Sorbet, farce et coutures

sorbet

Introduction, des champs à la cuisine. Le moutonnement gris des nuages, l’alternance improbable de ciel d’encre et de bleu azur, les flashs de soleil intense autant qu’éphémère, le vent qui tord et chiffonne les céréales de quelques rafales anarchiques ou dessine des vagues régulières dans les champs en pleine croissance, tout ça fouette admirablement l’incroyable gamme des verts. L’étendue soyeuse, presque émeraude, du jeune lin, celle tendant vers le jaune du froment ébouriffé et vaporeux (effet de la lumière diffractée dans ses épis échevelés), piqué des petites fleurs blanches de camomilles, bordés de coquelicots. Les talus submergés de graminées sauvages. Les alignements des jeunes maïs et du blé, drus, durs, réguliers sur une terre sombre. Les bosquets rayonnants de leurs sureaux en fleurs. L’air frais mouvementé qui secoue tiges, corolles et épis brasse des parfums corsés de pollens, de cerfeuil, d’ail sauvage (longeant les sous-bois) happés par le cycliste silencieux comme des substances d’oubli désaltérant… Couleurs, parfums, substances épicées que le cerveau presse, malaxe, comme pour confectionner une compresse rafraîchissante. Dont l’effet apaisant ressemblerait assez à ce que dégage la contemplation (visuelle, olfactive, thermique) d’un appareil à sorbet de pommes vertes manœuvré par la sorbetière… Fabriquer des sorbets (poésie et lyrisme givré), farcir et coudre des pigeonneaux pour y enfermer la farce (artisanat et sadique exutoire sur cadavres), vider des bouteilles de vin avec des amis (ivresse et transindividualisation empathique), toutes activités qui facilitent la rumination mais ne suffisent pas à effacer complètement les coutures douloureuses (politiques ou autres) apposées à vif sur le quotidien. Révolutionnaires & Inrockuptibles. Je commencerai par un message récent dans la newsletter des Inrockuptibles intitulé « La révolution du mobile » : « Avec le développement du wifi, de la technologie 3G et des écrans tactiles, ce qui ne paraissait encore qu’une utopie il y a cinq ans devient réalité: il est aujourd’hui possible d’être à la fois nomade et relié au monde. Consulter ses mails, lire des livres, regarder des programmes télé, écouter de la musique: tour d’horizon des possibilités présentes et futures de la mobilité. » Quelque chose d’hyper agaçant dans cette annonce, qui ne passe pas ! Pourquoi cette tournure tendant  à communiquer l’exaltation de cette « révolution » ? Est-ce pour se mettre d’emblée dans le ton dominant de la techno-domination et draguer les publics qui s’y intéressent (supposés nombreux) ? Est-ce du marketing : séduire en entonnant le chant d’une nouvelle épopée dont on se présente comme les hérauts ? S’agit-il au fond réellement d’une révolution ? Se sont-ils posés cette question ?  Pourquoi cette presse qui se prétend et occupe de fait la place de ce qui devrait être une presse plus ou moins critique abandonne toute velléité de favoriser des appareils critiques ? Nul doute que cette technologie mobile puisse être utile dans certaines occasions. Mais dans le fond : en a-t-on réellement besoin ? A-t-on besoin de se connecter partout et tout le temps sur Internet, de surfer, d’envoyer des messages ou d’en lire, de regarder la télévision n’importe où grâce au wifi !? Oh ! non ! pas la télé n’importe où !! quel ravage ! Finalement quand est-ce que les cerveaux se paieront le luxe de ne plus être connecté ? Les cerveaux de qui (j’ai envie de dire « de quelle classe ») ? Imaginons qu’une majorité de gens se connectent en permanence, dans la rue, le train, au bistrot, au Supermarché sur Facebook et Twitter (parce que globalement, la « révolution mobile » risque surtout de booster l’addiction à ces « services ») … Mais ça donne quoi finalement !? Parce que se brancher quand je veux où je veux (pratique valorisée par le qualificatif « nomade », mais de quel nomadisme s’agit-il !?), ça servira à échanger quel type d’informations, de commentaires, de propos, de réflexions… !? Oublie-t-on que le cerveau a besoin de temps, de ressassement, de recul, d’incubation pour formaliser de la matière communicante ? Des choses à dire ? Révolution !? Ces technologies, étant leur force industrielle d’émergence, sont difficiles à rejeter : on risque de passer pour conservateur, ringard… Mais de là à les magnifier… Politique et twitter. Dans le même ordre d’idée, Le Soir rendait compte de l’usage que les hommes politiques faisaient de Twitter, dans leur campagne électorale. L’article, sans être laudateur de ce nouvel outil de marketing politique, le présente tout de même comme quelque chose d’obligé et pouvant réconcilier citoyens et politiciens. Pour « analyser » cette nouvelle technologie, il est fait appel à des spécialistes : « manager et consultant en nouveaux médias » ou « concepteur des logiciels utilisés par ce genre de technologie », bref, des spécialistes objectifs, qui n’ont, bien entendu, aucun intérêt dans la propagation de ces nouveaux médias communicants ! (On fera appel à un philosophe critique de temps en temps, pour donner le change) « Comme il n’y a que 140 caractères, il n’y a pas besoin d’être une grande plume. Il suffit de faire passer son message, qui peut être lu instantanément par 150 personnes voire beaucoup plus », dit l’un et l’autre d’ajouter : «Twitter peut être un outil de transparence extraordinaire de l’action politique ». Oui, sans doute l’a-t-il rêvé, mais comment Twitter générerait cette transparence et ce « mieux » dans la gouvernance, il n’en dit pas grand-chose. Message de Didier Reynders : « fait une promenade avec le chien sous le soleil de Hesbaye ». Ah oui, la politique soudain me semble transparente. Soyons sérieux, comment des messages de 140 signes pourraient réconcilier le citoyen avec la politique, ce qui nécessiterait de prendre connaissance de l’existence de programmes politiques, de leurs tenants et aboutissants, ce qui implique de renouer avec la belle complexité politique, de manière adulte, sans tabou, au lieu de l’escamoter, ce qui ne peut que conduire à ruiner le désir de s’engager dans des agencements politiques. Comment le ballet de petites phrases, racoleuses (faire sentir que l’on est proche des gens), ou héroïques (confessions d’hommes comme vous et moi engagés dans le combat électoral), pourrait-il élever le débat et placer le projet de société au cœur des préoccupations et des projets d’action ? Allez twitter au diable ! Méditons cette phrase de Jean-Luc Nancy dans un long entretien dans Libération : « Tout passe par la politique mais rien ne peut s’y accomplir. La politique est toujours ‘pour demain’ ». Titre de l’entretien : « Le sens de l’histoire a été suspendu ». Il évoque une grande enquête réalisée en 91 par le PS (France) auprès des intellectuels et dont le résultat le conduisit à dresser ce constat : « Une rupture était consommée entre « pensée » et « politique », et j’ai commencé à me dire que, à travers cet évanouissement déjà sensible, c’est autre chose qui était en train de s’arrêter. » Soit : « L’histoire représentée comme émancipation de l’humanité. Le sens de l’histoire a été suspendu, et cette suspension n’est pas provisoire. Je ne dis pas qu’une histoire ne va pas reprendre, autrement. Mais être de gauche, c’était vivre dans le sentiment de participer à une histoire progressait, bon an mal an, vers la possibilité d’une plus grande justice sociale, d’une société plus juste, plus heureuse, plus pacifique. » face au « manager et consultant en nouveaux médias », j’ai la faiblesse d’accorder plus de crédit aux propos d’un tel penseur. Même si les nouvelles technologies peuvent être exploitées pour « relancer une histoire, autrement », ce n’est certainement pas en fonçant tête baissée dans des dispositifs tels que Twitter. Ce n’est pas là que l’on parviendra à rétablir le contact entre « pensée » et « politique ». Or ce serait la seule manière de restaurer la légitimité du politique. La culture aux abonnés absents. « Le ministère de la culture n’a pas vu le jour aux Etats-Unis parce que Barak Obama a plus urgent à faire. » (Frédéric Martel dans Le Monde) C’est tout de même surprenant quand l’on sait que la culture est ce qui peut façonner un projet de société (ce n’est pas une simple question de budgets et subsides pour les institutions, bien que ça compte aussi). Mais nous venons de vivre une campagne électorale (régionale/communautaire et européenne) où la politique culturelle est la grande absente (ça devient une habitude). Comme si les appareils politiques ne savaient plus que faire de cette question culturelle. (Preuve que « pensée » et « politique » restent distincts !?). Ils semblent incapables d’en mesurer l’importance, dans ce qui constitue les imaginaires et les cerveaux, donc les ressources humaines de demain et ils abandonnent ce terrain primordial aux industries de programmes et leurs « révolutions du mobile » et autres gadgets marketing à la Twitter (« parlez de vous en flux permanent et sous forme de slogans, devenez votre propre marketer »). Farce. (PH)

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