La fête au village

Le P’tit Faystival 2009, Petit-Fays, Belgique, 11 juillet 2009

festivalfestival2 C’est le duo belge Casse Brique qui ouvre la sixième édition du festival, vers 16 heures, à côté de la scène, délibérément, histoire de montrer que la musique, ça se travaille n’importe où, ça les prend n’importe où, comme ce qui précède une crise d’épilepsie, une extase lumineuse et agitée. Ça vient, c’est irrésistible et tant mieux si ça casse la baraque. Les deux musiciens sont face à face, pliés sur leur ouvrage, concentrés avec l’air de deux manœuvres qui retournent énergiquement leur mortier pour ne pas le laisser prendre. Ça doit rester fluide et gicler. Je ne sais s’ils font de la musique ou « rejettent » un trop plein de musique. Ils me font penser à deux amateurs mordus de sons, imbibés de tous les avatars de la musique populaire, noire et blanche, ayant écouté le plus possibles en vrai addict jusqu’à ne plus y tenir. C’est le trop plein et ils recrachent tout. À leur manière. En mélangeant, écumant, liant ou déliant, respectant et trahissant allègrement. Tour à tour souple et funk puis cascadeuse cassante. Guitar hero primaire puis conceptuelle abstraite, cogneuse crapuleuse et cosmique rêveuse. Guitare barrée et festival de métamorphose. À travers tout. Sans rien respecter. La recherche d’une énergie pure, intraitable, incalculable, un retour aux sources du plaisir irrépressible de s’exprimer, de sentir que ça jaillit de soi, à mille lieux des recettes qui calculent le bon dosage des influences diverses pour réussir le bon cocktail qui marche. La batterie qui bourre les côtes, défonce les cadres, pousse dans les ultimes retranchements,   ceux où l’on grimace en arrachant le meilleur de soi, de ses cordes, pédales, ampli, manche, caisses, baguettes. Changements de rythmes affolant, associés à un ping-pong référentiel effréné, une débauche de citations fines, un set qui donne le tournis, profond, comme quelques heures plus tard, et de manière autrement superficielle, les lumières stroboscopiques du DJ New Sensation. Pas eu le temps de beaucoup penser à ce qu’exécutait les deux de Casse Brique. Une prestation libératoire, le sentiment que la liberté reste accessible, la capacité à ne pas se laisser coincer dans les héritages, la joie de foutre le bordel, de dégager les horizons. Une façade où toutes les composantes du rock musclé bougent selon une dynamique esthétique « arkanoïde », du rock qui se joue comme un jeu de démolition-reconstruction, à l’instinct. (Allez, un peu bateau: le rock relu et corrigé selon une génération marquée par les jeux vidéos?)– Ravitaillement. Entre temps, les organisateurs allument le bûcher qui servira à cuire dans une poêle digne des grands concours populaires, une version festivalière des « canadas aux rousses », recette locale de pommes de terre rissolées dans un bouillon à la chicorée, avec du lard et des saucisses sèches. – Divers folk et écologie. Après Casse Brique, le programme revenait un peu à ce qui était le point fort de ses premières éditions (ils ont souvent débusqué en primeur de nouveaux noms importants). J’allais entendre pour la première fois, et j’imagine ne pas être le seul dans ce cas, les deux artistes aux programmes. S’agissant en plus d’un genre où mes repères ne sont plus forcément très structurés, je n’allais pas manquer d’être en difficulté pour évaluer, juger. Un festival, cela dit, reste un bon endroit pour exercer son jugement, en discutant, comparant ses impressions à celles des autres, etc. Exercice difficile : « Ni les professionnels des mondes de l’art ni les consommateurs ne peuvent estimer par l’expérience directe ce que valent chaque artiste et chaque œuvre, ni réestimer à tout instant la valeur d’un artiste, dans le contexte mouvant d’une concurrence sans cesse renouvelée. » (Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur ») Diane Cluck (Etats-Unis) était précédée d’une longue introduction confiée à  Ken’s Last Ever Radio Extravaganza, une sorte de druide manipulant son ordinateur, mixant une bande son entêtante, développant une sorte de journal intime instantané sans oublier de prêcher assez lourdement en faveur d’une autre manière de vivre la musique, la relation au concert… Diane Cluck a un jeu de guitare léger, diaphane, survolant. Des arabesques tissées finement, des rythmes perlés, qu’elle retient habilement dans ses doigts et puis qui filent, presque sans laisser trace. Jeu de guitare libellule. Le chant, plutôt de tête, est très complexe, d’une souplesse virtuose, très contrôlé (les mouvements des muscles du visage, l’ouverture de la bouche, l’ajustement des lèvres, la position de la langue, tout semble régi par un programme minutieux). Climat fantastique qui cherche un autre monde, nouveau monde, esthétique fragile et tendue, quelque chose d’ancien, de souffreteux aussi. Ce sont pour moi de nouvelles formes de folk en recherche de spiritualité. Quelque chose d’instable même si cette artiste manifeste un caractère bien trempé et des choix inflexibles, dûment pensés. Il faut dire que le contexte n’était pas idéal. Même un petit festival ne parvient pas nécessairement à protéger les musiques intimistes. Il y a du chahut au bar, les gens fument, l’idée de ce que doit être un festival, la guindaille avant la musique. – Pendant ce temps, rira bien qui rira le dernier, DJ New Sensation prépare son set. Et Theo Angell a du mal à commencer. Il faut dire que le soleil est revenu, on en profite dehors, beaucoup attendent l’ouverture de la baraque à frites et les autres font la queue pour leur portion de canadas aux rousses… Theo Angell y va quand même, et pour battre le rappel des festivaliers, entame par quelque chose de surprenant, mixe de chant diphonique et de larsens contrôlés. Là, on le sent habité par des mondes sonores intéressants. Mais ça transparaît peu (quand même) dans ses impeccables chansons néo-folk. Il reste habité, c’est le principal, avec une voix pas banale. Il finira en duo avec un banjoïste (Paul Labrecque) armé d’un archet, partie instrumentale nébuleuse, chemin de traverse qui mériterait d’être mieux construit et exposé. Avant de quitter scène, Theo Angell slame une provocation à NewSensation, encore lui, en débitant un beat electro en martelant de son doigt le jack de sa guitare. Rafale rock magistrale. Cette fois Bébert a ouvert sa baraque et l’huile chauffe. Et les deux de Two Pin Din (Canada – Ecosse) ont vraiment la frite. Duo rock punk bavard (dans le sens où il raconte beaucoup de choses, sur le réel, le passé, l’avenir, sur la musique, raconter avec les mots, les attitudes, les sons, les riffs, les signatures). Rapide et joyeusement cynique, carrosserie réduite au minimum et décapotée, conduite sportive sur les jantes. Pas un gramme de graisse. Si Casse brique m’enthousiasme par leur manière d’arracher-jeter la consistance d’une jeune expérience, Two Pin Din enchante par la manière légère, sans fatigue, de tirer parti d’une longue expérience. Wilf Plum, en effet, a participé aux Dog Faced Hermans et Andy Kerr était de l’épopée Nomeansno (fin des années 70, mouvance punk). Ils ont un métier fou et savent s’en amuser, nous amuser, feinter et balancer des fioritures fignolées, mais quand il s’agit de massacrer, de déguinzer, pas question de s’emberlificoter les manches de guitares, on y va droit au but. Andy Kerr impressionne par sa présence survoltée, le débit rapide et incisif de ses chansons ou récitatifs ou invocations, toujours clair et audible, le message doit passer, vieux principe militant. Il est brillant, allumé, inspiré et semble sans calcul, et son registre guitaristique éblouissant, là aussi  véloce et hyper précis, pète sec ou volubile, inventif et jouissif. Du jouissif qui vient, tant pis si j’insiste, de cet équilibre rare entre l’expérience, un certain passé du rock créé et vécu par ces deux là, et la manière de ne pas s’installer dans leur passé, de le remettre toujours sur le métier, en fonction de l’actualité, de la société qui change, des nouveaux éclairages politiques, une militance rock qui ne radote pas, se remet en cause, se récrée, trouve son mouvement perpétuel, émerveille. (On aura apprécié ce côté « bon sang, ils savent de quoi ils causent, de l’intérieur » notamment dans leur reprise d’un morceau de  Wire.) Chapeau bas, de quoi être baba. La queue devant Bébert et la palme du festival se taille. J’aurai raté le début de Palms, en attendant un paquet de frites et une boulette (sauce andalouse) et je ne suis toujours pas certain d’avoir raté quelque chose. J’ai bien pris acte de l’enthousiasme de quelques fans, mais… je reste dubitatif. C’est le genre de groupe avec une chanteuse qui chante décalé (faux), pour un résultat éthéré, un peu dans les limbes. Il m’a semblé que les aspects « faux » (qui peuvent être voulus et assumés dans certains cas) n’étaient pas très maîtrisés. Ça flottait, incertain et immature. Comme si le groupe exhibait un état transitoire d’une recherche pas encore aboutie, ou qu’il ne parvenait pas à bien exploiter l’une option de jouer sur le non abouti. Le contexte ne jouait pas forcément en leur faveur, l’heure tournait, le programme a pris du retard, New Sensation de Saint-Hubert s’impatiente… (PH) – Présentation du programme avec informations discographiques

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2 réponses à “La fête au village

  1. J’ai vu le reportage tv sur votre festival et j’ai été séduit par la qualité de la programmation et de l’ambiance. Cela m’a reporté 30 ans en arrière dans les pétillances fraternelles duTEMPS DES CERISES à Floreffe, de la FETE DES LEUS à Frasnes-les couvins ou autre festival de ST-GERARD…
    Je m’occupe d’une association « Le chant des artisans » et j’invite de temps en temps des amoureux de la CHANSON FRANCAISE à se produire dans des petits lieux, même à domicile, ou des centres culturels par chez nous ( Yvoir, Anhée où j’habite, Dinant…)
    Bravo,
    JLuc Pierret

    • Bonjour, merci pour votre message: j’ai connu un des premiers Temps des Cerises (avec Archie Shepp..) ainsi que la Fête des Leus. Oui, quelque chose de cet esprit se retrouve dans le P’tit Faystival, bien que, l’époque étant différente, le positionnement l’est aussi; la volonté de rester « petit », ancré dans la fête du village (avec concours de couyon et lancé de ballots…), est très différent aussi. A l’époque, on rêvait quand même de « grands festivals » générateurs de nouvelles énergies culturelles (sans penser à engendrer les machines effroyablement « festives » du marché estival actuel), aujourd’hui le même engagement s’orienterait vers de plus petites interventions « micros »… Mais évitions une méprise: ce n’est pas « mon » festival, j’y suis un spectateur fan et je connais une partie des programmateurs…

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