Ballade irlandaise, entre morts et vivants

Seumas O’Kelly, « La tombe du tisserand », 123 pages, Editions Attila2009, Illustrations de Frédéric Coché.

tisserandUn récit qui associe une facture classique et le pressentiment de thèmes et figures modernes (qui permet à certains d’évoquer à son propos l’ombre de Beckett). Un texte limpide qui coule sur un monde qui s’estompe. Les phrases s’imbriquent, s’enchaînent, s’emportent un peu à la manière d’un violon qui expose le thème d’une danse (un reel), lentement, en bribes désarticulées, puis en fait se chevaucher les éléments et petit à petit accélère, liant et déliant. La danse activant tantôt la mémoire et tantôt invitant à l’oubli. Dialectique. Tout se passe dans et autour un vieux cimetière – Cloon na Morav – aux places comptées. Il représente une aristocratie de la mort, une hiérarchie que l’on souhaite perpétuer au-delà du trépas (et pour certains, être placé dans cette hiérarchie est un gain symbolique mais ils y tiennent plus qu’à tout autre bien.) Là dorment les ancêtres, les témoins d’une société ancienne, archaïque, où il n’y a pas encore, par exemple, d’industrie textile mais un tisserand. Justement, celui-ci vient de décéder et il faut retrouver la place qui lui est réservée. « L’emplacement de sa tombe lui était si intimement familier qu’il ne lui était jamais venu à l’esprit que les autres pouvaient n’en avoir qu’une vague idée. » La mémoire de deux anciens est convoquée (mais aussi leur science de l’ordre des choses, des places que chacun doit occuper dans l’éternité, reflet de leur importance ici sur terre). Meehaul Linskey, le cloutier, Cahir Bowes, le casseur de pierre, accompagnent la jeune veuve ainsi que deux fossoyeurs (jumeaux). Les détenteurs de la tradition orale se révèlent incapables de retrouver la tombe du tisserand. Souvenirs inexacts, embrouillés. Ils se livrent à une dispute d’exégètes divergeant sur le sens de textes sacrés (ou le genre d’affrontement qui éclate quand on a perdu son chemin, que l’on ne sait plus comment retomber sur une bonne orientation et que l’on s’accuse réciproquement de cet égarement). La jeune veuve ira alors consulter l’ultime détenteur des connaissances, le seul à être encore destiné, après le tisserand, à intégrer la terre de Cloon na Morav, Malachi Roohan, le tonnelier. Il végète au fond de son lit, chez sa fille, vieux débris qui ne tient qu’à un fil, ne retrouvant de l’énergie que ponctuellement, pour évoquer ce qui subsiste du passé, parler du cimetière, délivrer un message sur le sens de la vie, s’extirpant avec peine alors du fond de sa couche, se reconstituant, ressuscitant. « Il mettrait chaque jour un peu plus de temps à se hisser ; il céderait pouce par pouce, glisserait progressivement jusqu’à l’impuissance ultime, s’enfoncerait dans l’éternité comme un seau que l’on descend dans un puits noir et profond. » Il faut toute la patience de la fille et de la jeune veuve (qui a une longue expérience des vieux) pour faire parler le tonnelier. Et encore, aux questions précises, il répond vaguement, par parabole. Finalement, il s’en fout du sacré cimetière, dans l’angoisse de la mort, il entretient la croyance que tout pourrait être différent, mais surtout il s’accroche à conserver le vrai sens de la vie qu’ils ont traversé. « Le tisserand, déclara soudain le vieillard, était un rêve. (…) Et tout ce qu’il a jamais tissé sur son métier, c’était aussi du rêve. » Le texte est tellement captivant que ces déclarations toutes simples font effet de coup de théâtre sur le lecteur : « eh mais, « ça » parle de tout autre chose, là ! ». (J’ai lu ici ou là que la manière de décrire les personnages des vieillards relevait du grotesque et de l’absurde ; il y a un peu de ça, dans la forme et le style, le trait parfois « forcé ». Autrement, non. C’est comme ça que l’on devient. Sinon, il faudrait trouver grotesques et absurdes bien des vieux !) De même, quand je suis la veuve qui marche dans la rue et qu’elle entend soudain, « derrière une fenêtre, monter la roulade fluide d’un canari », je l’entends aussi. – On pourrait aussi voir du grotesque dans les déformations artisanales des personnages (enfermés dans les mêmes gestes routiniers de leur fonction), il y en a, mais pas que. Il y a aussi comment l’âme de ces métiers les mettait en correspondance avec la nature, les éléments. « Toute la beauté, toute la jeunesse de l’étoile qui folâtrait dans la pâleur du ciel au-dessus de la saignée rouge vif ne lui avaient suggéré d’autre idée que de fabriquer un clou de plus ! » Bien sûr la tournure indique une restriction, une étroitesse : dans les étoiles, il ne voit que « les étincelles de son petit atelier de forgeron ». Mais quand je lis la phrase et recrée la situation de vie qu’elle tend à restituer, je me dis que la proposition est réversible : « dans les étincelles de son petit atelier, il voit la manifestation des étoiles ». Le texte qui est une belle fable sur le passage de flambeau entre l’ancien et le nouveau, simplement, dans un dernier souffle qui livre une révélation sur le sens de la vie et délivre la jeunesse de son attachement aux ordres anciens, autour d’une tombe à creuser, agite des images et des climats complexes, comme un ressac profond qui font se racler deux mondes antinomiques qui, de la sorte, chantent quelque chose de mélancolique, entre disparition et renaissance. Une agitation métaphysique. Et j’entends, tout en me concentrant sur la musicalité des phrases et les images qu’elles évoquent, ces chants anciens des fouleuses de tweed (que je ne connais que par enregistrements !), hors d’haleine. (PH) Discographie « fouleuses de tweed » en médiathèque: « Gaelic Songs of Scotland » MQ5111 / Craobh Nan Ubhal. Traditioonal Gaelic Songs from the Western, MQ7080/ « Waulking Songs » MQ5327 / « Scottish Tradition 3: Waulking Songs from Barra » MQ5034

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