Culot d’artiste. Les objets fantômes.

parrenoCe n’est pas grand-chose, mais ça me trotte dans la tête depuis vendredi, peut-être parce que ça traite de génération, que c’est censé viser « ma » génération ? Ça m’a, par intermittence, phagocyté l’esprit durant l’entraînement cycliste du samedi, et pourtant, les surprises susceptibles de capter et faire dériver l’imagination n’ont pas manqué… ( En haut d’une côte bien raide en sous-bois, à la sortie de Saint-Denis, vers le plateau de Thieusies, la route bordée par des talus envahis de lierre, d’orties, des rouleaux de ronces, est traversée par un renardeau, royal et furtif (le silence du vélo autorise ce genre de surprise), qui disparaît dans les fourrés, juste à la lisière, là où les champs déjà fauchés pour le fourrage, rejettent, au-dessus du talus, des franges de pailles en désordre, dorées et brillantes. – Quelques kilomètres plus loin je longe une immense tapis vert, grouillant, comme constitué de filaments emmêlés, cherchant à agripper de quoi se relever, je n’y prête pas trop d’attention jusqu’à ce qu’une odeur très particulière vienne capter complètement mon attention : celle, bien connue, des pois que l’on écosse. Ici amplifiée, enivrante comme toute dilatation exceptionnelle d’une perception, ensuite presque écoeurante, dégagée, distillée par plusieurs hectares de légumineuses chauffées par le soleil. – Beaucoup plus loin, à un moment où le regard peut plonger loin dans le patchwork des parcelles agricoles, d’affolantes surfaces souples fines, presque transparentes, très loin, comme d’immenses foulards de soi remuant sur un tapis végétal, d’un mauve léger et scintillant, les champs de lin qui fleurissent. – Sur le retour, m’arrêtant pour avaler un biscuit près d’un champ séparé de la route par un fossé envahi d’orties, de chardons, de graminées et entouré de sureaux et d’aubépines, deux cigognes se promènent, silencieuses, lentement, le long des haies, séparées d’une bonne centaine de mètres, deux formes animales, méditatives, dans un cloître. – ) Il s’agit d’un article paru dans Le Monde sur une exposition de Philippe Parreno à Beaubourg. Titre de l’article : « Philippe Parreno s’invente une biographie en images. » (Exposition qui mérite certainement le détour, là n’est pas mon propos.) « Cet artiste brouille les frontières entre spectacle et exposition. Entre les images aussi – fiction ou documentaire. La prolifération et la sacralisation de l’objet d’art, voilà tout ce qu’il déteste. » En soulignant que son œuvre travaille la production audiovisuelle plutôt que l’objet lui-même, l’article en arrive à cette citation de P. Parreno : « Notre génération a grandi avec des images, pas avec des objets, explique-t-il. Je ne me souviens pas de la table de ma grand-mère à Oran… » Très bien, me dis-je, nous voilà confronté à cette génération qui a baigné dans les nouvelles cultures d’images. Je retourne lire l’âge de l’artiste : 44 ans. J’en ai 49. Sommes-nous vraiment de générations différentes !? Vise-t-il spécifiquement sa génération d’Oran ? Ou l’entend-t-il de manière beaucoup plus universelle ? Comment un artiste dont le travail relève tout de même d’une économie de la singularité peut-il en venir à « légitimer » ses choix et orientations en se plaçant comme représentant d’une génération !? Sans chercher à vérifier son propos qui est bien le genre d’affirmation qui peut s’objectiver ? C’est clair que, d’une certaine manière, je n’ai pas partagé la même relation à l’image que celle qu’il évoque comme étant la norme, n’ayant pas vécu dans une maison dotée de télévision avant mes trente ans. Néanmoins, étant de la même génération que ce monsieur, depuis que j’ai lu sa déclaration bidon, je pense à tous les objets que j’ai envié, convoité, étant enfants. Depuis des babioles dans les vitrines des grands-parents jusque des outils patinés, des insectes dans la collection de mon père, des objets ramenés d’Afrique, des jumelles, des armes, des jouets… Ces jouets qui, du reste, partagés par tous les enfants autour de moi, sont à présent devenus des objets de collectionneurs, reflets que nous avons traversé une époque envahie d’objets. Nous sommes nés dans les années 60, nous avons grandi avec le boum de la société de consommation, la prolifération croissante des objets en tout genre… Depuis que j’ai lu cet article, avec ce culot d’artiste qui, quelque part, me choque, je sens que, piquée au vif, ma mémoire travaille, drague les fonds, promène des faisceaux lumineux dans les coins les plus sombres, tente de ranimer tous les objets que j’ai manipulé comme étant inséparables de ma vie, constitutifs de la formation du désir de vivre, et tous les objets convoités, que j’ai rêvé de posséder, qui me semblaient incontournables pour avancer, me découvrir, m’accomplir, m’épanouir… Je cherche leurs visages pour restituer ma « biographie en objets », symétrique à celle de Parreno, moi qui, contrairement à lui, appartient à une génération qui a grandi dans un monde fait d’objets et de leurs mirages. (PH) – Philippe Parreno, Douglas Gordon, portrait de Zidane. –  Trace sonore de Parreno en Médiathèque

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