doit rester fluide et gicler. Je ne sais s’ils font de la musique ou « rejettent » un trop plein de musique. Ils me font penser à deux amateurs mordus de sons, imbibés de tous les avatars de la musique populaire, noire et blanche, ayant écouté le plus possibles en vrai addict jusqu’à ne plus y tenir. C’est le trop plein et ils recrachent tout. À leur manière. En mélangeant, écumant, liant ou déliant, respectant et trahissant allègrement. Tour à tour souple et funk puis cascadeuse cassante. Guitar hero primaire puis conceptuelle abstraite, cogneuse crapuleuse et cosmique rêveuse. Guitare barrée et festival de métamorphose. À travers tout. Sans rien respecter. La recherche d’une énergie pure, intraitable, incalculable, un retour aux sources du plaisir irrépressible de s’exprimer, de sentir que ça jaillit de soi, à mille lieux des recettes qui calculent le bon dosage des influences diverses pour réussir le bon cocktail qui marche. La batterie qui bourre les côtes, défonce les cadres, pousse dans les ultimes retranchements,   ceux où l’on grimace en arrachant le meilleur de soi, de ses cordes, pédales, ampli, manche, caisses, baguettes. Changements de rythmes affolant, associés à un ping-pong référentiel effréné, une débauche de citations fines, un set qui donne le tournis, profond, comme quelques heures plus tard, et de manière autrement superficielle, les lumières stroboscopiques du DJ New Sensation. Pas eu le temps de beaucoup penser à ce qu’exécutait les deux de Casse Brique. Une prestation libératoire, le sentiment que la liberté reste accessible, la capacité à ne pas se laisser coincer dans les héritages, la joie de foutre le bordel, de dégager les horizons. Une façade où toutes les composantes du rock musclé bougent selon une dynamique esthétique « arkanoïde », du rock qui se joue comme un jeu de démolition-reconstruction, à l’instinct. (Allez, un peu bateau: le rock relu et corrigé selon une génération marquée par les jeux vidéos?)– Ravitaillement. Entre temps, les organisateurs allument le bûcher qui servira à cuire dans une poêle digne des grands concours populaires, une version festivalière des « canadas aux rousses », recette locale de pommes de terre rissolées dans un bouillon à la chicorée, avec du lard et des saucisses sèches. – Divers folk et écologie. Après Casse Brique, le programme revenait un peu à ce qui était le point fort de ses premières éditions (ils ont souvent débusqué en primeur de nouveaux noms importants). J’allais entendre pour la première fois, et j’imagine ne pas être le seul dans ce cas, les deux artistes aux programmes. S’agissant en plus d’un genre où mes repères ne sont plus forcément très structurés, je n’allais pas manquer d’être en difficulté pour évaluer, juger. Un festival, cela dit, reste un bon endroit pour exercer son jugement, en discutant, comparant ses impressions à celles des autres, etc. Exercice difficile : « Ni les professionnels des mondes de l’art ni les consommateurs ne peuvent estimer par l’expérience directe ce que valent chaque artiste et chaque œuvre, ni réestimer à tout instant la valeur d’un artiste, dans le contexte mouvant d’une concurrence sans cesse renouvelée. » (Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur ») Diane Cluck (Etats-Unis) était précédée d’une longue introduction confiée à  Ken’s Last Ever Radio Extravaganza, une sorte de druide manipulant son ordinateur, mixant une bande son entêtante, développant une sorte de journal intime instantané sans oublier de prêcher assez lourdement en faveur d’une autre manière de vivre la musique, la relation au concert… Diane Cluck a un jeu de guitare léger, diaphane, survolant. Des arabesques tissées finement, des rythmes perlés, qu’elle retient habilement dans ses doigts et puis qui filent, presque sans laisser trace. Jeu de guitare libellule. Le chant, plutôt de tête, est très complexe, d’une souplesse virtuose, très contrôlé (les mouvements des muscles du visage, l’ouverture de la bouche, l’ajustement des lèvres, la position de la langue, tout semble régi par un programme minutieux). Climat fantastique qui cherche un autre monde, nouveau monde, esthétique fragile et tendue, quelque chose d’ancien, de souffreteux aussi. Ce sont pour moi de nouvelles formes de folk en recherche de spiritualité. Quelque chose d’instable même si cette artiste manifeste un caractère bien trempé et des choix inflexibles, dûment pensés. Il faut dire que le contexte n’était pas idéal. Même un petit festival ne parvient pas nécessairement à protéger les musiques intimistes. Il y a du chahut au bar, les gens fument, l’idée de ce que doit être un festival, la guindaille avant la musique. – Pendant ce temps, rira bien qui rira le dernier, DJ New Sensation prépare son set. Et Theo Angell a du mal à commencer. Il faut dire que le soleil est revenu, on en profite dehors, beaucoup attendent l’ouverture de la baraque à frites et les autres font la queue pour leur portion de canadas aux rousses… Theo Angell y va quand même, et pour battre le rappel des festivaliers, entame par quelque chose de surprenant, mixe de chant diphonique et de larsens contrôlés. Là, on le sent habité par des mondes sonores intéressants. Mais ça transparaît peu (quand même) dans ses impeccables chansons néo-folk. Il reste habité, c’est le principal, avec une voix pas banale. Il finira en duo avec un banjoïste (Paul Labrecque) armé d’un archet, partie instrumentale nébuleuse, chemin de traverse qui mériterait d’être mieux construit et exposé. Avant de quitter scène, Theo Angell slame une provocation à NewSensation, encore lui, en débitant un beat electro en martelant de son doigt le jack de sa guitare. Rafale rock magistrale. Cette fois Bébert a ouvert sa baraque et l’huile chauffe. Et les deux de Two Pin Din (Canada – Ecosse) ont vraiment la frite. Duo rock punk bavard (dans le sens où il raconte beaucoup de choses, sur le réel, le passé, l’avenir, sur la musique, raconter avec les mots, les attitudes, les sons, les riffs, les signatures). Rapide et joyeusement cynique, carrosserie réduite au minimum et décapotée, conduite sportive sur les jantes. Pas un gramme de graisse. Si Casse brique m’enthousiasme par leur manière d’arracher-jeter la consistance d’une jeune expérience, Two Pin Din enchante par la manière légère, sans fatigue, de tirer parti d’une longue expérience. Wilf Plum, en effet, a participé aux Dog Faced Hermans et Andy Kerr était de l’épopée Nomeansno (fin des années 70, mouvance punk). Ils ont un métier fou et savent s’en amuser, nous amuser, feinter et balancer des fioritures fignolées, mais quand il s’agit de massacrer, de déguinzer, pas question de s’emberlificoter les manches de guitares, on y va droit au but. Andy Kerr impressionne par sa présence survoltée, le débit rapide et incisif de ses chansons ou récitatifs ou invocations, toujours clair et audible, le message doit passer, vieux principe militant. Il est brillant, allumé, inspiré et semble sans calcul, et son registre guitaristique éblouissant, là aussi  véloce et hyper précis, pète sec ou volubile, inventif et jouissif. Du jouissif qui vient, tant pis si j’insiste, de cet équilibre rare entre l’expérience, un certain passé du rock créé et vécu par ces deux là, et la manière de ne pas s’installer dans leur passé, de le remettre toujours sur le métier, en fonction de l’actualité, de la société qui change, des nouveaux éclairages politiques, une militance rock qui ne radote pas, se remet en cause, se récrée, trouve son mouvement perpétuel, émerveille. (On aura apprécié ce côté « bon sang, ils savent de quoi ils causent, de l’intérieur » notamment dans leur reprise d’un morceau de  Wire.) Chapeau bas, de quoi être baba. La queue devant Bébert et la palme du festival se taille. J’aurai raté le début de Palms, en attendant un paquet de frites et une boulette (sauce andalouse) et je ne suis toujours pas certain d’avoir raté quelque chose. J’ai bien pris acte de l’enthousiasme de quelques fans, mais… je reste dubitatif. C’est le genre de groupe avec une chanteuse qui chante décalé (faux), pour un résultat éthéré, un peu dans les limbes. Il m’a semblé que les aspects « faux » (qui peuvent être voulus et assumés dans certains cas) n’étaient pas très maîtrisés. Ça flottait, incertain et immature. Comme si le groupe exhibait un état transitoire d’une recherche pas encore aboutie, ou qu’il ne parvenait pas à bien exploiter l’une option de jouer sur le non abouti. Le contexte ne jouait pas forcément en leur faveur, l’heure tournait, le programme a pris du retard, New Sensation de Saint-Hubert s’impatiente… (PH) – Présentation du programme avec informations discographiques

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Installations fantômes en ville

City Sonics 2009, brefs aperçus.

citysonicsC’est l’entité Théâtre Electronique qui investit la grande salle de la Machine à Eau avec l’ambition d’en faire une vaste halle hantée. Comme si l’on pénétrait dans les flancs d’un navire coulé par le fond, envahi des sons de tous les drames de la terre et de l’eau, comment ils se trament puis se déchaînent, font passer de l’autre côté et hantent l’imaginaire. La scène est occupée par une grande carcasse blanche. Structure d’un vaisseau, squelette d’un monstre marin, la forme peut-être ce que l’on veut, c’est le principe du fantôme. Une pièce musicale, plus exactement théâtrale, est diffusée à fort volume, se déplace, monte et descend dans l’espace, l’action sonore flue et reflue comme le ressac marin, on y entend des voix, des dialogues, des éléments marins, des chocs passionnels, ce que l’on veut, finalement. Ce n’est pas désagréable, l’atmosphère est presque prenante. Il y manque quelque chose, du vibrant, du décoiffant, un peu plus de magie, du frisson ? – Dans une pièce attenante, Lavender Hill propose une projection « installée », « Something in the Air ». Devant l’écran, quelques transats, une lumière relaxante et en principe la diffusion de fragrances, le tout, en lien avec la nature des images, forme un concept complet, une expérience sensorielle pour rentrer autrement dans les images. Le film, en lui-même, est un peu abstrait, un magma, un bouillonnement anarchique, un tourbillon de signes et d’images, une chimie ou alchimie filmée dans les réactions mêmes, là où se forme quelque chose, une réalité qui va émerger. Ça ressemble à un rêve avec des figures universelles, dans des représentations parfois désuètes (comme souvent dans le rêve), le mal, le bien, les anges, les elfes, le corps de mère et d’amante, les fluides de la conception et de l’accouchement, entre imageries scientifiques et organiques, désincarnées et charnelles, empruntant aux images de synthèses et aux traditions fantastiques. Pour un climat qui semble celui qui doit régner dans les couloirs occultes reliant la vie et la mort. Ça peut évoquer aussi comment le travail de l’imaginaire, aux sources de la vie, malaxe les souvenirs, les héritages pour engendrer quelque chose de nouveau… La bande-son est sans surprise, une sorte de new-age parfois angoissant, envahissant. Je reste perplexe. – Jodi Rose présente lui un travail intéressant dans une ancienne chapelle, à l’Institut Supérieur d’Architecture : « Le chant du pont volant ». Les ponts – et toutes leurs symboliques de passage, de lien entre les rives de la vie – sont étudiés pour leurs bruits, leurs musiques intimes de matières inertes, de technologies. Claquements métalliques, vibrations, ressorts des haubans, mis en partitions avec quelques effets bien sentis, libèrent quelque chose qui intrigue, charme. Un alignement de téléviseurs permettent de plonger en profondeur dans le projet de l’artiste par le biais de créations visuelles et sonores. Images de synthèses poétisant les structures techniques des ponts, cartes des ponts sensibles de la planète… Au mur sont collés quelques plans de ponts qui ont servi à les étudier en tant qu’instrument de musique. Plans qui font figure de partition. Intéressant, mais un bon CD/DVD avec livret ferait l’affaire. Mais c’est vrai que circuler dans la ville, s’installer dans ce genre de lieux pour écouter ce type de recherche sonore, ce n’est pas sans intérêt. Dans une autre salle, juste une porte à pousser et on se retrouve dans l’obscurité, chambre mortuaire, avec un hublot mauve blafard empli de mouches sur un bout de fromage décomposé. Le son des bestioles, bien entendu, est capté, amplifié… et ça ressemble bien à une musique malade, musique de survie, musique de fin de vie (Rodolphe Alexis/ Yoko Fukushima). – Sur la grande place, la salle Saint-Georges est occupée par la magie inusable de Pierre Bastien. Deux versions de son Mecanium (instruments traditionnels actionnés par de petits moteurs et des automates réalisés avec des pièces de Mecano et exécutant des morceaux de musique rigoureusement mis au point, une véritable horlogerie.). Des installations aussi où il joue avec de vieux tourne-disques bricolés, transformés, et de très anciens 45t qui tournent en boucle, à l’infini, rayés, le diamant raclant les ornières, crachotant dans les griffes, mais extrayant néanmoins la musique de ses sillons et la claironnant fièrement. De vieilles rengaines noires. Aux sources des musiques populaires, aux frontières de l’Afrique et des fantômes du colonialisme. Ce qui est remarquable est la pensée, la sensibilité, le discours et la rigueur. Le jeu d’ombres est particulièrement impressionnant et constitue la part plastique de ses œuvres. Comment sur l’écran, tout au fond, le plateau du tourne-disque se surimpose à l’image de la statuette, avec le bras qui saute et retombe, effectue un étrange surplace nécromancien, ou drôle de rituel de ranimation de ce qui est enfoui et que l’on ne comprend plus. Même chose avec le petit tourne-disque avec deux bras qui lisent simultanément, installé sur un socle entre deux projections vidéos qui scrutent ce qui se passe à la surface du vinyle ondulant, là où s’obstine la tête de lecture. Les instruments automates, eux aussi, quand ils s’enclenchent, libèrent un ballet d’ombres incroyables, inépuisables, les âmes enfermées dans ces instruments traditionnels, exhibés en véritables objets d’art, en petits orchestres indépendants. – C’est vraiment peu de choses de ce que City Sonics éparpille dans la ville, il faudra y revenir. Il y a d’autres surprises urbaines, comme ce pochoir sur un passage pour piétons : « La crise ? … » (PH) – Discographie de Pierre Bastien en prêt public

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Dialogue végétatif

cornouiller Le Cornouiller de Chine est un arbuste peu banal. C’est, dans un jardin, une présence particulière tant il perfectionne la fonction de fleurir, en cycle remarquable par sa gradation d’intensité et sa longévité. (C’est surtout par leurs fleurs, leur beauté, leur forme, leur fonction, et l’observation de leur vie éphémère que les plantes attirent notre attention, « dialoguent ».) Les fleurs du cornouiller s’installent très discrètement. Les deux premières semaines (en mai), on ne les remarque pas. Elles sont formées mais du même vert que les feuilles. Camouflées. Ce n’est que lorsqu’elles pâlissent que l’arbuste intrigue, attire le regard. Elles progressent lentement alors vers un blanc éclatant (mais, juin), mais le tissu même de leurs pétales semble s’alléger, se raffiner, devenir plus soyeux, souple. La parade est impressionnante (surtout cette année), éblouissante, presque spectrale (de l’ordre de l’apparition). Les intempéries, le travail des insectes les fatiguent. Elles s’altèrent. Quelques taches. Fin juin, les signes de dégradations s’accélèrent : certains pétales verdissent, mais plus rien à voir avec le vert frais du début, c’est un vert de vieillissement. Les traits sont de plus en plus tirés, les veines ressortent, les plis deviennent cassants. Le blanc perd sa luminosité, se rigidifie, sèche, vire vers le livide. Le brun se répand comme un peu de café renversé sur une nappe, buvard immaculée, dans un premier temps repérable uniquement de près. Puis la teinte du déclin domine. La chute commence. Les métamorphoses sont surprenantes, les restes floraux, déformés, ravagés ressemblent à des insectes inédits. Un orage ou deux et les pétales parcheminés, couverts d’écritures qui s’effacent, s’accumulent dans l’herbe. Les fruits, eux, restent bien dardés, ils deviendront magnifiques en automne, petites grenades rouges. Vie et mort des tissus, splendeurs et décadences des fleurs de la vie, symphonie légère pour cornouiller seul, ordinaire du jardinier. (PH)

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Les médiathèques, créatrices de temps

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain », Gallimard/Seuil 2009, 670 pages.  À propos du paragraphe « Talent et influence sociale », page 306.

livreAnalysant les processus d’évaluation par lesquels le consommateur oriente ses choix sur le marché culturel, notamment pour acheter ses livres et ses disques, croisant les résultats de plusieurs enquêtes, observations et expériences, Pierre-Michel Menger en vient à constater que ce n’est pas une différence de qualité à la source qui détermine les écarts énormes de réussite commerciale et de reconnaissance symbolique. Les réputations se construisent socialement, mécaniquement et par contagions, l’impulsion de départ n’est pas forcément donnée par un expert ou un critique avisé. Sans compter que de l’expert au dilettante, la méthode d’évaluation est basée sur la comparaison, le tâtonnement, le recoupement d’opinions… Les verdicts du marché sont donc loin de valoir pour l’éternité, sans oublier que « toutes sortes d’influences sur le consommateur sont concevables et sont praticables : la promotion publicitaire, le bouche-à-oreille spontané ou orchestré (le buzz), les signaux fournis par les palmarès, etc. Que reste-t-il de la réalité exogène du talent, comme foyer de convergence des évaluations ? » Avec précaution, pas à pas, et selon une volupté à construire des analyses rigoureuses, Pierre-Michel Menger décortique l’économie des évaluations du talent, du jugement artistique, le marché du conseil culturel. On sent qu’il y a de la matière, de l’amplitude, c’est le fruit d’études entamées dans les années 80. Et pour embrasser, ramasser dans ces phrases toute la complexité des éléments étudiés, « le style est dense et maniant des notions de sociologie parfois abstraites qui en rend la lecture assez ardue. » (Libération) L’analyse de cette matière précise du conseil est particulièrement intéressante à mettre en perspective avec le rôle et les missions de la médiation culturelle en bibliothèque ou médiathèque. Il y a là probablement des constructions théoriques nécessaires à fonder les nouveaux projets de la lecture publique. L’auteur est un passionné de musiques, un dévoreur de disques, voici un extrait d’entretien (Le Monde) : « Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai reçu des disques d’un ami de la famille. Je n’en avais jamais entendu avant et ça a été une sorte de révélation foudroyante. À 12 ans, je pédalais sous la neige de Forbach à Sarrebruck pour acheter des disques. Je me souviens très bien qu’en 1966 j’avais 13 ans, j’ai acheté Les Noces de Figaro, les cinq concertos de Beethoven, l’Or du Rhin, sans trop savoir ce que j’achetais. Je suis revenu à vélo en passant par un petit chemin pour éviter les douanes. » Le récit de la révélation du disque coïncide avec mon expérience, vélo et Or du Rhin compris, mais à quelques années près et avec une grande différence. Je n’avais pas les moyens d’acheter autant de disques et je pédalais jusque la Médiathèque. Évidemment, ça n’existait pas en France, pas avec l’ampleur des collections proposées en Belgique. Le résultat est que, dans son analyse, le rôle que peut jouer le prêt public pour conseiller, aider à juger, développer les compétences sociales nécessaires à se forger son opinion de manière indépendante, ce rôle est ignoré, même pas mentionné. « Le coût d’une information complète pour exercer un choix indépendant et exprimer une préférence intrinsèque est exorbitant. » N’est-ce pas le rôle des bibliothèques et médiathèques de réduire ce coût, précisément, sans pour autant être capables de fournir une information complète, ce qui relève bien de l’impossible : « Aucun système de sélection ne peut traiter équitablement la multitude des œuvres candidates à une appréciation, et ne peut exiger de ceux qui font l’expérience de ces œuvres une connaissance de tout ce qui est mis en comparaison, pour former leur évaluation. (…) Même en recourant à diverses formes d’échantillonnage et de zapping qui sont aujourd’hui très répandues dans les marchés culturels, le consommateur ne se procure que des ersatz d’expérience, qui ont une qualité informationnelle limitéePour le consommateur, il est donc habituel de n’avoir qu’une information très imparfaite. » Le moteur social qui gère les évaluations et les échanges d’évaluations fonctionne surtout sur « l’adoption de comportements mimétiques » (ce qu’ont compris les « réseaux sociaux » sur Internet qui ne font que renforcer des mécanismes mimétiques). Le schéma fonctionnel, bien connu, est le suivant : « Le consommateur veut choisir un spectacle, un livre, un film, une exposition. Il est confronté à des artistes, à des œuvres ou à des représentations dont il ne sait rien ou pas grand-chose. Une des informations les moins coûteuses à acquérir pour en savoir plus long est celle que procure l’observation du comportement d’autrui. Pour en consommateur, le choix d’artistes ou de spectacles déjà préférés par d’autres réduit spectaculairement ses coûts de recherche, s’il interprète comme un signal de probable qualité l’expression des préférences dans le sillage desquelles il se place. » Ces mécanismes connus, étudiés simplifient aussi, bien que rien ne soit rationnellement exploitable, les objectifs du marketing et les stratégies qui, comme dit Stiegler, prive le consommateur culturel de ses compétences de ses choix et le « prolétarise ». Ce qui fait fonctionner la culture est le besoin d’échanger, de partager ses ressentis après les choix effectués et aussi une sorte d’addiction à ce que l’on apprend via la fréquentation de l’art, que l’on sait n’être pas ordinaire, cette exaltation du raffinement qui stimule encore plus le désir de raconter. Pour le meilleur et pour le pire, au service d’authentiques mécanismes d’apprentissage ou de pratiques limitées au snobisme. La consommation culturelle active bien les mécanismes du désir d’expériences et Pierre-Michel Menger identifie les risques que ce désir dépérisse selon différents déséquilibres commerciaux (là aussi, on croise, à partir d’un autre argumentaire, la dénonciation de ce qui, via le marketing culturel, tue le désir) : « Une trop forte dispersion des goûts sur un trop grand nombre d’artistes détruirait le bénéfice lié à l’échange de connaissances, d’informations, à la confrontation des opinions sur un même artiste ou une même œuvre. Inversement, une excessive concentration de l’admiration et des engouements sur une poignée d’artistes exténuerait le goût pour la variété des expériences, qui est l’un des ressorts de la valeur d’apprentissage que contient la découverte du nouveau. »  La place d’une médiathèque. En lisant un descriptif aussi minutieux des rouages du jugement, exercice des compétences de choix du consommateur culturel, même si ce n’est pas forcément l’intention de l’auteur, force est de constater que la politique culturelle publique n’y tient aucun rôle. Passe inaperçu, n’existe pas. Ce qui pose problème puisque cela signifie que l’acquisition de ces compétences est fortement susceptible d’être  influencée par des groupes de pression, des intérêts, des parties prenantes, soit une dynamique libérale d’accès aux compétences d’accomplissement de soi par la culture. Rien qui viendrait, au niveau de ces orientations  quotidiennes, permettre de réduire les fractures culturelles … On a, par défaut, la preuve que la politique culturelle publique n’investit pas ce champ fondamental du jugement individuel. Une médiathèque, encore une fois, ne peut délivrer, sur tout ce qui se fait, une information complète. Mais elle peut structurer un modèle d’information plus riche,  plus à même d’aider chacun à déterminer ses investissements de manière plus autonome. Ça demande bien entendu du temps, de l’argent, beaucoup de personnels (des investissements poublics proportionnels à cette ambition, dans des lieux médiateurs agréables, dans du personnel nombreux et formés au dialogue, à l’échange, à la suggestion, à l’écoute…) La condition est de continuer à investir dans l’acquisition de médias physiques qui « justifient » le maintien de lieux physiques de consultations, de rencontres, de partages sociaux, de lieux « associés »;  contrairement au tout iInternet, il faut maintenir un haut degré d’exigence dans la constitution de collections élargies, non limitées aux « musiques qui marchent » mais aussi aux expressions alternatives, marginales, de manière à proposer un spectre plus étoffé de la dynamique qui engendre les courants musicaux et l’originalité, le talent. L’exercice du choix de ce que l’on va écouter ou lire ne doit pas être soumis à la tyrannie de « ce qui vient de sortir », parce que c’est à propos de la nouveauté récente que les pressions du marketing sont les plus fortes pour capter l’attention et s’accaparer les potentiels de contagion par les réseaux sociaux. Dans une bibliothèque ou une médiathèque, la notion de « nouveauté » est plus flexible, relativisée, elle est approchée selon une autre notion du temps, du « temps que cela prend de créer puis de découvrir », et surtout ce sont des espaces où il reste pertinent de déterminer des choix de découverte à la verticale, dans l’histoire et les racines de l’actualité. Des lieux où réapprendre à investir de soi et des autres le temps indispensable au protocole du choix. (Digression sur la notion de marché du disque, culture savante, culture populaire. Je constate que Pierre-Michel Menger, par exemple, se base sur des analyses du marché musical qui, manifestement, ne tient aucun compte d’une production énorme, en labels et en expressions différentes, que nous suivons en médiathèque, ce qui ne peut que fausser les conclusions qu’il tire sur les enjeux liés aux relations entre consommateurs et marchés de la musique, par exemple; il passe aussi beaucoup de temps à démonter des antinomies structurantes un peu passées, comme celles entre « culture savante » et « culture populaire » où les frontières ont beaucoup bougé. Les phénomènes de savantisation des musiques populaires ne doivent plus permettre d’aborder ces questions comme si c’était encore les termes de l’école de Francfort qui déterminaient le cadre de cette question. Les travaux de Bernard Lahire sur la perméabilité des genres et le panache des goûts et préférences sont aussi de nature à modifier l’approche de ce problème. Mais Menger ne semble pas avoir pris connaissance ou vouloir tenir en compte les travaux de Lahire: autre part il mentionne que les écrivains vivant d’un second métier sont rares, alors que Lahire a consacré une brique à ce sujet qui établit un constat bien différent. Sans doute que Menger ne considère que les écrivains ayant réussis alors que Lahire étudie le champ le plus représentatif du métier d’écrivain. En tout état de cause, la médiation en médiathèque aurait bien comme fonction, aussi, de battre en brêche ces vieilles distinctions stériles: toute musique est outil de connaissance et de plaisir, elles sont en outre, de plus en plus interconnectées par des jeux d’influences qui se ramifient chaque jour un peu plus.)  Formation d’une écologie individuante, la question des ressources humaines. Ces collections conséquentes constituées par les opérateurs de lecture publique, représentatives déjà d’une lecture et d’un choix sur les structures historiques des différents courants et esthétiques,  il est important que des équipes nombreuses, diversifiées, puissent pendre le temps d’en prendre connaissance, de rassembler le plus d’informations sur les origines, les recoupements, les comparaisons, les caractéristiques esthétiques, tout en se formant à la transmission… Et à partir de cette constitution de connaissances en communautés non marchandes de professionnels , il faut innover, intensifier les outils de médiation : sur le terrain, dans des publications, dans les écoles, sur Internet… Non pas pour imposer des goûts, instrumentaliser des choix, mais pour ouvrir des espaces où s’informer autrement, partager et apprendre dans un autre contexte, développer des entités individuantes, apprenantes de part et d’autres mais dont la dynamique ne serait pas celle des industries culturelles mais des institutions de programme. (PH) – Photos : installation en Médiathèque d’un nouveau mobilier pour présenter La Sélec. Un choix argumenté, effectué par les médiathécaires pour soutenir le désir de découvrir ce qui, dans l’actualité musique et cinéma, est en mouvement, interpelle, surprend. Ce mobilier original, créé par l’architecte Catherine Hayt, est censé participer à une meilleure signalisation de ce travail sur l’évaluation, le conseil. Vous ne pouvez plus rater La Sélec! – Entretien filmé avec P.M. Menger.

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Saxo, noise & poireaux

Evan Parker, John Wiese, « C-Section », UP1678 (second layer records, 2009)

parker2;jpgIl a fallu quasiment un an pour que ces poireaux préservés dans un coin de potager montent en graine et révèlent leurs fleurs en boule. En tournant autour, en épiant la vie qui se déploie sur ces astres éphémères, en admirant leur design, allez savoir pourquoi, je me mets à penser à la musique d’Evan Parker ! J’essaie de refouler, d’éviter que des images s’imbriquent gratuitement, simplement parce que des pensées étrangères l’une à l’autre se croisent, et que ça fabrique des métaphores faciles, gratuites, pour décrire une musique abstraite. Mais c’est trop tard, en partie parce que j’ai en tête depuis plusieurs jours d’écrire quelques lignes sur un CD récent du saxophoniste en duo avec John Wiese, fabricant appliqué de turbulences noise et que ça s’incruste, contamine toute autre activité cérébrale. Et puis, finalement, pourquoi fleurs de poireaux et saxophone free en viennent à correspondre dans mon esprit, n’est-ce pas le plus intéressant à élucider ? Est-ce absolument gratuit ? Le poireau est un légume puissant, résistant, planté profond en terre et quand il pousse sa fleur, c’est au bout d’une tige très dure qui se développe au cœur de sa chair et qui grimpe comme une flèche, pouvant dépasser le mètre cinquante. Au bout de cette tige, la fleur se développe protégée d’une enveloppe (genre papier Kraft). Puis celle-ci se fendille comme une bourse qui s’entrouvre, se détache et la fleur s’épanouit en sphère hérissée, carapaçonnée. Fragile et délicate mais aussi guerrière, agressive, hermétique, une véritable arme de reproduction. J’ai toujours entendu dans les longues frises d’Evan Parker (souffle continu) un alliage surprenant de sons métalliques crispants et ondulants d’une part, et d’autre part des assemblages biscornus de pétales au fuselage aérien presque suaves, aiguisés par le souffle saccadé jusqu’à débiter l’air en fins cristaux brûlants. Les longues phrases en spirale (le terme le plus utilisé pour caractériser le saxophone d’Evan Parker) se contorsionnent, développent des excroissances caudales qui gonflent, fabriquent des centaines et des centaines d’alvéoles pulmonaires qui respirent en s’accrochant les unes aux autres, cherchant à former une vaste montgolfière de sons. Cette dynamique multidirectionnelle, à plusieurs vitesses, évoque bien quelque chose comme la structure dense et légère de la fleur de poireau, poétique tout autant que redoutablement mathématique, prolifération incontrôlable de cellules qui se roule en pelote, pelote fleurie et hirsute, sorte de transformer végétal pouvant devenir n’importe quel ange destructeur. Mais bien sûr, il n’y arrive jamais, avec ces notes, à constituer la totalité de ce genre de structure volante, dès que ça s’élève, que ça commence à ressembler à un ballon végétal de pistils et étamines dardés, tout s’écroule, se dégonfle, s’éparpille, énervé, échaudé, avant de repartir à la recherche de la forme idéale. Cette forme idéale, je l’entends toujours, même dans un fragment, elle est fantôme, il y tend, en s’amusant surtout à exprimer tout ce qui fait obstacle. Ses notes, ses productions de sons sont à double tranchant: un tranchant qui veut construire et l’autre qui aime démonter. D’où cette sensation d’une musique de chute dans le vide.  Son style consiste bien à postuler ce genre de forme parfaite, que l’on fait semblant de poursuivre mais en ayant le but secret de la détruire, la saboter, la morceler, la pulvériser. C’est quelque part une musique qui va à reculons, à l’envers, qui décompose, qui dépiaute et hache menu tout ce qui pourrait advenir dans la musique. (À entendre idéalement dans les premiers enregistrements dont « saxophone solos », psi 09.01, de 1975, qui présente une incroyable série de soliloques  « Aerobatics »). À cet égard, et aussi par la « voix » intérieure qui gueule là-dedans, par les répétitions, les bouts de phrases en labyrinthe, les déclarations têtues, l’extraordinaire silence qui clame dans ce souffle et la ponctuation critique, c’est le musicien le plus beckettien. (Tout amateur de Beckett devrait avoir cette discographie à côté de la bibliographie de l’écrivain. Non pas comme un complément, une musique illustrant le nerf beckettien, mais une musique alter ego de son écriture.) – Mais dans ce nouveau duo avec la noise de John Wiese, d’une certaine manière, l’électronique anarchique tente de bouffer le territoire du saxophone, de l’asphyxier. Il amplifie et déforme certaines strates du discours saxophonistes, le désoriente, il en liquide le silence particulier qui rend possible, comme l’aura, l’énonciation du discours strident, percussif. Le rapport de forces s’inverse et s’équilibre, le saxophone se fait noise aussi, cherche noise, glisse à travers les mailles de l’orage magnétique. Un mimétisme entre les deux types de productions sonores s’installe par moments, et c’est alors qu’une complicité respiratoire, curieusement (parce qu’un ordinateur, des machines, ça ne respire pas), se manifeste. Mais s’agissant de réaliser une forme idéale, astre d’alvéoles métalliques acérées crachées par le saxophone, plus question même d’y penser, les deux larrons s’entendent pour pratiquer la césarienne sonore sur tout ce qui ressemble à une forme ronde, enceinte de germes de transcendances, d’idées musicales en gestation. Tout est extrait violemment de leurs matrices et déversé, prématurément, grouillant, hurlant, gémissant, gesticulant, dans nos oreilles. Formes sophistiquées certes (parce que maîtrisées et forgées dans un savoir-faire impressionnant) mais surtout un festival de formes amputées, atrophiées, estropiées, écharpées, échappées, laissées pour compte, agonisantes, irrémédiablement expulsées de tout espoir de fleur, d’aboutissement. Comme le gargouillement qui ronge l’humanité en lieu et place du dessein sublime. Imaginez la fleur de poireau en floralies de feu, décochant ses dards comme des missiles, ceux-ci libérant leurs gerbes magnifiques de destructions, feux d’artifices de noirceurs, en chaîne sans fin! Mais comme ces poisons virulents qui sont aussi des médicaments (et vice versa), cette musique propose l’antidote, l’exercice d’un état critique qui ressemble à une méditation au coeur du grouillement infernal, la seule manière de survivre radieux dans le courant dévastateur du monde, en se préservant un coin perdu de potager où laisser quelques espoirs monter en graines, sans illusion … Arrangement toujours à renégocier… !!(PH) – Discographie d’Evan Parker disponible en prêt public. – Discographie de John Wiese disponible en prêt public.

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Point d’interrogation macho & jazz féminin

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« L’art est-il macho ? » s’interroge Les Inrockuptibles à propos de l’exposition actuellement présentée à Beaubourg (l’histoire de l’art moderne à travers des œuvres exclusivement de femmes). Étrange question quand on y pense bien ! Les statistiques montrent abondamment qu’il n’y a aucune profession où la parité femme/homme est réellement accomplie. La société est machiste, l’art est donc forcément machiste puisque l’art n’est pas un petit monde à part, une bulle, mais bien l’atelier créatif qui fournit à la société les « valeurs » dont elle a besoin pour alimenter son imaginaire, son besoin d’idéal, de dimensions transcendantes… Une société machiste a bien besoin d’un art machiste et elle a tous les moyens à sa disposition pour encourager cette production. C’est dire qu’atteindre la parité dans ce domaine-là, celui qui règle en quelque sorte l’imaginaire social, sera très lent, difficile.Dans une note de bas de page de son dernier bouquin « Le travail créateur », Pierre Michel Menger rappelle qu’il y a plus de couples avec artiste où la femme bosse pour permettre à son mari de s’adonner à son art que l’inverse. Et quand l’inverse a lieu, l’activité artistique de la femme est très régulièrement considérée comme un hobby sympathique. Dans « La revue Internationale des livres et des idées », Giovanna Zapperi rend compte d’un livre d’Anne Creissels  sur l’importance de certains mythes, ces créations qui façonnent l’esprit de génération en génération, dans la construction d’une société masculine et la nécessité, pour avancer vers un peu de parité des idées, que les femmes se réapproprient ces mythes. Ce que font plusieurs artistes (Rebecca Horn, Mona Hatoum, Ana Mendieta, Ghada Amer et Louise Bourgeois) dont les démarches sont étudiées dans cet ouvrage. « La dimension féminine du livre ne se limite donc pas au fait de se focaliser sur des artistes féminines, mais consiste à montrer que les mythes véhiculant l’image de la femme en Occident ont pu subir une métamorphose ultérieure, cette fois critique et potentiellement libératrice. Rien d’étonnant au fait que tant d’artistes femmes aient choisi d’utiliser leur corps comme matériau et objet de leur art. Détourner les structures sexuées qui sous-tendent la représentation artistique implique de proposer une alternative radicale au sujet central de l’histoire de l’art : l’artiste comme figure masculine unique et universelle. » Alors, la forme interrogative du titre des Inrockuptibles n’est-elle pas elle-même bien machiste !?  Musique sexuée.  Il suffit de lire et voir à quel point la presse généraliste, mais spécialisée aussi, laissent une place importante dans leurs articles sur des chanteuses et/ou musiciennes à leurs attraits physiques. Dire d’une chanteuse (populaire) qu’elle est belle, voire franchement sexy, c’est encore mieux, passe souvent en premier lieu et il n’y a parfois aucune autre considération, il faut faire sentir si possible qu’elle est chaude et que le « critique d’art » en est chaud lui aussi, ce genre d’arguments prenant la place de tout autre critère évaluatif. Une bonne nouvelle dans ce contexte est l’arrivée très récente de trois nouveaux CD de la guitariste jazz Mary Halvorson, dont un sur le prestigieux label Hatology. (La femme dans le jazz, même s’agissant d’artistes majeures, a longtemps été le faire-valoir du savoir faire masculin. Il fallait qu’elle chante, la voix exhibant au mieux les caractéristiques sexuelles, et au-devant de la scène, histoire de mieux « racoler ».) Cette musicienne surdouée a fait ses armes entre autres chez Anthony Braxton. Elle y a indéniablement appris beaucoup, mais l’auditeur pourrait, je pense, n’en rien savoir, tant elle a personnalisé, féminisé, les acquis de l’apprentissage. (Dans le cas de disciples masculins, la marque du maître est peut-être plus indélébile ?) Cela s’entend tout particulièrement dans l’album « Prairies », en duo avec la violoniste Jessica Pavone (viola). J’ai rarement eu cette impression d’entendre une musique non pas féminine, c’est plus et plus complexe que cela, entendre un système musical en provenance d’un autre monde, du monde féminin, qui n’est pas distinct du nôtre, du mien, mais par lequel s’inscrit la différence. C’est par ce monde, cette musique que je peux sentir la différence, me sentir différent aussi. (Alors que toutes les musiques véhiculant les valeurs machistes de la société ne vont jamais jouer sur cette différence, elles me feront bien me sentir appartenant au courant dominant.) Prairies. Ce duo pose à nouveaux frais les questions de classification. Musique classique, « nouveau folklore », techniques et patterns de la musique improvisée. Mélange connu, certes, mais qui se présente selon une conjonction nouvelle, inattendue, fruit d’un jaillissement et d’une légèreté peu courantes. À l’intérieur des codes et références croisées, les valeurs bougent d’une manière inédite, ne souscrivent pas aux affirmations habituelles à ce genre de configuration. Le dérangement se situe ailleurs. Et si beaucoup de repères sont formellement connus, il me faudra plusieurs écoutes avant de sentir « comment les prendre ». Cette musique qui a toutes les caractéristiques de la complexité savante élaborée par une tradition de musiciens masculins déconcerte simultanément par sa spontanéité, son allant émotif direct, sans détour, la revendication d’émotions non camouflées. Treize terrains vagues magnifiques, insondables. Treize vagues à l’âme bouleversants. Treize éclats où les musiciennes font sonner et résonner leur vision personnelle des « 4 saisons ». Automne, printemps, hiver, été, dans le désordre et mélangé, le cycle référentiel est perturbé. Chaque fois, la phrase initiale, discrète ou expansive, chante l’effet de surprise, le vacillement de l’être quand le regard embrasse et avale, comme par inadvertance, là où il s’y attend le moins, une perspective inouïe de champs. Qui laisse bouche bée une fraction de seconde, face à la nature. Une fraction infime qui choque. D’abord une extase, comme des retrouvailles inespérées avec le paysage originel d’où l’on vient, où l’on va enfin se retrouver et se reposer, la sensation rare et intense de comprendre enfin ce qu’est le sublime tel qu’il nous accueille. Puis plus rien. Tout s’estompe, tout s’échappe. Cette beauté ne nous est pas adressée, nous la captons par défaut, par interprétation abusive, en son cœur, il y a le manque et l’angoisse. L’impression de plénitude cède le pas au déséquilibre, au doute, au sentiment d’exclusion, à l’absence et au vide. Là où l’homme aurait tendance à s’instituer sujet de la perte, les deux musiciennes regardent simplement les prairies, à travers leurs instruments de musique, d’en haut, se laissant charmer progressivement par les motifs que dessinent les vagues de tiges, de feuilles et d’épis alignés, dressés ou recourbés, serrés dans leurs fourreaux ou dépenaillés, ébouriffés. Ces millions et milliards de traits végétaux font signes qui remplissent le vide, tissent l’absolu. La guitariste et la violoniste isolent des fragments, délimitent des gros plans, copient les motifs aléatoires et les reproduisent dans leur broderie et points de croix vertigineux. (« La tapisserie, la broderie et la couture représentent depuis toujours des domaines féminisés de la création artistique et sont pour cette raison relégués dans la catégorie des arts décoratifs (aussi appelés arts mineurs). Depuis quelques décennies, on a assisté à une réappropriation, dans des démarches féministes très diverses, de ces pratiques… » G. Zapperi.) Mary Halvorson a une technique (il faudrait dire plusieurs techniques, parce qu’elle en change) originale, notes tantôt cristallines égrenées ou alors « aplaties », sortes de taches graves pleines de vibrations (presque « ratées »), un peu floue, le tout dans un temps, un rythme bien à elle et des changements de vitesse imprévisibles, avec à certains moments des griffures, des étripages étincelants, des mises de nerfs en pelotes. Jessica Pavone est impétueuse, elle balaie et dépeigne les chevelures des prairies, elle tire les fils, c’est son archet qui exacerbe non pas telle ou telle saison tour à tour, comme dans la célébration classique du cycle naturel, mais sans cesse au moins deux saisons à la fois, montrant comment elles se chevauchent et sont réversibles dans l’âme, se tortillent et se télescopent dans les humeurs. Déroutant, enchanteur, une géographie sonore vraiment inédite. (PH) – Vidéo Mary Halvorson et Jessica PavoneDiscographie de Mary Halvorson en prêt publicDiscographie de Jessica Pavone en prêt public –  Article illustré par quelques photos de l’exposition « Cris et chuchotements » présentée (version réduite) au Centre Wallonie Bruxelles  (Paris) après La Louvière : Myriam Hornard, Bénédicte Henderick, Luise Bourgeois, Françoise Petrovitch, Sylvie Canone, Annette Messager, Anne De Gelas. (Lien vers article sur l’exposition de Beaubourg, auteur: Jocelyne Artigue).

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Clins d’yeux sous canicules

paris9Galerie bondée. C’est toujours un choc, quand on ne s’y attend pas, de se lancer dans une galerie et de se trouver nez à nez avec des photos de Nobuyoshi Araki. Frontalement, ça dérange (après, des familiarités troubles se dégagent, des accommodements sexuels influencent le regard). L’obsession ritualisée de la possession, exercée sur le corps on ne peut plus directement, jusqu’à y faire entrer les liens, mais en même temps presque métaphorisée. Virtuelle, travaillée comme une technique artistique, ne touchant presque pas le corps sexué individualisé tellement celui-ci se trouve représenter, figurer un « idéal », un « éternel féminin ».. Une séquence filmée de bonne qualité (il me semble) se trouve en bonus dans le DVD « Destricted ». Pour autant que cela peut donner une image correspondant à la réalité, ce qui frappe est la concentration, le tâtonnement, la complexité progressive, tout le travail de manipulation de la corde et des nœuds sur le corps de la partenaire (souvent des femmes exercées) se présente comme un exercice de sculpture éphémère, une recherche calligraphique. La recherche de la figure qui symbolisera le mieux le démon intérieur de l’officiant ? En même temps, il semble tout autant se regarder, se sonder, comme si les liens noués sur le corps de la femme lui révélaient comment il se trouve enfermé et lui-même torturé dans son propre désir. (C’est une pratique qui reterritorialise dans l’érotisme déviant ou théâtral, des techniques avérées de méthodes d’interrogation.) En tout cas cette ritualisation invraisemblable du désir, glaciale, contraste avec le laisser-aller corporel qui domine dans les rues accablées de chaleur. Intriguant, jamais loin du point de gravité du modèle, un animal chimérique, sorte de dragon, qui n’est pas sans évoquer certaines manières de rapprocher la femme et la bête dans certaine iconologie traitant de la légende de Saint-Georges. –  En face, les dessins colorés et ressemblant à des montages dynamiques, de Joel Shapiro, dégagent une belle impression de fraîcheur, de jeunesse. La pensée conserve et ces formes associées sont bien des images de problèmes et d’idées-solutions qui animent la réflexion de l’artiste.  – Poésie et caravane. On cherche de l’air et de l’espace quand il fait chaud, raison pour laquelle j’étais attiré par l’exposition présentée chez Marian Goodman : « The poetics of space », titre d’un livre de Gaston Bachelard. J’avoue un brin de déception, une difficulté à « rentrer dedans ». Le fil conducteur, entre Bachelard, Rancière et Broodhaerts semble être l’appropriation d’œuvres de tiers pour y imprimer ses propres mots, son espace, sa poésie et, comment, de la sorte, l’espace artistique est en progression infinie ainsi que l’énergie poétique qui s’en dégage, inépuisable. Une curiosité : la transcription de la partition de « 4’33 » (John Cage) par Pierre Huyghe. Voilà, bon. Une vidéo de l’artiste mexicain Mario Garcia Torres, hommage au conceptualiste Michael Asher. Là, dans un film super 8 de 16 minutes, il y a un réel trajet poétique qui conduit une caravane, en tout point semblable à un modèle utilisé par Asher, remorquée par une vieille Mercedes à travers le tissu urbain, l’autoroute, les routes de campagne, les chemins de forêt, jusque dans une clairière où elle va rester comme une sculptureStreet art sous canicule. Il fait de plus en plus chaud dans la rue. Les parapluies sont sortis.  Une figure typique de mendiante, figée comme une sculpture, un « faux », pas loin d’une incrustation d’Invaders (ses fameuses mosaïques maison-personnage-robot). Est-ce un vrai Invaders, une imitation ? En tout cas, son œuvre attire les graphes, autocollants, marques diverses, signes qui veulent se rajouter au signe. Dans une autre rue, dans une concentration de papiers collés et pochoirs, quelque chose ressemble à une vraie imitation d’Invaders, carrés de papiers collés selon un thème qui ressemble à son image. (Et l’on retrouve la même dimension qui fait le sujet de l’exposition chez M. Goodman.) Des appels à l’Iran libre, habilement surcollés sur des affiches « Libres comme l’art ». Un dessin politique sur les pouvoirs de la télé et qui, curieusement, ressemble à un croquis réalisé par Frédéric Deltenre. (Les idées circulent, se ressemblent dans la dénonciation de la même chose). Au fil de la promenade, plusieurs étrons pochés, certains se déplaçant sur skate. Un cas très minimaliste, à même le crépi du mur du Musée du Judaïsme, des points de couleur en séries espacées, des doigts de couleurs, noir, rouge, en ligne ou en visages esquissés, stigmatisés. Ça passe presque inaperçu, c’est comme quelques marques pour se souvenir de quelque chose. L’art situé de Buren, dans la cour de l’Hôtel de Monnaie, ça ne va bouleverser personne, c’est agréable, c’est un peu ainsi que l’on voit la vie, à travers des plexis multicolorés, quand le soleil inonde tout, presque comme un vertige. (PH)

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