Moins seul face à Harry.

J’ai suivi (comme beaucoup) le grand tournant dans la carrière de Clint Eastwood. Quand, de paria ultra-droitier on lui a taillé un costard de réalisateur génial, sauveur du cinéma d’auteur grand public, nouveau classique miraculeux. Et je suis allé voir les premières réalisations de cette nouvelle ère, sans jamais réussir à être convaincu. J’y ai toujours senti une sorte de grandiloquence suspecte (donneuse de leçon) même sous les dehors les plus humbles et pour l’esthétique, oui, une certaine classe, faite de poncifs bien ajustés, un joli vernis un peu laborieux, juste ce qu’il convient d’exhiber quand on recherche une nouvelle respectabilité. Tentative de légitimer par la forme un fonds de commerce dépourvu d’élégance et d’ouverture. Quant à l’approche des thèmes abordés, je n’ai jamais pu me défaire de cette impression de conventionnalisme, de conformisme systématique à peine voilé par les artifices d’une mise en scène laissant planer le doute (à force d’importer, par l’imitation, des valeurs formelles à l’origine étrangère au convenu des opinions travaillées par le cinéma d’Eastwood). Mais voilà, à force d’être confronté régulièrement aux hommages adressés au vieux flic repenti, aux louanges unanimes de la critique pour ce sauveur du cinéma populaire, j’ai cessé de s‘y intéresser pour m’épargner cette épreuve récurrente du décalage systématique avec l’opinion publique et critique, cessant même d’en parler, tout simplement. Aller contre Harry était devenu de l’ordre de l’inconcevable, la moindre critique devant tout de même concéder qu’il s’agissait au moins de bon cinéma. Et puis, je lis « Clint Easwood a-t-il vraiment changé ? », article de Philippe Person dans Le Monde Diplomatique. Où je glane des informations telles que ces déclarations de Clint Eastwood en 2008, à propos d’Harry : « Pour moi, Harry était juste un type en colère contre un système qu’il jugeait corrompu et inefficace. Confronté à un taux de criminalité galopant, entravé dans l’exercice de son métier par la bureaucratie, la basse politique, il en venait à se comporter de façon extrême. – C’était une époque où l’establishment de gauche se préoccupait surtout du droit des accusés. D’un autre côté, de plus en plus de gens se demandaient ce qu’il en était du droit des victimes ! Il se trouve que j’étais de ceux-là. Du coup, j’avais une certaine sympathie pour le personnage de Harry ». La colère contre la corruption généralisée (systémique), la haine de la bureaucratie stigmatisée comme source de tous les maux, la dénonciation de la « criminalité galopante » (surenchère dans la thématique sécuritaire) ce sont bien des thèmes qui structurent l’idéologie du « réformisme » ultra-libéral. Et pour moi, une « atmosphère » qui imprègne toutes ses œuvres. Je suis « ravi » d’apprendre que son programme et son action politiques, quand il a été maire de sa ville, reposaient bien sur ces orientations libérales surtout favorables aux riches (retiré de la politique active, il continuerait, via consortium, à influer sur le bon ordre à faire respecter). Ravi aussi d’apprendre que Skorecki était un des rares s’obstinant égratigner  l’éternel cow-boy! Reste pour moi la question principale : comment s’installe un aveuglement aussi unanime et constant ? Par la baisse d’un niveau qualitatif général conduisant à compenser sur un produit de substitution « valeur sûre » (il faut bien que la critique puisse soutenir quelque chose) ? Par le fait que, s’agissant des thèmes qu’il aborde, violence, racisme, intégration, un vernis de bon sentiment, cette impression dégagée par l’anti-héros qui cherche la justice, on puisse confondre réformisme de droite et réformisme de gauche (relire alors Robert Castel), en en faisant pas assez le lien avec les travaux de sociologie politique qui invitent à se défaire des approches stéréotypées ? Cette méprise étant facilitée par la posture anticonformiste de l’anti-héros, pierre angulaire de ce cinéma, l’anti-héros, en l’occurrence penchant plus du côté « anarchisme de droite »… Je ne culpabiliserai plus de ne pas parvenir à aimer le cinéma d’Eastwood ! (PH)

harry

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Une réponse à “Moins seul face à Harry.

  1. Monsieur,
    je faisais quelque chose qui d’ordinaire ne m’apporte pas beaucoup de plaisir, c’est-à-dire que je m’auto-google-isais pour connaître les réactions à mon article dans le Diplo, avant d’en parler demain dans l’émission de Daniel Mermet, quand je suis tombé sur vos commentaires. j’ai l’impression de n’avoir pas écrit pour rien ! C’est, croyez-moi, un sentiment rare !
    Merci…

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