A l’intérieur de la toile, volumes intersticiels

Prix de la jeune peinture belge 2009, Bozar, 25.06.2009 – 13.09.2009

bozarUn prix de la peinture sans peinture proprement dite, dans la continuation de la dispersion des pratiques qu’a connues cette discipline et malgré un retour évident et récent à la toile. Une exposition où l’on pénètre dans la troisième dimension de la fabrication d’image, de l’interprétation du monde par le visuel distribué selon toutes les techniques modernes et anciennes permettant d’en faire le récit. Et si cette volonté d’enchanter le champ critique du regard en multipliant et diversifiant les perspectives peut tout aussi bien envoyer sur des voies de garage et autres cul-de-sac stériles, il règne dans ce rassemblement d’œuvres primées une évidente matérialité du bien faire, de l’inspiration heureuse et dynamique, du « bricolage » post-moderne rejoignant la ferveur plus ancienne de l’artisan. Pelote de mémoire. On est accueilli par une image animée remarquable de Nico Dockx et Helena Sidiropoulos incluant notamment une main dont les doigts travaillent délicatement à enrouler ce qui ressemble à des fils de mémoire oubliés, poussiéreux, sorte de toiles d’araignées ramassées dans des recoins oubliés et enroulées méticuleusement en pelote grisâtre, écheveau incroyable qui ressemble aussi, en grossissant, à un organe cérébral, fatigué, chargé, blessé, palpitant. Un lobe compressé, strié, ridé, trop encombré de souvenirs, d’archives emmêlées. La fabrication de cette image résulte bien d’une plongée « conceptuelle » dans les archives du Palais des Beaux-Arts, fouillant, photographiant, répertoriant tous les papiers, les dossiers, les traces, jonction entre l’administratif et l’artistique, l’humain et l’indicible de la création. Il est rassurant de constater que la démarche analytique du lieu conduise à la création d’une image aussi sensible, aussi riche pour évoquer le mythe de la mémoire insondable, constituées de tracés, de liens, de trajets, du travail de nouer, dénouer, renouer, à l’infini, de mesurer de quoi l’on se constitue progressivement. – Caisson sensoriel. Juste à côté, Leon Vrancken actionne sa pièce cachée. (Leon Vrancken, video sur youtube) Un passage secret dissimulé par une étagère se soulève et autorise l’entrée. C’est de la fabrication d’objets en trois dimensions, inspirés de la manière de meubler l’habitat quotidien, mais l’ensemble est disposé de telle manière que ça ressemble à une peinture, à une nature morte de très grande dimension où l’on peut déambuler. Les meubles, les formes ordinaires sont représentés de façon idéale comme s’il s’agissait des volumes de base, les formes primaires qui permettent, ensuite, par combinaison et déclinaison de construire toute la complexité géométrique du monde. Plusieurs objets ainsi « inventés » évoquent aussi les peintures de Morandi, par leurs contours, par la manière d’être posés, « composés » entre eux et avec le vide. (L’artiste travaille par ailleurs sur des installations où il trompe le positionnement des objets, où il décale le référentiel qui stabilise l’usage des choses,.) Quand la porte se referme et que l’on se retrouve seul dans cette chambre, volume clos coupé des échelles de valeur coutumière, ce qui paraît d’abord loufoque – le tabouret au plafond – s’installe dans la vision d’ensemble, inédite, d’une autre échelle de vie. Une sorte de caisson sensoriel où l’on circule (ou non, optant pour l’immobilité) en ressourçant sa perception des formes et volumes au sein d’objets fondamentaux, cube, triangle, ballon (de briques, de ce qui, en principe, ne se met pas en boule, cet objet dur inattendu révélant combien ces microcosmes de volumes de base est souple, malléable), quilles, courbes, colonne, angle, instruments de mesures métriques… Cartes et fantômes. Jeroen Hollander s’immerge dans les réseaux urbains pour « sentir » les réseaux de transports en commun. C’est, chez lui, une sorte de sixième sens. Il se place au milieu de ce lacis de voies de trams, trains, bus, métro quadrillant le territoire des villes et il en devient une particule imaginante. Il reconstitue par  lui-même, le corps rêvé de ces routes, rails, tunnels, en sites propres ou non qui fluidifient la circulation, permettent à chacun de se déplacer, de faire vivre le grand tissu (il se place au centre de la toile, comme l’araignée, de cette toile qui permet de sentir le système nerveux de toute la ville, ses moindres mouvements singuliers) … En se situant au plus près de la réalité, il ne joue pas pour autant au cartographe fidèle et strictement utilitaire : ce sont des cartes fantasmées, des cartes de désir qu’il trace minutieusement, projetant la perception du réel vers une autre réalité possible. Rappelant qu’il convient d’aller toujours vers un meilleur, ce qu’indique l’activité créative. Ça donne des croquis affiliés à ce genre artistique qui s’affirme de plus en plus avec de plus en plus d’adeptes : celui de la carte imaginaire, des pays inventés, des zones fantômes… Vestiges et utopies. Avec Lara Mennes, on n’est pas loin non plus de la cartographie. Un magnifique tas de feuilles imprimées –ce tas tel qu’en lui-même de ses 10.000 feuilles tranchées empilées imprimées d’un plan presque transparent a la beauté d’une sculpture ordinaire – invite à sortir du lieu de l’exposition, à la recherche d’une autre œuvre de l’artiste imprimée à même la surface urbaine. L’artiste scrute la volonté architecturale d’organiser la vie et d’incarner des utopies : série de photos sur une cité minière du Limbourg, désaffectée, suintant la misère, l’abandon, la tromperie, juxtaposée avec les discours d’époque vantant ces constructions comme le sommet de la vie idéale, moderne, moteur de la prospérité. Cartographie de discours antagonistes. Caroline Pekle, elle, dans une autre pièce, où elle sculpte la lumière en apposant de grands rideaux de papiers translucides aux plis réguliers, en donnant à toute la pièce un peu de cet aspect d’un écran lumineux où se projettent des images, elle assemble un château de cartes, géant, sans signes, plutôt en papier Kraft neutre. C’est autant une construction magique, de ces assemblages aléatoires, fragiles, par lesquels on se forge des repères, formes complexes que l’on réalise dans des moments de vide, pour aider la concentration, éviter la dispersion et à partir desquelles se reconstruire, se réorienter. Structure basique, jeu d’équilibre où se rassembler, reconnaître sa première fondation. C’est presque rien, finalement, mais ça dégage. Neurones et arts numériques. Ce sont les cartes neuroniques ou encore et plutôt comment les constructions numériques se connectent, par reflets, aux réseaux neuroniques, pour actionner des matières hybrides, faire travailler ensemble des domaines à priori incompatibles, comment les technologies extérieures interfèrent avec les technologies intérieures pour défricher de nouveaux territoires que Els Vermang (Lab [au]) explore et actionne. On doit à ce laboratoire le projet « Touch » jouant sur les 4200 fenêtres du bâtiment Dexia pour le transformer en installation lumineuse dynamique, oscillante, vivante (quand Dexia jugeait boen de soigner son prestique en investissant dans l’art et le culturel). C’est aussi un travail sur les codes (informatiques mais aussi, d’une certaine manière, sur els codes génétiques qui, par l’informatique, permet de générer des œuvres d’art) technologiques et leur détournement vers l’art, ou faisant apparaître, dans les finalités complexes et esthétiques, d’étranges similarités dans leurs fins ! Il y a ainsi un superbe panneau, fascinant, constitué de petits cadres noirs d’un côté, blanc de l’autre. Chaque petit cadre est mobile, pouvant s’incliner, pivoter, se renverser selon tous les angles imaginables, en mouvement collectif bien discipliné ou en individus totalement désolidarisés les uns des autres… L’aspect général a quelque chose d’une sculpture minimaliste, les cadres, l’agencement des plans noirs et blancs évoque aussi, selon les mouvements générés, certains mouvements constructivistes ou certaines philosophies déconstructionnistes. L’ordinateur, selon une programmation très complexe, organise une variation visuelle infinie, surprenante, les combinaisons prenant toujours de cours ce que l’esprit s’attend à voir apparaître comme figure suivante.  À certains moments, tous les volets sont clos, le blanc est rassemblé d’un côté et le noir de l’autre, plus aucun échange ni croisement. Les petits panneaux vibrent, sur les nerfs, tendus. Ils semblent réfléchir, imaginer de nouvelles postures. En fait, l’œuvre matérialise de manière redoutable ce que le cerveau a tendance à faire devant une œuvre constituée de carrés blancs et noirs fixes : les mélanger, les déplacer, essayer d’autres organisations pour tester la solidité de la formule choisie par l’artiste et présentée comme finie. C’est bien ainsi que l’on évalue et que l’on juge d’une œuvre. Sauf que là où, dans l’exercice intellectuel du cerveau, on teste quelques variantes, ici, l’ordinateur les passe toutes en revues et cette pratique évaluative poussée à l’extrême engendre l’œuvre elle-même. Vertigineux. Et quelle ventilation cérébrale ça provoque ! Ça perpétue cette perturbation qu’engendre l’accointance réussie entre l’art et la machine. Paysage.  Pas de géographie ni cartographie sans relation aux paysages. Et surtout sans ce « fortuit » qui, conditionné par le coup d’œil et ses circonstances, fait du paysage quelque chose que l’on est seul à voir tel quel et qui contribue à s’inventer sa propre géographie. Quelque chose d’autre que le paysage en tant que tel. Un fragment de nature révélateur de ce qui nous lie (ou le contraire), ici ou là, à l’âme des lieux. C’est la réflexion photographique poursuivie par Robert Kot. Des fortuits coïncident parfois : j’aurais aimé photographier ce « fortuit » face à la mer, le buisson posé sur la ligne d’horizon marine, du haut de sa falaise. J’aurais aimé être là, quand l’artiste a pris cette photo, pour profiter de l’atmosphère qui devait y régner à cet instant précis, et jamais plus ! Transmettre ce genre de moment, c’est ce qu’une photo paysagiste peut faire de mieux ? (PH)

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