Archives mensuelles : mai 2009

Aux sèves et masques à gaz/Les nouvelles cavernes.

Promenade urbaine, 15 mai 2009

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 Introduction : Neurologie/Promenade/Set up/ En dépouillant la presse matinale, dans le train, lu ceci au niveau des pages « sciences & société » du journal Le Soir : « Neurologie. Deux systèmes actifs. Rêvassez, ça vous dopera le cerveau. » L’article se base sur des recherches de Kalina Christoff (Université Colombie-Britanique) étudiant l’activité cérébrale durant des exercices de concentration ou d’oisiveté. L’observation révèle que les opérations neurologiques, alors que le cerveau nous semble battre la campagne et tourner dans le vague, sont plus importantes, d’une amplitude plus large et profonde, de nature à régler des problèmes plus complexes que ce que demande, par exemple, la résolution d’un problème de mathématique lors d’un examen scolaire. Dès lors, la métaphore est filée un peu loin jusqu’à s’amuser à déclarer qu’un élève qui « baille aux corneilles » a plus de chance de trouver la solution qu’un studieux hyper concentré. J’ai assez rêvassé sur mes feuilles d’examen sans avoir étudié pour pouvoir affirmer que cette méthode ne donne rien de bon. Il s’agit bien de fonctionnements distincts. Dans un processus de long terme d’acquisition de connaissances, les périodes d’oisiveté sont nécessaires. La machine cérébrale semble alors effectuer une sorte de set up généralisé, remettant à jour toutes ses données, les combinant et les recombinant jusqu’à trouver de nouvelles combinaisons qui conduisent à débloquer des situations, déplacer des perspectives qui semblaient bouchées, faire poindre l’une ou l’autre idée qui remotive, redonne des raisons d’y croire et d’agir. C’est aussi un peu à cela que servent mes promenades urbaines. Opérer une déconnexion des problématiques qui exigent ne concentration au jour le jour tout en pratiquant une immersion dans un environnement et une activité d’attention « flottante » qui en recoupe les préoccupations de fond. Soit une immersion dans la vie d’une grande ville avec comme fil conducteur la rencontre de propositions artistiques, tout en observant le contexte, la vie dans les rues, les décors urbains ordinaires, les ambiances… Au menu, quelques galeries à visiter, des rues à parcourir, des lieux à découvrir, un repas en ville, une séance de séminaire (comment s’organise la pensée en ville), des galeries d’art… Démarrage en grotte. Un bon départ : petit détour par la galerie Vallois qui présente « Conatus : celui dans la grotte » de Boris Achour. Toute la galerie est habillée de papiers collés de couleurs vives, disposés en strates irrégulières (impression de pose étudiée pour restituer un dessin, l’idée d’un sous-sol travaillé en couches d’énergies désirantes) pour créer cet effet de caverne radieuse. On n’y disserte pas sur les ombres inquiétantes du dehors mais on se trouve là au fond d’un réceptacle qui recueille les couleurs cachées du dehors. Quelque part il y a un monde multicolore dont les ondes descendent jusqu’ici, dans la grotte, réceptacle idéal. L’espace est occupé par des stalactites impressionnantes (l’idée que l’on se fait du temps infini pour que se compose une stalactite réelle de calcaire, transpose à celles-ci, faites de couleurs progressivement condensées en pyramides inversées et tordues, l’impression de temps, que toute cette installation est l’aboutissement d’une longue gestation, comme pour un site souterrain naturel.). Le sol est balisé par des synthèses de feux de camp fluorescents. Il y a quelque chose d’irradiant. Les parois sont ornées de dessins géométriques, noir sur blanc, évoquant ces feuilles de jeux qu’il faut colorier selon des instructions précises pour découvrir le motif « camouflé » dans l’ensemble des formes. Néanmoins, ici, des formes très précises se distinguent, des pisseuses en positions diverses, la flaque noire constituant comme des formes géographiques à interpréter, des continents noirs à explorer, à reconnaître. Banane. Dans le «project room » de la galerie, Gilles Barbier présente « Banana Riders ». La banane est un indice récurrent dans le travail de l’artiste depuis sa réalisation « L’Usine de vaseline onirique » (titre à méditer). Déclaration de l’artiste dans la revue « Particules » : « … la théorie algorithmique de l’information (TAI) m’a fourni de précieux outils. Ma vision probabiliste de l’art y puise des concepts qui me permettent d’articuler le non-linéaire, le complexe, l’incertitude, voire l’absence de motif général. La TAI m’autorise à affronter l’idée de dépenser ma vie au service d’une œuvre dont je ne sais si elle forme un nuage vague de données gratuites, un automate cellulaire, un ensemble de bouclettes au sein d’un espace modulaire ou bien reliées en une grande boucle. » Sous un certain angle, « Banana Riders » ressemble bien à une boucle. Une oriflamme qui se bouffe la queue. Une centaine de bananes, moulées en résine et peintes à la main, en chevauchées aériennes, cavalcade de sorcières, chevauchées par de fringants et désuets cavaliers en redingotes et hauts de formes qui portent les étendards des agents chimiques (naturels ou non) qui donnent fières allures aux bananes volantes. Plus on se rapproche de la queue de cette charge de fruits, plus leur état se dégrade, ligne du temps suspendue dans les airs… Voilà déjà un bon viatique à rêvasser en déambulant dans les rues. Jusqu’à trouver, pas loin, hors galerie, une banane, une vraie, exposée soigneusement. En attente. Pigeons, masques à gaz. Dans la rue Cardinale, repéré plusieurs pochoirs de pigeons portant des masques à gaz. Les couleurs sont variées, selon le fond choisi, le rendu n’est pas toujours net, le figuratif s’estompe dans les coulures. J’en ai photographié trois, d’autres avaient fait l’objet d’un nettoyage. Il doit avoir une raison à leur présence groupée dans cette rue (sans doute est-ce lié à un vernissage qui s’y est déroulé) ? Bistrot. Une halte au « bistrot des Beaux-Arts », c’est aussi une pause dans une sorte de caverne d’où observer l’extérieur (par la vitre et ses rideaux, par un miroir) et les allées et venues entre intérieur et extérieur renseignent sur le rythme de vie du quartier. Des galeristes en attente de visiteurs, des peintres du bâtiment qui s’en jettent un en vitesse, des professeurs et des étudiants des Beaux Arts. Une vraie vie liée aux activités du coin, avec les habitants ou les usagers immédiats. On sent dans ce genre de grotte (aux parois aussi couvertes de peintures anciennes qui s’écaillent) que la ville se partage en deux grandes zones qui se superposent et qu’il y a des frontières. Il y une ville qui correspond à ce que Saskia Sassen appelle la ville globale (qui brasse les affaires globales, financières et de loisirs, et les touristes) et l’autre qui est la ville ancienne. Les deux, bien entendu, en maints endroits, se recoupent, s’interpénètrent. Une cour vitrée. Après une longue période de travaux, les Beaux-Arts de Paris réouvrent au public la Cour vitrée du Palais des études. L’inauguration est toute fraîche. Pour la circonstance, dans cette immense cour couverte, Giuseppe Penone a installé une « Matrice de Sève ». « Un sapin de 24 mètres de long scindé en deux dans sa longueur et dont le cœur évidé recueille une odorante résine d’épicéa ». C’est impressionnant. D’abord, l’objet naturel, brut, avec ses branches cassées, sa silhouette épineuse, son écorce rugueuse et sa taille qui lui permet d’occuper une place importante dans le lieu, en le mesurant (il n’est pas finalement « déposé », exposé, il mesure le sens de cette cour), tout ça crée un contraste avec le fini poli de la cour. Et puis ça le rejoint, l’arbre figurant une sorte d’épine dorsale nécessaire au lieu. (En rêvassant, des significations s’éveillent, se rencontrent). L’œuvre en elle-même a pour moi, directement, un aspect religieux. Il m’évoque ces reliques contenant du sang qui, en certaines occasions, se liquéfie. Ici, bien que l’arbre soit ouvert, tranché en deux parties séparées, l’artifice de l’art cherche à donner l’impression que la sève reste vive, bouillonnante. C’est la métaphore de la sève des études indispensables à la vie, au progrès, au futur, à nourrir l’arbre collectif de la connaissance. Placer une « Matrice de Sève » au cœur d’un bâtiment d’enseignement artistique qui est censé entretenir, à l’intérieur de l’écorce de ses classes, la matrice créative des arts, est en soi une belle image. Contraste : la bannière sur la grille qui alerte les consciences sur les dangers de marchandisation de l’enseignement artistique… Poisson. C’est vendredi, jour du poisson… Aux Bouquinistes, menu du marché, filets de maquereaux marinés sur avocade, mulet à la peau croustillante sur papeton d’aubergine avec huile d’olive, Sancerre fruité et juste ce qu’il faut dans le rêche… Voici une salle à l’intersection de la ville ancienne (très locale) et de la ville globale (traversée de flux qui délocalisent, déterritorialisent l’imaginaire urbain). À la fois des habitués et leurs tables réservés, des touristes de toutes les langues. La vue est dégagée sur une partie des quais et leurs bouquins exposés à tous les vents (vieux métier dehors, cuisine entre tradition et invention à l’intérieur, passages). Succession d’averses et d’éclaircies. L’accueil et le service sont agréables, parfois trop présents mais dans un sourire détendu bien qu’affairé. (Je me demande si, entrer seul dans ce genre d’établissement, la casquette sur les yeux, à la cause de la pluie chassée par le vent, mais en ressemblant à quelqu’un qui cherche l’incognito, installer son carnet et son bic pour prendre des notes, photographie les plats, n’est pas un bon plan pour être particulièrement soigné !?) Passe-murailles/ Photographe photographié. En plusieurs endroits de la ville, je me suis trouvé face à face avec des passe-murailles, des hommes en costards (pas tous les mêmes) sortant des murs, venant à la rencontre des passants. Indication que la ville comporte plusieurs dimensions, plusieurs vies ? Appel à rompre les murs qui séparent et cloisonnent la solitude ? Il faudrait pouvoir retrouver toutes les occurrences de ce passe-muraille, sont-elles réalisées par la même personne, le trajet qu’elles dessinent à-t-il une portée, s’inscrit-il dans une démarche, les lieux sont-ils choisis en raison d’une signification particulière (réflexion nourrie surtout lorsqu’il s’agit ainsi d’un motif entre le figuratif et le conceptuel). Ce n’est que dans le quartier de Belleville que j’ai rencontré plusieurs fois l’affiche « sin arte la vida seria un error », un seul échantillon au complet, non déchiré. Sur un mur conduisant vers une cour, à l’angle duquel un beau photographe réaliste prend le portrait de tous les passants, y compris les touristes et/ou les rêvasseurs comme moi qui viennent mater le quartier. (Juste en vis-à-vis d’un kiosque où les revues pornographiques sont affichées beaucoup plus en évidence que dans d’autres quartiers plus chics ou plus « globaux ». Est-ce une indication « sérieuse » quant à une réponse discutable sur des notions de « misère sexuelle » plus présente dans les quartiers populaires ?) Croisé aussi plusieurs autres pochoirs, comme des cachets, des blasons apposés à même le trottoir. Autre caverne. Après plusieurs heures exposées aux mouvements de la rue (aux flux urbains contradictoires locaux et globaux !), entrer dans la galerie Daniel Templon où expose Eric Fischl (Nouvelle Figuration) procure un peu de cette sensation que l’on éprouve en allant s’asseoir dans une église pour se reposer. L’espace de pénombre organise avec soin le jaillissement de formes sombres, bronzées, aux reflets cabossés parfois presque dorés, d’ombres géantes qui envahissent les murs, d’impressions de forces qui jaillissent vers le haut, d’élans en tous sens, mais aussi de poids, de silhouettes qui tombent. Une étrange danse figée balayée par des faisceaux lumineux. Là, la grotte n’est plus de couleurs, mais réunit les formes éprouvées, les vibrations qui luttent pour libérer la vie de ses gangues, les rites pour trouver de nouveaux élans et les ombres qui forment comme un barrage immatériel dont il est impossible de s’affranchir. Une confluence de primitif et de moderne. Les danseurs (bronze et tissu) évoquent la grâce déchaînée d’une invocation ancestrale, mais elle est réalisée à partir de photos récentes (prises par l’artiste) de danseurs brésiliens. Ces sculptures monumentales, réunissant techniques à l’ancienne et pratiques actuelles dans la manière de penser l’art, se situent entre le penseur torturé immobile dans l’effort et des corps possédés cherchant des issues dans leurs joies et leurs douleurs. Partageant allégresse et ramassant ensemble, compassion, ses victimes, ses victimes. Impressionnante, dans la petite salle de la galerie, l’installation de « Tumbling Woman », un corps de femme en chute posée au sol. La position donnée au corps, la solitude et le vide autour de cette posture et l’habile jeu de lumière, donne l’impression que ce corps continue de chuter, ne touche jamais vraiment le sol, l’impact fatal n’a pas lieu, il est retenu, comme s’il était soudain et miraculeusement détourné par une immense douceur qui vient protéger ce corps nu précipité dans l’abîme. Il s’agit d’une variante d’un hommage aux victimes du 11 septembre qui fut expose au Rockefeller Center de New York et « retirée après des plaintes du public. Certaines personnes avaient été choquées par la posture de la femme qui rappelle les chutes des victimes du World Trade Center. » Cabinets. Enfin, je constate que les WC ont toujours la cote, on les retire, ils reviennent ailleurs, s’installent selon un autre ensemble, autre alignement… Aperçu aussi en plusieurs endroits, et ce n’est pas la première fois, ce dragon se mordant la queue… (PH)

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La globalisation. En chantant, malgré tout.

Saskia Sassen, « La globalisation. Une sociologie. », 324 pages, Gallimard, 2009 (pour la traduction, texte de 2007)

 sassenTout ce qui a trait à la globalisation, à la mondialisation, est stratégiquement capital dans une réflexion sur l’avenir des services culturels aux populations. L’avenir des opérateurs culturels est lié au devenir global puisqu’il s’agit d’une dimension où s’épanouissent par excellence les industries culturelles. Penser ce que doivent devenir ici, dans notre société, médiathèques et bibliothèques ne peut se faire sans investiguer les études effectuées sur toutes les dimensions de la globalisation. Notamment ce que l’on peut caractériser comme étant la création et le développement d’un « imaginaire global ». C’est bien par la constitution d’un tel imaginaire que l’on donne envie d’aller vers un style de vie propre à la société globalisée. Les médiathèques et le bibliothèques sont bien là, dans le corps social, pour éviter que l’on fasse n’importe quoi avec ces questions d’imaginaire (de désir). Finalement, l’imaginaire global est peu analysé dans le livre de Saskia Sassen… (Il est bien mentionné page 138 : « … les imaginaires façonnés par l’industrie du divertissement global… », mais sans plus, pas de développement particulier sur la question.) Personnellement, mon attention est attirée sur cet ouvrage par un entretien dans Le Monde. L’auteur y est présentée comme une consultante experte sur toutes les questions liées à la notion de « ville globale » et décrite comme une parfaite représentante de la nouvelle classe globale (sous entendu : elle sait de quoi elle parle). Toujours en déplacement, toujours en avion, sa ville est l’aéroport global, selon l’approche de Virilio et proche de certains personnages dans le théâtre de Falk Richter (il la cite par ailleurs avec une légère ironie dans une note de bas de page !). Et elle se sent bien dans ce nouveau nomadisme. Comme garantie du sérieux de son travail sociologique sur la globalisation, il aurait mieux valu exposer sa méthode de travail de sociologue. Le texte se tisse autour de quelques idées fixes martelées comme des révélations destinées probablement à une catégorie d’individus qui auraient, de la globalisation, une représentation très caricaturale, du genre : l’économie globale est totalement délocalisée et dématérialisée, les travailleurs de l’économie globale sont tous des cols blancs, des cadres supérieurs techniciens… Idées fixes/Portes ouvertes. Donc, les idées fixes s’appuient sur une enfilade de portes ouvertes que Saskia Sassen enfonce comme pour la première fois : « Il n’y a pas d’industrie ou d’entreprise entièrement dématérialisée. » (Merci) A partir de là, elle construit sa réflexion qui consiste à dire qu’il faut penser les choses autrement, forger de nouveaux concepts pour réfléchir de manière appropriée ce rapprochement entre le réel et le virtuel, aborder d’une manière neuve toutes ces questions de frontières entre vieux monde national et monde global, ce qu’elle appelle les « zones frontalières analytiques » entre systèmes de représentations qui se recoupent : « Pourquoi zones frontalières ? Parce que ce sont des espaces qui sont constitués en termes de discontinuités – les discontinuités trouvent là un terrain plutôt que d’être réduites à des lignes de séparation. Une grande partie de mon travail sur la globalisation économique et les villes s’est concentré sur ces discontinuités et a été un effort pour les reconstituer analytiquement en zones frontalières plutôt qu’en lignes de séparation. Cette perspective fait surgir un terrain sur lequel ces discontinuités peuvent être reconstruites en termes d’opérations économiques dont les propriétés ne sont pas simplement une fonction des espaces de chaque côté (c’est-à-dire une réduction à la condition de ligne de séparation), mais aussi, et de manière plus centrale, une fonction de la discontinuité même, l’argument étant que les discontinuités font partie intégrante, sont un élément du système économique. » Refrain sur les anciens : « les catégories anciennes ne suffisent pas », entendez les catégories anciennes d’analyse, celles qui servent jusqu’ici à critiquer la globalisation. Il faut de nouvelles catégories, refonder la sociologie en fonction de ce qui se met en place dans la globalisation. L’Etat National. Saskia Sassen ne s’exprime jamais comme Robert Castel : « La mondialisation des échanges, la libre circulation des marchandises et des capitaux, vont faire que cet Etat-nation n’a plus l’autonomie suffisante pour décider et mettre en œuvre ses politiques économiques et sociales. » Mais Robert Castel est un utilisateur typique des catégories anciennes. S. Sassen ne nie pas que les tendances actuelles puissent engendrer un déficit démocratique mais, dans l’ensemble, elle semble considérer que ce qui se passe est une évolution aux issues incertaines, à l’égard desquelles il faut rester vigilant, mais susceptible aussi d’aller vers le mieux. L’Etat-nation ne disparaît pas, il est toujours une cheville ouvrière importante de la globalisation, c’est à partie de ses lois que sont discutées les règles de l’économie globale, simplement, il doit composer avec plus d’acteurs, d’autres enjeux, dont des intervenants puissants et privés. Tous les visages de la globalisation. La globalisation n’est pas constituée que des quartiers de la haute finance dans les villes globales mais aussi de tous les quartiers pauvres où se rassemblent le fruit de toutes les migrations, d’origines diverses, les petites mains de la globalisation (puisque comme la globalisation a des implantations concrètes, elle a des besoins très physiques, manutentions, entretiens, techniciens…). Pour comprendre la globalisation, selon l’auteur, il faut aussi analyser sur le même plan cette partie de population qui en participe : pas comme une conséquence, un dégât, mais un acteur à part entière, déterminant. Elle suggère que ce rassemblement de populations de cultures différentes, pour faire fonctionner les assises urbaines de la globalisation, fait que la globalisation est forcément porteuse de valeurs interculturelles. L’approche de l’émigration me semble assez confuse, parfois ambiguë, avec cependant des évidences, en fin de compte, que l’on ne peut que partager. A tel point que je m’interroge : à qui destine-t-elle ces pages sur l’émigration ? Qui vise-t-elle quand elle évoque ceux qui font de l’émigration des récits trop généraux et simplifiés ? Tout ça pour enfoncer une autre porte ouverte : les pays à forte immigration ont ou ont eu une politique d’appel, le passé colonial doit être tenu en compte… OK. Mais cela semble tellement évident que ça en devient troublant : vit-elle dans un monde où l’on n’a plus aucune notion de ces racines de l’émigration, écrit-elle pour une nouvelle classe qui a perdu la mémoire de ces flux de population, qu’il faille le leur rappeler comme s’il s’agissait du résultat de nouvelles recherches audacieuses ? Son objectif d’aborder les problématiques sans tabou la conduit aussi à souligner que les pires conditions d’existence peuvent progressivement apporter du positif : dans les populations émigrées dont la culture d’origine est très défavorable au statut de la femme, celle-ci est amenée à jouer un nouveau rôle. C’est souvent elle qui prend les choses en mains pour contacter les services sociaux, entreprendre les démarches pour obtenir le minimex… Elle développe aussi un chapitre sur un autre aspect de la globalisation, le marché du sexe, la femme marchandisée. C’est sans doute le seul thème où elle se scandalise sans réserve mais dans des pages qui restent au niveau de ce que l’on peut lire dans un reportage sérieux. Globalisation et nouvelle militance. À ceux qui critiquent la globalisation en se plaçant trop du côté des anciennes catégories, elle rappelle ce qui a été exploité en long et en large par les journaux lors des forums contre la mondialisation. Les outils de la globalisation permettent de nouvelles associations transnationales, d’élaborer de nouveaux modes d’actions et de pressions, de contraindre les pouvoirs publics de prendre en compte de nouveaux sujets politiques. Bref, de peser sur l’élaboration des politiques globales. Elle ne partage certainement pas l’opinion de Robert Castel : « … certaines ONG portent sans doute des aspirations sociales, mais leur pouvoir est incomparablement plus faible que celui des grandes instances internationales comme la Banque mondiale, le FMI ou l’OCDE dont le souci principal n’est pas (c’est un euphémisme) d’imposer des contraintes fortes à l’hégémonie du marché. » Saskia Sassen croit complètement à la possibilité d’une démocratie directe à partir des nouvelles technologies : « … la technologie peut-elle contribuer à la formation de sphères publiques interfrontalières pour ces types d’acteurs sociaux et elle peut le faire sans avoir besoin de passer par des institutions globales et en utilisant des formes de reconnaissance qui ne dépendent pas beaucoup d’une interaction directe ou dune action conjointe sur le terrain. Parmi les implications de ces options se trouve la possibilité de former des réseaux globaux qui court-circuitent l’autorité centrale et – ce qui est particulièrement important pour les organisations démunies – la possibilité pour ceux qui ne pourront peut-être jamais voyager de participer néanmoins à des luttes globales et de faire partie de publics globaux. » Toutes ces tentatives de créer des réseaux internationaux de résistance au niveau de la globalisation marchande sont décrites dans ce livre, en tout cas c’est ainsi que je le sens, non pas comme un argument contre la globalisation telle qu’elle se met en place financièrement (et en 2007, elle ne voyait rien poindre de la crise actuelle), mais comme un argument contre ceux qui démontent la forme actuelle de globalisation : « voyez, la globalisation que vous critiquez a aussi rendu possible cette résistance militante globale, elles se développeront ensemble. » Un peu sur la méthode. Beaucoup d’idées citées ou d’informations sont juste formulées comme des éléments fondamentaux sans aucun développement mais suivies, entre parenthèses, d’une série de noms et de dates : des auteurs et des dates de publications de livres d’où viennent ces idées qui ne sont plus à remettre en cause (matière connue, fixée, acquise). Exemple : « La ville est un espace bien plus concret pour la politique que la nation. Elle devient un lieu où les acteurs politiques informels peuvent faire partie de la scène politique d’une façon qui est plus difficile, voire impossible, au niveau national (par exemple, Williamson, Alperoviyz et Imbroscio en 2002). » Il y a une bibliographie de 42 pages. Ce n’est pas inintéressant à lire, comme si on découvrait comment pense la globalisation, par le biais d’une représentante de sa classe dominante, traversée par toutes les contradictions de cette nouvelle gouvernance mondiale. (PH) – Séminaire à écouter – 

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L’art échoué, problématique à suivre

 « Art-sur-Mer », Beaufort N°3

 beaufortindicatifPremière prise de contact très parcellaire avec la troisième édition de Beaufort. Sans grand choc pour ce que j’ai pu en voir et une série d’interrogations : que mettre en cause en premier ? un concept qui s’essouffle ? un choix d’artistes qui ne fonctionne pas ? une difficulté à me concentrer, à faire preuve de l’attention nécessaire ? Une œuvre exposée ainsi en plein air, in situ, ne s’appréhende pas de la même manière que dans un environnement muséal ou galeriste. Dans la nature, je m’attends à un dialogue entre la création et le paysage, à un dispositif en écho : le paysage influe sur l’œuvre, vice-versa (sur ma perception du paysage). Dans le cadre d’œuvres posées dans le sable, par exemple, sans doute faut-il rester là, jusqu’à sentir en quoi elles « altèrent » l’imaginaire que déclenche le mode d’être dans un environnement marin. Comment elles s’intègrent progressivement dans notre représentation du littoral, en deviennent parties intégrantes ? Je suis sans doute passé trop vite… – Je passerai sur l’intégration du travail de Lothar Hempel, un mât métallique, photo d’un danseur en saut figé vers le ciel, canne en plastique coloré collée sur le panneau photographique et inscription en néon terne faisant référence à Icare. L’effet en est anecdotique. Je n’ai pas été attiré par la sculpture monumentale, au profil de feuille gondolée, de Thomas Houseago célébrant la fragilité. C’est peut-être une erreur. Erigée face à une terrasse de café, elle apporte aussi une contribution plus « populaire ». (Il faut aussi imaginer l’effet autre que sur soi ; sans doute que des tonnes de touristes ou autres, en éclusant et mangeant leurs gaufres face à cette création, auront une relation bonne ou mauvaise à l’art, et c’est aussi significatif.) – L’installation de Buren (De Haan) est presque sans surprise, ne bouleverse rien, mais est agréable à vivre. Il conjugue sa marque de fabrique à l’atmosphère balnéaire, en soi c’est déjà une belle intégration. Ensemble de grands mâts portant des manches à air rayées, colorées. Ça donne envie de rester à proximité, de regarder le mouvement, l’ombre, le déplacement des couleurs. Ça donne une contenance légère aux rêveries typiques de glandouille sur mer. Les jeunes s’approprient l’espace géométrique délimité par les mâts pour leurs jeux de plage. – Le collectif mural Brigada Ramona Parra (célèbre pour ses grandes fresques sociales et politiques au Chili) a entièrement peint, avec les enfants du Préventorium marin, un long tunnel qui passe sous les dunes. Le style est figuratif, formes rudes, couleurs vives, scènes poignantes, frises tumultueuses. Comme un tunnel sous la mer qui ferait découvrir la vie difficile des marins et des mères chiliennes. Découvrir cette peinture vive et prolixe, un flot silencieux de choses incroyables et intarissables, dans cette atmosphère souterraine, sorte de passage secret, est assez magique. – Parachuté à Bredene, le cube métallique aux couleurs de l’arc-en-ciel de Sterling Ruby a, lui, vraiment du mal à s’intégrer, voire à justifier sa présence : « symbole de la beauté héroïque, mais qui se profile comme un objet pur et formel. Une œuvre qui évolue entre tragédie et décoration. » C’est l’extrait du commentaire. Optons pour le décoratif décalé ! Peut-être le genre de pièces flashy-trash qui a besoin de temps ? Le côté « héroïque » est dans l’arrogance des couleurs bâclées, sorte de pompier moderne, en désaccord avec la simplicité du lieu, de ses teintes et de sa force « tranquille » ? (À mener aussi, toujours, et sans jeter la pierre, une réflexion sur les commentaires qui accompagnent la présentation de ces œuvres : aident-ils vraiment ? sont-ils analytiques ? guident-ils vers une expérience personnelle ?) Un peu plus loin trône une sculpture polyédrique de Louis de Cordier en métal rouillé. Ce n’est pas mal (sans rien de renversant), en tournant autour, les angles dessinent, découpent des approches différentes du paysage, de l’horizon, de la mer. La forme, alors, est comme un prisme qui « pèse » sur les angles de coupe, les cadrages, la perception de l’espace. Est-ce par là qu’elle « entretient une liaison intime avec la mer, qui nous confronte à notre futilité et au concept temporel » ? N’y a-t-il pas un problème d’échelle ? L’œuvre n’est-elle pas trop petite pour cet environnement, trop esseulée ? Fallait-il voir plus grand et en multiplication ? – Aeneas Wilder, lui, ne s’est pas trompé d’échelle. Sa hutte de planchettes empilées est d’une majesté élégante, immense et légère, elle empiète à peine sur le territoire balnéaire. Elle est traversée par les éléments, elle ne retient rien, elle ne bloque rien. Fluide, aérienne. Elle est pourtant une sorte de chœur où règne une atmosphère très particulière, une enveloppe d’ombres et de lumières qui modifient les perceptions, les émotions. Une matrice de lumière vive et tamisée, en alternance, qui traverse la trame de bois, sans discontinuer. (L’alternance rapide d’ombre et de lumière peut provoquer l’hypnose, la perte de contrôle ; ici il s’agit d’une stimulation apaisante.) Les reflets sur les parois subtiles et labyrinthiques sont chatoyants. Le regard sur la dune, la plage, la mer, le ciel est renouvelé. Les sons eux-mêmes arrivent plus lentement, attentionnés. Les mouvements des corps semblent aussi différents dans ce flot de rayures sombres et claires, comme dans ces jeux de lumières paroxystiques, en boîtes, qui décomposent tous les gestes, mais sans violence. (Site de l’artiste avec des vidéos où on le voit construire ses oeuvres) – Il y a toujours des choses à prendre et même quand une œuvre me semble ratée, déplacée, voire arnaqueuse, finalement, elle alimente une réflexion critique, des doutes, des questions, et c’est l’essentiel. (PH)

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Vélo et château de sable.

chateauJe me suis lancé dans un Casteau-Blankenberge sans avoir assez étudié l’itinéraire. Résultat, après Renaix, et une fois sorti des Ardennes flamandes (à Kluisbergen, j’ai croisé le tracé de la « route Eddy Merckx »), beaucoup de kilomètres sans beaucoup de charmes. Par contre, beaucoup de vent, et fort (outre que ça durcit la course, ça crée un sentiment d’isolement). Ce n’est que vers la fin, en contournant Bruges et en filant enfin sur les petites routes vers la côte, qu’il y eut un vrai moment de grâce. Mais de toute façon, ça ne survient qu’après plusieurs heures d’effort, de ressassement et de radotages, après l’exaltation du départ et les premiers trente kilomètres faciles, après la concentration des 40 suivants (plus difficiles, vent contrariant), le doute et la fermentation des 30 qui leur succèdent (déception du paysage, chrono qui s’annonce mauvais, vent décourageant, doutes qui s’installent). Alors, il faut se refermer, s’appliquer, gérer les premières crampes. Entre Zedelgem et Varsenare, ça commence à devenir bien. Dans Varsenare, la petite route écartée qui rejoint Houtave est réellement prometteuse. Dans les polders, c’est la fin de la journée, le soleil est brillant, éblouissant. Le vent puissant pousse de côté et, de temps en temps, selon les virages, dans le dos. Subites accélérations. Le vert des prairies est lumineux. Les petits canaux sont parcourus de fines vaguelettes surmontés de cristaux scintillants. Sur les accotements, les ombellifères sont agitées, pliées en deux. L’air est déjà marin. D’une limpidité dérangeante. Chargé de pollen et de fines particules d’écume qui réverbèrent la luminosité. Dans cet état un peu second (fatigue, vent, hypnose du balancier des jambes), ce n’est pas vraiment regarder/voir le paysage que l’on fait. On l’absorbe, on le sent, on le respire de l’intérieur, il nous possède. Le nez dans le guidon, la gueule ouverte, les yeux dans les coins, les sens dopés par le palpitant hyper actif, hors de lui. C’est intense et fugitif. Une forme d’abandon, d’extériorisation. Exactement la même sensation quand s’effondre le château de sable sous le flux des vagues. C’est une sorte de « culture de soi » transmise aux formes éphémères de sable, un effort concentré, évacuation de tout ce qui n’est pas en harmonie avec une vie exposée au littoral, une recherche de gestes primaires, instinctifs, gratuits (dont le bénéfice est pourtant réel, sur le long terme, sans aucune trace matérielle). Une construction transitionnelle qui côtoie une sorte de transe au fur et à mesure que la mer monte. Et puis tout disparaît. Le processus d’effacement, d’écroulement, est fascinant. Ce qui ressemble le plus à une écriture rembobinée, qui défile à rebours. Plage nette, lisse. Une sorte de page blanche semble disponible (tout ne serait pas écrit ou plutôt tout peut se réécrire). De même qu’à vélo, dans la transe finale, au-delà de 130 kilomètres (en ce qui me concerne), l’impression d’un renouveau infatigable galvanise les muscles et l’esprit (qui s’imagine s’arracher à sa condition … (PH)

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Gentils massacres esthétiques

« Jeux de massacre », Pascal Bernier, Patrick Codenys, Harun Farocki, Mac’s, du 22 mars au 30 juin 2009.

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C’est une exposition amusante, légère et colorée comme une kermesse, superficielle et sensationnelle comme un parc d’attractions, une installation très « industrie de loisirs » (Disneyland) avec une accumulation d’anecdotes mises en scène de manière à faire sourire, sans que l’on sache d’emblée trop pourquoi. En regardant de plus près, en tournant autour des pièces, en lisant les commentaires dans le petit « guide du visiteur » (0,50 centimes), on discerne alors explicitement ce qui justifiait ce sourire. L’espèce de décalage entre l’esthétique « tourisme culturel » et ce qu’elle recouvre, les matières, les choses de la vie assemblées symboliquement par le biais du collage. Mais alors, ça ne semble plus si drôle que ça, le rire peut se figer, devenir dubitatif, se perdre dans une méditation crispée ou sans objet (creuse). L’ours brun qui copule l’ours blanc, on passe à côté en ricanant ou en soupirant (amusé ou consterné). Ouais bon. Mais voilà, l’ours blanc est empaillé et l’ours brun est en peluche, il y en a un qui met vraiment l’autre. Commentaire de l’équipe pédagogique, voici une mise en scène d’éléments sur « l’enfance, la sexualité et la violence ». « … On peut voir dans cet ours blanc, naturalisé et monté par un ours en peluche, le signe frappant de la suprématie progressive du faux sur le vrai, de l’industriel sur l’unique, du banal sur l’exceptionnel, du culturel sur le naturel ». Voilà, le ton est donné, soft, culture du divertissement détournée pour, par le biais d’assemblages d’éléments hétérogènes, lever le voile sur la réelle cruauté des jeux du cirque auxquels la société du spectacle nous fait participer malgré nous (jeux de massacre permanent). La mort est représentée comme sous jacente à cette éternité superficielle et télévisuelle de la fête permanente. Les confettis dessinent des têtes de mort, les crânes (ce qui subsiste quand les vers ont rongé toute la vanité de la vie) en débordent. Les squelettes sont abondants, par exemple enfermés dans des dispositifs qui les force à continuer leurs exercices de musculation ou de copulations forcenées (les obsessions de la forme physique et de la performance sexuelle poussées jusqu’à l’absurde). Un même type d’impasse du désir sans transcendance, qui reste incarné dans l’os de l’impulsion, de la compulsion à avaler l’objet de son désir, ce qui est bien entendu impossible et installe un régime d’impuissance et de frustration éternel, au-delà de la vie, jusque dans l’au-delà où nous subsistent nos squelettes, cette impasse est aussi montrée dans ce squelette de chien muselé prêt à bondir sur un os qui lui tourne près du museau…  En travaillant avec des objets naturels, des corps de papillons, par exemple, qu’ils rassemblent dans une vitrine en une sorte d’escadrille poétique de la mort, les ailes portant les insignes d’aviations militaires, il alimente une réflexion sur l’association entre fragilité et force de destruction. La multitude aussi d’infimes coups d’ailes qui peuvent entraîner des effets en cascade bouleversants, inattendus, devenir meurtrier d’une simple modification signalétique. L’ensemble Farm Sets (1977), des effets optiques dans une série de caissons blancs, plonge le regard dans le morbide de la reproduction infinie, des élevages en série qui nourrissent nos populations. Dans une boîte blanche qui oblige à regarder sur la pointe des pieds pour avoir une vue en surplomb, un animal unique est figé dans sa stalle (un mouton, un cochon, des canetons…). Les parois intérieures sont faites de miroirs. C’est vertigineux. (Artistique mais aussi pédagogique, réalisation entre exposition d’art et exposition scientifique illustrée). La vidéo « Flowers Serial Killers » est aussi amusante avant de déclencher d’autres réflexions. On y voit des mains gantées s’emparer implacablement de fleurs successives et diverses, les rudoyer de manière rituelle, les plaquant sur un plan de travail, et leurs faisant subir outrages, tortures et mises à mort. Fixation dominatrice, brûlures de cigarettes, coups de marteau, couteaux, foreuses… Cette brutalité parodique exercée à la chaîne, froidement, sur ce qui symbolise la fragilité et en partie la beauté, finirait presque aussi par devenir insoutenable. Et ça c’est curieux tout de même. Un effet de la surinterprétation ? Quelque chose de cet ordre aussi transpire de la rose emprisonnée dans un cadre « bondage ». Au premier regard, pourtant aussi, ça pourrait sembler « n’importe quoi ». La dernière pièce est consacrée aux « Accidents de Chasse » (années 90). Une vaste collection d’animaux sauvages naturalisés blessés sur lesquels l’artiste a procédé au placement de pansements. Le coup d’œil d’ensemble est assez impressionnant. Le genre de salle où fugacement on peut avoir la sensation d’apercevoir une part du refoulé de la vie, ce genre de placard monstrueux où l’on cache l’impact de certaines réalités, « ben oui, nous ne vivons qu’à force de blesser, éborgner, amputer des animaux, la part animal de notre être ».Sans savoir avec certitude si ce genre d’interprétation ressentie émane de la force de l’œuvre ou du contraire : son approximation laisserait latitude à interprétation exagérée (ça existe !), parce qu’au delà de l’impression panoramique, regarder pièce par pièce, animal par animal, n’apporte pas grand chose, à part examiner ce que devient un corps naturalisé, le contraste peau-poils-carapaçe et bande Velpau référence aussi à la chirurgie esthétique, par quoi passe toute modification « eshétique ».  Vaste salle clinique alors où des êtres-animaux sont en attente de transformations (au-delà de la mort vu qu’ils sont empaillés) d’apparence (comme phase d’initiation pour passer du naturel au culturel ?). J’ai envie de parler de formes « gentilles », non dénuées d’intérêts, d’impacts intelligents mais quand même loin des intentions affichées par le commissaire : « jeux de massacre » : faire vaciller les certitudes, inquiéter le confort, déranger les habitudes… – Au passage, on aura pu regarder une vidéo d’Harun Farocki, « Auge/Maschine III », dont le sérieux tranche avec l’apparente légèreté du reste de l’exposition. Montage de documentaires, films de propagandes, vidéos de surveillance, images de surveillance, paysages avec cibles vus par l’œil de missiles, l’artiste montre la fabrication du regard militaire, meurtrier. Et comment cette fabrication, par frontières poreuses entre technologies militaires et civiles, influence le regard et la fonction de l’œil en général (ce qui rejoint le travail en peinture de Luc Tuymans). En liaison avec des recherches de Foucault (société de contrôle, bio pouvoir) et Deleuze aussi, ou comment la fabrication de l’œil, déterritorialise des territoires de perceptions, etc. – Et il y a aussi dans cette exposition des « installations » sonores de Patrick Codenys (Front 242) qui offrent certes trois expériences acoustiques toujours bonnes à prendre, deux crescendos bien orchestrés jusqu’à donner une surprenante matérialité au son (chambre noire où l’accumulation de tirs de moustiques –snipers- finit par « déranger ») et un « tsunami » d’infra basses qui, toutes les 20 minutes, fait vibrer toutes les salles… Mais bon, ça reste basique et sommaire (ou alors didactique) par rapport à ce qui, dans le genre, se crée par ailleurs, que ce soit sur le plan de l’originalité ou de l’intensité. (PH) – Le site de Pascal Bernier – Films d’Harun Farocki

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Grandes orgues percutées

Paal Nilssen-Love & Nils Henrik Asheim, « Late Play », UA8441

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Duo inattendu, ouverture d’un territoire particulier, avec les grandes orgues de Nils Henrik Asheim et le millefeuille percussif et polyrythmique de Paal Nilssen-Love. Henri Asheim, compositeur né à Oslo, écrit aussi bien des pièces pour musiques de chambre, musiques sacrées que pour du café-théâtre et des cérémonies tout ce qu’il y a de plus officiel et médiatique : les Jeux Olympiques de Lillehammer (1984) et le mariage royal (2001) ! A côté de ça, passionné par l’histoire et les possibles de son instrument (grandes orgues), il se livre à d’autres défrichages sonores nettement moins académiques: par exemple son duo avec Lasse Marhaug (Jazkammer) dans un dispositif électronique-noise-trash-metal-orgue peu ordinaire (enregistrement disponible : « Grand Mutation »). Avec un instrument aux frappes multiples qui courent aux quatre points cardinaux et l’autre dont l’amplitude du souffle est réputée monstrueuse (sulfureuse), capable de tout submerger, jouer ensemble consistera à « se retirer » pour laisser de la place à l’autre, à se partager le territoire. S’effacer. Nilsen-Love privilégie, dans un premier temps, les petits protocoles brosseurs en sourdine ou percussifs, brefs et très sonores, évoquant l’appel abstrait à la prière, délimitation théâtrale du temps de recueillement. Légers protocoles qui arpentent le temps et les distances. L’orgue l’accompagne discrètement, juste un souffle malaxé, l’écho de quelques mécanismes qui fondent dans la percussion, qui scandent un couinement, lui donnant une texture aérienne, pneumatique, très plastique, malléable. Ephémère. Le batteur va dériver vers des sons griffés, des traînées aigues, entre plaisir et douleur, à connotation mystique, un appel clair aux dimensions sacrées de l’orgue (miroir de la fonction archaïque du rythme, serait-ce un terrain d’entente ?). Celui-ci évitera de tomber dans ce panneau « cliché », il va biaiser, se cacher, fluer, contourner, fuguer, envelopper le batteur d’un fluide monochrome, déployer des écrans de fumée qui se dérobent… Le côté « matériel » de la percussion, résultat de chocs, heurts euphémisés, résonne bizarrement dans la vague immatérielle de l’orgue. Il y a des passages plus amples et orageux, tumultueux où les deux instruments rejouent la chute des anges (sans jamais chercher à les retenir), leur engloutissement dans des entrailles sonores soulevées, fusion chaotique. Horizon infernal gondolé. Puis des variantes plus corporelles, charnelles, où le batteur cherche l’intrusion, provoque au corps à corps et où l’orgue aguiche en distillant de fluettes chimères, silhouettes de verre sidérantes et en grondant ici ou là, dans le fond, pour maintenir une sorte de pression tapie, de fantasme de puissance toujours prête à se déclencher et que les pluies sèches de la batterie martèlent en s’amusant (« allez, montre toi, déchaîne toi »). Se poursuivant, s’interpénétrant fugacement, par accident, les deux instruments métamorphosent sans cesse leurs registres, leurs enveloppes, trompent leurs stéréotypes, jouent cache-cache et de cette manière déplacent leurs agencements sonores atypiques dans un espace de plus en plus large (cathédrale sans contour), comme ces nuages plein de reliefs qui s’élargissent, s’estompent et finissent par occuper le ciel entier, avant que d’autres formes en mutation viennent moutonner, s’y amalgamer et dilater encore l’impression de l’espace disponible à embrasser, communiquant au spectateur une étrange euphorie, fluide et pourtant portée par le tricot discret d’un tam-tam, lointain, arythmie étouffée du sang, dissonances mélangées… Souvent en position critique (par goût et recherche) cette rencontre est spectaculaire;forcément, des orgues d’église ne passent pas inaperçu, ça reste toujours un peu autour du cérémonieux, de la parade érotico-liturgique, de la partition pour « impressionner en déchirant les cieux ou traverser les ténèbres »… tout ça est bien ici, comme dépecé, déconstruit (« mangé par les mites ») par la dentelle cinglante des baguettes frappées, frottées, crissée sur peau, métal, bois… il en subsiste de fantastiques ruines sombres, romantiques, estompées, d’une incroyable richesse de formes, de recoins, de plis, de teintes crépusculaires flamboyantes camouflées derrière une formalisation elliptique, grandeur sabordée, recherche d’un minimalisme… (PH) Discographie de Paal Nilssen-Love en prêt public. –  Discographie de Nils Henrik Asheim en prêt public – 

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Asperges du jardin.

Assiette sans prétention. Est-ce cela un repas frugale? (C’est un mot qui, je ne sais pourquoi, est longtemps resté indistinct pour moi. Selon la phrase et le contexte de lecture, je l’interprétais comme indiquant une collation simple mais goûteuse ou plutôt maigre et sans intérêt. J’avais retourner régulièrement au dictionnaire, sans doute que les sonorités en consonance dans la phrase en orientaient ma compréhension plutôt que la définition objective!). Les asperges du jardin, c’est frugal, rien de plus simple, servies ainsi, mais pas si ascétique que ça… Du potager à la table, en passant par la cuisine, la langue valdingue. (PH)

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