La culture de l’incertain, grand art de désocialisation

Robert Castel, « La montée des incertitudes. Travail. Protections. Statut de l’individu. », Seuil/La couleur des idées, 458 pages, 2009

 castelRobert Castel rassemble dans cet ouvrage une série d’articles de fond sur l’évolution de la « centralité du travail » dans les questions de cohésion sociale et de constitution des individus. Il y a peu, un courant dominant criait à la fin du travail mais plus récemment, la vulgate libérale faisait prévaloir un autre refrain : « travailler plus pour gagner plus ». Les articles réunis ici ont été produits sur une dizaine d’années. Aucun ne semble démodé, tous sont très à l’écoute de ce qui se joue, se trame, s’effrite ou se recompose dans ces relations au travail. Et c’est un premier enseignement : l’observation professionnelle et rigoureuse effectuée par ce spécialiste sur le long terme est indispensable pour extraire un point de vue stable, construit sur un recul, sur la longueur. À l’opposé de certains sondages vite montés en épingle par les médias ou des penseurs opportunistes pressés de surfer sur les « faits de société » à la mode. (Au passage, on vérifiera que ce travail du sociologue, dans les années 90, pointait déjà en quoi l’impact de la financiarisation sur le marché du travail entamait la destruction du lien social.) Ce que je veux clarifier ici, en introduction, est surtout ceci : quand il s’agit de penser une politique culturelle publique au niveau de ses concepts et de ses modes d’application, s’informer sur ce qui se passe dans cette centralité sociale qu’est le milieu du travail, est indispensable. La politique culturelle est bien en ceci la mise en place d’un projet qui doit tenir compte de toutes les autres politiques. En quoi la sociologie du travail aide-t-elle à ajuster une « politique culturelle ?  Je voudrais partir de cette citation : «Une relation stable au travail sous la forme du statut de l’emploi donne le socle de base pour une intégration à la société, tandis que des rapports malheureux au travail comme le chômage et l’installation dans la précarité remettent en question ou empêchent d’accéder aux conditions requises pour avoir une place dans la société et être reconnu à part entière. »  C’est la relation stable au travail qui permet de s’intégrer à la société. Cette intégration n’est pas accomplie par le contrat de travail, mais il en est la base, la condition. L’intégration s’effectue, réellement, par la culture, elle est activée par les pratiques qui consistent à se cultiver. Mais la culture, même la politique culturelle la plus fantastique, ne pourra réparer l’absence de stabilité dans le travail, pallier la précarité structurelle. La permanence d’une inégalité face au droit à avoir un travail stable et bien rémunéré entretient les disparités culturelles, celles-ci accentuant encore, dans un deuxième temps, les difficultés à intégrer le marché de l’emploi. L’instrumentalisation de la culture par le politique (qui est quelque chose de complexe) commence quand il est demandé à la culture de rétablir, en quelque sorte, une égalité face aux chances d’épanouissement. De soigner les plaies qu’inflige au corps social une politique libérale qui déconstruit les vrais outils de cohésion par le travail. Tous les acteurs en faveur d’une politique culturelle forte devraient se rassembler et militer aux côtés des syndicats en faveur d’une nouvelle stabilité de l’emploi (aux syndicats aussi à évoluer). Ce n’est qu’ensuite que la culture peut renforcer, apporter une plus value, faire évoluer la société vers des modèles progressistes du bien-être collectif. En ne comprenant pas de manière précise ce mécanisme d’agencement entre culture et aux autres instances qui fabriquent l’individu en le plaçant dans un ensemble, on demande à la culture de distraire, d’occuper les esprits, de « faire penser » à autre chose, d’aider la relance de la consommation, bref, on généralise un modèle culturel sur le profil des industries de programmes. On pense « culture » comme n’importe quelle autre activité dont la rentabilité doit prévaloir, et vite. Marché, réformisme, conditions de l’individuation. D’article en article, enregistrant les variations que le cours du temps et les époques font subir à son objet d’étude, Robert Castel explique l’importance du statut du travail (pour sortir du capitalisme sauvage), la construction des protections, la société du salariat et l’Etat social (et non l’Etat providence qui est une appellation symptomatique, déjà, d’une approche péjorative). Tous ces éléments, sous l’ère industrielle, ont été moteurs de progrès de façon collective. Les modes d’action de l’Etat social investissaient dans des services publics et des régulations de type non-marchand, pour préserver des pans organiques de la société de l’esprit du profit. Ces services, ces acquis aussi, s’organisaient pour créer de l’interdépendance. Du lien social pour rendre les parties solidaires. Quand la crise du capitalisme industriel s’est installée, dans les années 70, on a commencé à entendre une autre chanson : les systèmes de protection handicapent l’économie, les populations qui bénéficient des couvertures sociales nuisent au dynamisme des entreprises, les droits sociaux vont à l’encontre des principes de concurrence qui, eux seuls, peuvent finir par créer de l’emploi. Le réformisme progressiste, de gauche, est petit à petit supplanté dans « l’air du temps » par le réformisme néo-libéral qui réussira à faire du détricotage des acquis sociaux une cause évidente, « naturelle », contre quoi le réformisme socio-démocrate paraît petit à petit ringard et le radicalisme de gauche plutôt à côté de la plaque. « … Si cette éventualité d’une révolution radicale et globale n’est plus crédible – et pour qui l’est-elle réellement aujourd’hui en dehors de postures verbales -, il se pourrait que l’option révolutionnaire soit devenue la position de repli pour éviter la question fondamentale : comment vivre avec le marché en continuant à faire société avec ses semblables, comment faire coexister la présence insistante du marché et la cohésion sociale ? » L’objectif n’est pas d’aller contre le marché mais d’empêcher que s’installe « une société devenue marché, de part en part traversée par les impératifs du marché ». (L’auteur, au passage, rappelle que le marché a eu une « fonction profondément progressiste. Son développement est contemporain de celui de la rationalité scientifique, de la laïcité, des libertés individuelles et de la démocratie. ») En rendant les exclus responsables de leur misère, en suspectant tous les inactifs d’être des « chômeurs volontaires », en accusant les « profiteurs du système social » de priver les autres de l’accès à un emploi, en faisant peser sur les individus désaffiliés l’obligation de trouver les solutions à leur problème (selon une logique « donnant-donnant », introduisant dans le social la logique du profit), le contre-réformisme remplace un système créant de l’interdépendance sociale par un autre qui engendre de la distance, de la rupture, de la méfiance, de l’angoisse et du ressentiment. Bref, un système violent qui devient source de violence (et il n’y a plus de responsables). « Parallèlement à l’exploitation politique du thème de l’immigration accusée d’enlever le pain de la bouche des Français de souche, l’orchestration de la lutte contre les « acquis sociaux », tenus pour responsables du malheur des plus démunis, réveille l’homme du ressentiment qui sommeille dans les catégories sociales en déclin. Elle innocente du même coup les véritables décideurs et les principaux bénéficiaires des transformations en cours. L’ennemi principal, c’est le voisin, le proche qui dispose de ce que nous n’avons pas et dont il nous a dépossédés. » C’est cette vaste procédure de blanchissement des véritables responsables politiques qui est particulièrement scandaleuse et dangereuse, une vraie poudrière. En effet, cette fausse innocence qui éloigne la possibilité d’expliquer, d’expliciter les vraies origines des problèmes, accentue la conviction que la politique ne sert plus à rien, que le politique n’en touche plus une, que l’on peut croire, penser et expliquer les phénomènes sociaux comme on veut (« sociologiser vous-même sur l’Internet »). Il n’y a plus de légitimité, la politique ne sert plus à rien, tout est permis. Là aussi, un pas de plus vers le capitalisme sauvage et une violence à fleur de peau d corps social. Avec le sentiment d’une profonde injustice : on sent bien que les « vrais coupables » sont protégés, courent toujours !  Contre le superficiel, l’amont, l’amont, c’est l’amont qui manque le moins. Pour des professionnels de la culture, ce genre de lecture est indispensable pour constituer et structurer une connaissance des publics (les sondages d’opinion sur les dernières tendances ne permettent pas d’aller bien loin). Le point de vue d’un sociologue d’envergure apporte des éclairages qui réveillent les consciences, raniment les critiques à l’égard de la manière dont l’information médiatique et politique (elles sont assez nouées l’une à l’autre) fait et défait les amalgames. Au moment du lancement du « revenu de solidarité active » (RSA), j’ai lu beaucoup d’articles, regardé des « sujets » à la télévision, je ne me souviens pas avoir entendu quelque chose « d’intelligent » sur le sujet. C’est-à-dire émanant de quelqu’un qui étudie réellement ce genre d’objet et d’initiative. La parole, pour être plus vivante, est donnée aux partisans et détracteurs qui vendent surtout leur « marque ». Extrait d’un vrai point de vue scientifique : « Beaucoup de bénéficiaires s’installeront dans le RSA comme certains s’étaient installés dans le RMI. Ce n’est pas la même chose parce que les allocataires du RMI étaient dans le hors travail, alors que les allocataires du RSA seront en même temps des travailleurs et des assistés. Le changement, s’il peut être utile aux bénéficiaires (c’est pourquoi on ne peut le condamner absolument), entérine une dégradation considérable de la condition de travailleur. S’institutionnalise ainsi une strate de la division du travail en deçà du salariat, ce qui revient à reconnaître que le travail peut être une activité qui n’a plus à assurer, contrairement au statut de l’emploi, les conditions minimales de l’indépendance économique et sociale des travailleurs. (…), le RSA peut ainsi être interprété comme un produit de cette idéologie qui pousse inconditionnellement à travailler, quitte à ce que le travail devienne à peu près n’importe quoi, à condition qu’il ne coûte pas trop cher aux entreprises. » Le RSA intervient après une déjà longue liste de formules innovantes pour relancer l’emploi et l’intégration sociale, chaque fois mises au point rapidement, dans des moments de crise et le temps que dure la crise. La crise s’installe durablement et ces solutions ne soignent que temporairement les dégâts les plus apparents. Sans soigner l’origine du mal. Par incapacité voire refus idéologique de retourner en amont pour mieux comprendre les origines de précarisation sociale afin de penser une politique de prévention. Parce que de travail de prévention, il n’y en a pas. Même ce que certains appellent ainsi relève d’une tout autre logique, la gestion des blessures est présentée comme une réelle politique sociale (autre manière de se payer de mots). Exclusion est devenu un terme générique qui amalgame des réalités hétérogènes et cherche à convaincre « qu’il n’y a rien de plus à comprendre ». La méthode de Robert Castel est de minutieusement démonter ces confusions, de réorganiser les phénomènes de natures différentes qui se trouvaient mélangés dans le même sac, de les restituer à leur logique et histoire respectives et de rendre possible une nouvelle clairvoyance (méthode très utile parce que les amalgames prolifèrent dans bien des domaines). « À force de répéter la litanie du manque, on occulte la nécessité d’analyser de quoi le manque est fait. Ceci pour une raison de fond : les traits constitutifs essentiels des situations « d’exclusion » ne se trouvent pas dans ces situations elles-mêmes. » La télévision ne montre que ces situations, c’est plus trépidant, elle ne filme que le manque et contribue à lui donner un statut « inexplicable ». Elle joue son rôle : diffuser ce discours sur l’exclusion qui apporte « le supplément d’âme associé à une politique qui acceptait l’hégémonie des lois économiques et les diktats du capital financier. »

Les phénomènes de précarisation, de fragilisation et d’exclusion résultent d’une incapacité à inclure, incapacité qui est collective, politique, idéologique, déterminée par des décisions, des prises de position, des engagements, des choix, des programmes, des contrats… Et qui signifie finalement que l’on construit et qu’on laisse construire une société où il n’y a plus de place pour tout le monde. « Si rien n’est fait en amont, la « lutte contre l’exclusion » risque de se réduire à faire du SAMU social, c’est-à-dire à intervenir au coup par coup pour tenter de réparer les déchirures du tissu social. Ces entreprises ne sont pas inutiles, mais s’en tenir à elles impliquent un renoncement à intervenir sur les processus qui produisent ces situations. » C’est structurer les dynamiques négatives d’exclusion au sein même du moteur social. Et tout ce qui est entrepris pour éviter que « ça n’aille trop loin », relève de la technique : « il semble plus facile et plus réaliste d’intervenir sur les effets les plus visibles d’un dysfonctionnement social que de contrôler le processus qui l’enclenche, parce que la prise en charge de ces effets peut s’effectuer sur un mode technique, tandis que la maîtrise du processus exige un traitement politique. » Société des techniques plutôt que société politique. Autres ressources. La pensée de Robert Castel est très documentée du côté de l’histoire, forcément, mais aussi cultivée du côté littéraire (l’amont, toujours). Ainsi, il propose une passionnante interprétation de Tristan et Iseut comme archétype de la désaffiliation. Cette dimension apporte une richesse, une rigueur et une humanité peu ordinaires pour traiter ensuite des cas de désaffiliation contemporains. Dans le chapitre « Citoyenneté et altérité : le traitement différentiel », il repense la place de l’altérité dans notre société et s’attaque aux banlieues et à sa « racaille », ces « exclus de l’intérieur ». Le chapitre qui tient lieu de conclusion trace exactement le but que doit se fixer la politique culturelle : « le défi de devenir un individu ». Désaffiliation, exclusion, altérité, exclus de l’intérieur… ce sont des phénomènes, des états, des fissures, des déchirures de la cohésion sociale que la culture peut soigner (dans le sens « système de soin » de Stiegler) en organisant une mise en contact, une pratique progressiste de la relation aux arts, aux exigences qu’ils adressent aux uns et aux autres sur le terrain de l’identité (dans une direction opposée à celles des religions, communautarismes…). Cette médiation doit s’ajuster selon les publics, les contextes, et pour ce faire des ouvrages comme celui-ci doivent occuper une place de choix dans la boîte à outils. Mais l’action culturelle ne peut réparer les mailles du filet social, seule. Et encore moins quand cette tâche énorme et cruciale, par force d’inertie, glisse dans le cahier des charges de l’occupationnel et des industries de programme. Où l’on peut pressentir, en étant un peu parano, que la tendance à organiser le « précariat » comme dit Robert Castel s’accommodant à merveille d’une montée en puissance des industries culturelles, correspond au lancement d’une magnifique dynamique de déculturalisation. Responsables d’institutions culturelles, syndicats et penseurs devraient s’emparer activement de ces thématiques et de ces soupçons!! (PH)

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