Point d’interrogation macho & jazz féminin

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« L’art est-il macho ? » s’interroge Les Inrockuptibles à propos de l’exposition actuellement présentée à Beaubourg (l’histoire de l’art moderne à travers des œuvres exclusivement de femmes). Étrange question quand on y pense bien ! Les statistiques montrent abondamment qu’il n’y a aucune profession où la parité femme/homme est réellement accomplie. La société est machiste, l’art est donc forcément machiste puisque l’art n’est pas un petit monde à part, une bulle, mais bien l’atelier créatif qui fournit à la société les « valeurs » dont elle a besoin pour alimenter son imaginaire, son besoin d’idéal, de dimensions transcendantes… Une société machiste a bien besoin d’un art machiste et elle a tous les moyens à sa disposition pour encourager cette production. C’est dire qu’atteindre la parité dans ce domaine-là, celui qui règle en quelque sorte l’imaginaire social, sera très lent, difficile.Dans une note de bas de page de son dernier bouquin « Le travail créateur », Pierre Michel Menger rappelle qu’il y a plus de couples avec artiste où la femme bosse pour permettre à son mari de s’adonner à son art que l’inverse. Et quand l’inverse a lieu, l’activité artistique de la femme est très régulièrement considérée comme un hobby sympathique. Dans « La revue Internationale des livres et des idées », Giovanna Zapperi rend compte d’un livre d’Anne Creissels  sur l’importance de certains mythes, ces créations qui façonnent l’esprit de génération en génération, dans la construction d’une société masculine et la nécessité, pour avancer vers un peu de parité des idées, que les femmes se réapproprient ces mythes. Ce que font plusieurs artistes (Rebecca Horn, Mona Hatoum, Ana Mendieta, Ghada Amer et Louise Bourgeois) dont les démarches sont étudiées dans cet ouvrage. « La dimension féminine du livre ne se limite donc pas au fait de se focaliser sur des artistes féminines, mais consiste à montrer que les mythes véhiculant l’image de la femme en Occident ont pu subir une métamorphose ultérieure, cette fois critique et potentiellement libératrice. Rien d’étonnant au fait que tant d’artistes femmes aient choisi d’utiliser leur corps comme matériau et objet de leur art. Détourner les structures sexuées qui sous-tendent la représentation artistique implique de proposer une alternative radicale au sujet central de l’histoire de l’art : l’artiste comme figure masculine unique et universelle. » Alors, la forme interrogative du titre des Inrockuptibles n’est-elle pas elle-même bien machiste !?  Musique sexuée.  Il suffit de lire et voir à quel point la presse généraliste, mais spécialisée aussi, laissent une place importante dans leurs articles sur des chanteuses et/ou musiciennes à leurs attraits physiques. Dire d’une chanteuse (populaire) qu’elle est belle, voire franchement sexy, c’est encore mieux, passe souvent en premier lieu et il n’y a parfois aucune autre considération, il faut faire sentir si possible qu’elle est chaude et que le « critique d’art » en est chaud lui aussi, ce genre d’arguments prenant la place de tout autre critère évaluatif. Une bonne nouvelle dans ce contexte est l’arrivée très récente de trois nouveaux CD de la guitariste jazz Mary Halvorson, dont un sur le prestigieux label Hatology. (La femme dans le jazz, même s’agissant d’artistes majeures, a longtemps été le faire-valoir du savoir faire masculin. Il fallait qu’elle chante, la voix exhibant au mieux les caractéristiques sexuelles, et au-devant de la scène, histoire de mieux « racoler ».) Cette musicienne surdouée a fait ses armes entre autres chez Anthony Braxton. Elle y a indéniablement appris beaucoup, mais l’auditeur pourrait, je pense, n’en rien savoir, tant elle a personnalisé, féminisé, les acquis de l’apprentissage. (Dans le cas de disciples masculins, la marque du maître est peut-être plus indélébile ?) Cela s’entend tout particulièrement dans l’album « Prairies », en duo avec la violoniste Jessica Pavone (viola). J’ai rarement eu cette impression d’entendre une musique non pas féminine, c’est plus et plus complexe que cela, entendre un système musical en provenance d’un autre monde, du monde féminin, qui n’est pas distinct du nôtre, du mien, mais par lequel s’inscrit la différence. C’est par ce monde, cette musique que je peux sentir la différence, me sentir différent aussi. (Alors que toutes les musiques véhiculant les valeurs machistes de la société ne vont jamais jouer sur cette différence, elles me feront bien me sentir appartenant au courant dominant.) Prairies. Ce duo pose à nouveaux frais les questions de classification. Musique classique, « nouveau folklore », techniques et patterns de la musique improvisée. Mélange connu, certes, mais qui se présente selon une conjonction nouvelle, inattendue, fruit d’un jaillissement et d’une légèreté peu courantes. À l’intérieur des codes et références croisées, les valeurs bougent d’une manière inédite, ne souscrivent pas aux affirmations habituelles à ce genre de configuration. Le dérangement se situe ailleurs. Et si beaucoup de repères sont formellement connus, il me faudra plusieurs écoutes avant de sentir « comment les prendre ». Cette musique qui a toutes les caractéristiques de la complexité savante élaborée par une tradition de musiciens masculins déconcerte simultanément par sa spontanéité, son allant émotif direct, sans détour, la revendication d’émotions non camouflées. Treize terrains vagues magnifiques, insondables. Treize vagues à l’âme bouleversants. Treize éclats où les musiciennes font sonner et résonner leur vision personnelle des « 4 saisons ». Automne, printemps, hiver, été, dans le désordre et mélangé, le cycle référentiel est perturbé. Chaque fois, la phrase initiale, discrète ou expansive, chante l’effet de surprise, le vacillement de l’être quand le regard embrasse et avale, comme par inadvertance, là où il s’y attend le moins, une perspective inouïe de champs. Qui laisse bouche bée une fraction de seconde, face à la nature. Une fraction infime qui choque. D’abord une extase, comme des retrouvailles inespérées avec le paysage originel d’où l’on vient, où l’on va enfin se retrouver et se reposer, la sensation rare et intense de comprendre enfin ce qu’est le sublime tel qu’il nous accueille. Puis plus rien. Tout s’estompe, tout s’échappe. Cette beauté ne nous est pas adressée, nous la captons par défaut, par interprétation abusive, en son cœur, il y a le manque et l’angoisse. L’impression de plénitude cède le pas au déséquilibre, au doute, au sentiment d’exclusion, à l’absence et au vide. Là où l’homme aurait tendance à s’instituer sujet de la perte, les deux musiciennes regardent simplement les prairies, à travers leurs instruments de musique, d’en haut, se laissant charmer progressivement par les motifs que dessinent les vagues de tiges, de feuilles et d’épis alignés, dressés ou recourbés, serrés dans leurs fourreaux ou dépenaillés, ébouriffés. Ces millions et milliards de traits végétaux font signes qui remplissent le vide, tissent l’absolu. La guitariste et la violoniste isolent des fragments, délimitent des gros plans, copient les motifs aléatoires et les reproduisent dans leur broderie et points de croix vertigineux. (« La tapisserie, la broderie et la couture représentent depuis toujours des domaines féminisés de la création artistique et sont pour cette raison relégués dans la catégorie des arts décoratifs (aussi appelés arts mineurs). Depuis quelques décennies, on a assisté à une réappropriation, dans des démarches féministes très diverses, de ces pratiques… » G. Zapperi.) Mary Halvorson a une technique (il faudrait dire plusieurs techniques, parce qu’elle en change) originale, notes tantôt cristallines égrenées ou alors « aplaties », sortes de taches graves pleines de vibrations (presque « ratées »), un peu floue, le tout dans un temps, un rythme bien à elle et des changements de vitesse imprévisibles, avec à certains moments des griffures, des étripages étincelants, des mises de nerfs en pelotes. Jessica Pavone est impétueuse, elle balaie et dépeigne les chevelures des prairies, elle tire les fils, c’est son archet qui exacerbe non pas telle ou telle saison tour à tour, comme dans la célébration classique du cycle naturel, mais sans cesse au moins deux saisons à la fois, montrant comment elles se chevauchent et sont réversibles dans l’âme, se tortillent et se télescopent dans les humeurs. Déroutant, enchanteur, une géographie sonore vraiment inédite. (PH) – Vidéo Mary Halvorson et Jessica PavoneDiscographie de Mary Halvorson en prêt publicDiscographie de Jessica Pavone en prêt public –  Article illustré par quelques photos de l’exposition « Cris et chuchotements » présentée (version réduite) au Centre Wallonie Bruxelles  (Paris) après La Louvière : Myriam Hornard, Bénédicte Henderick, Luise Bourgeois, Françoise Petrovitch, Sylvie Canone, Annette Messager, Anne De Gelas. (Lien vers article sur l’exposition de Beaubourg, auteur: Jocelyne Artigue).

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