La globalisation. En chantant, malgré tout.

Saskia Sassen, « La globalisation. Une sociologie. », 324 pages, Gallimard, 2009 (pour la traduction, texte de 2007)

 sassenTout ce qui a trait à la globalisation, à la mondialisation, est stratégiquement capital dans une réflexion sur l’avenir des services culturels aux populations. L’avenir des opérateurs culturels est lié au devenir global puisqu’il s’agit d’une dimension où s’épanouissent par excellence les industries culturelles. Penser ce que doivent devenir ici, dans notre société, médiathèques et bibliothèques ne peut se faire sans investiguer les études effectuées sur toutes les dimensions de la globalisation. Notamment ce que l’on peut caractériser comme étant la création et le développement d’un « imaginaire global ». C’est bien par la constitution d’un tel imaginaire que l’on donne envie d’aller vers un style de vie propre à la société globalisée. Les médiathèques et le bibliothèques sont bien là, dans le corps social, pour éviter que l’on fasse n’importe quoi avec ces questions d’imaginaire (de désir). Finalement, l’imaginaire global est peu analysé dans le livre de Saskia Sassen… (Il est bien mentionné page 138 : « … les imaginaires façonnés par l’industrie du divertissement global… », mais sans plus, pas de développement particulier sur la question.) Personnellement, mon attention est attirée sur cet ouvrage par un entretien dans Le Monde. L’auteur y est présentée comme une consultante experte sur toutes les questions liées à la notion de « ville globale » et décrite comme une parfaite représentante de la nouvelle classe globale (sous entendu : elle sait de quoi elle parle). Toujours en déplacement, toujours en avion, sa ville est l’aéroport global, selon l’approche de Virilio et proche de certains personnages dans le théâtre de Falk Richter (il la cite par ailleurs avec une légère ironie dans une note de bas de page !). Et elle se sent bien dans ce nouveau nomadisme. Comme garantie du sérieux de son travail sociologique sur la globalisation, il aurait mieux valu exposer sa méthode de travail de sociologue. Le texte se tisse autour de quelques idées fixes martelées comme des révélations destinées probablement à une catégorie d’individus qui auraient, de la globalisation, une représentation très caricaturale, du genre : l’économie globale est totalement délocalisée et dématérialisée, les travailleurs de l’économie globale sont tous des cols blancs, des cadres supérieurs techniciens… Idées fixes/Portes ouvertes. Donc, les idées fixes s’appuient sur une enfilade de portes ouvertes que Saskia Sassen enfonce comme pour la première fois : « Il n’y a pas d’industrie ou d’entreprise entièrement dématérialisée. » (Merci) A partir de là, elle construit sa réflexion qui consiste à dire qu’il faut penser les choses autrement, forger de nouveaux concepts pour réfléchir de manière appropriée ce rapprochement entre le réel et le virtuel, aborder d’une manière neuve toutes ces questions de frontières entre vieux monde national et monde global, ce qu’elle appelle les « zones frontalières analytiques » entre systèmes de représentations qui se recoupent : « Pourquoi zones frontalières ? Parce que ce sont des espaces qui sont constitués en termes de discontinuités – les discontinuités trouvent là un terrain plutôt que d’être réduites à des lignes de séparation. Une grande partie de mon travail sur la globalisation économique et les villes s’est concentré sur ces discontinuités et a été un effort pour les reconstituer analytiquement en zones frontalières plutôt qu’en lignes de séparation. Cette perspective fait surgir un terrain sur lequel ces discontinuités peuvent être reconstruites en termes d’opérations économiques dont les propriétés ne sont pas simplement une fonction des espaces de chaque côté (c’est-à-dire une réduction à la condition de ligne de séparation), mais aussi, et de manière plus centrale, une fonction de la discontinuité même, l’argument étant que les discontinuités font partie intégrante, sont un élément du système économique. » Refrain sur les anciens : « les catégories anciennes ne suffisent pas », entendez les catégories anciennes d’analyse, celles qui servent jusqu’ici à critiquer la globalisation. Il faut de nouvelles catégories, refonder la sociologie en fonction de ce qui se met en place dans la globalisation. L’Etat National. Saskia Sassen ne s’exprime jamais comme Robert Castel : « La mondialisation des échanges, la libre circulation des marchandises et des capitaux, vont faire que cet Etat-nation n’a plus l’autonomie suffisante pour décider et mettre en œuvre ses politiques économiques et sociales. » Mais Robert Castel est un utilisateur typique des catégories anciennes. S. Sassen ne nie pas que les tendances actuelles puissent engendrer un déficit démocratique mais, dans l’ensemble, elle semble considérer que ce qui se passe est une évolution aux issues incertaines, à l’égard desquelles il faut rester vigilant, mais susceptible aussi d’aller vers le mieux. L’Etat-nation ne disparaît pas, il est toujours une cheville ouvrière importante de la globalisation, c’est à partie de ses lois que sont discutées les règles de l’économie globale, simplement, il doit composer avec plus d’acteurs, d’autres enjeux, dont des intervenants puissants et privés. Tous les visages de la globalisation. La globalisation n’est pas constituée que des quartiers de la haute finance dans les villes globales mais aussi de tous les quartiers pauvres où se rassemblent le fruit de toutes les migrations, d’origines diverses, les petites mains de la globalisation (puisque comme la globalisation a des implantations concrètes, elle a des besoins très physiques, manutentions, entretiens, techniciens…). Pour comprendre la globalisation, selon l’auteur, il faut aussi analyser sur le même plan cette partie de population qui en participe : pas comme une conséquence, un dégât, mais un acteur à part entière, déterminant. Elle suggère que ce rassemblement de populations de cultures différentes, pour faire fonctionner les assises urbaines de la globalisation, fait que la globalisation est forcément porteuse de valeurs interculturelles. L’approche de l’émigration me semble assez confuse, parfois ambiguë, avec cependant des évidences, en fin de compte, que l’on ne peut que partager. A tel point que je m’interroge : à qui destine-t-elle ces pages sur l’émigration ? Qui vise-t-elle quand elle évoque ceux qui font de l’émigration des récits trop généraux et simplifiés ? Tout ça pour enfoncer une autre porte ouverte : les pays à forte immigration ont ou ont eu une politique d’appel, le passé colonial doit être tenu en compte… OK. Mais cela semble tellement évident que ça en devient troublant : vit-elle dans un monde où l’on n’a plus aucune notion de ces racines de l’émigration, écrit-elle pour une nouvelle classe qui a perdu la mémoire de ces flux de population, qu’il faille le leur rappeler comme s’il s’agissait du résultat de nouvelles recherches audacieuses ? Son objectif d’aborder les problématiques sans tabou la conduit aussi à souligner que les pires conditions d’existence peuvent progressivement apporter du positif : dans les populations émigrées dont la culture d’origine est très défavorable au statut de la femme, celle-ci est amenée à jouer un nouveau rôle. C’est souvent elle qui prend les choses en mains pour contacter les services sociaux, entreprendre les démarches pour obtenir le minimex… Elle développe aussi un chapitre sur un autre aspect de la globalisation, le marché du sexe, la femme marchandisée. C’est sans doute le seul thème où elle se scandalise sans réserve mais dans des pages qui restent au niveau de ce que l’on peut lire dans un reportage sérieux. Globalisation et nouvelle militance. À ceux qui critiquent la globalisation en se plaçant trop du côté des anciennes catégories, elle rappelle ce qui a été exploité en long et en large par les journaux lors des forums contre la mondialisation. Les outils de la globalisation permettent de nouvelles associations transnationales, d’élaborer de nouveaux modes d’actions et de pressions, de contraindre les pouvoirs publics de prendre en compte de nouveaux sujets politiques. Bref, de peser sur l’élaboration des politiques globales. Elle ne partage certainement pas l’opinion de Robert Castel : « … certaines ONG portent sans doute des aspirations sociales, mais leur pouvoir est incomparablement plus faible que celui des grandes instances internationales comme la Banque mondiale, le FMI ou l’OCDE dont le souci principal n’est pas (c’est un euphémisme) d’imposer des contraintes fortes à l’hégémonie du marché. » Saskia Sassen croit complètement à la possibilité d’une démocratie directe à partir des nouvelles technologies : « … la technologie peut-elle contribuer à la formation de sphères publiques interfrontalières pour ces types d’acteurs sociaux et elle peut le faire sans avoir besoin de passer par des institutions globales et en utilisant des formes de reconnaissance qui ne dépendent pas beaucoup d’une interaction directe ou dune action conjointe sur le terrain. Parmi les implications de ces options se trouve la possibilité de former des réseaux globaux qui court-circuitent l’autorité centrale et – ce qui est particulièrement important pour les organisations démunies – la possibilité pour ceux qui ne pourront peut-être jamais voyager de participer néanmoins à des luttes globales et de faire partie de publics globaux. » Toutes ces tentatives de créer des réseaux internationaux de résistance au niveau de la globalisation marchande sont décrites dans ce livre, en tout cas c’est ainsi que je le sens, non pas comme un argument contre la globalisation telle qu’elle se met en place financièrement (et en 2007, elle ne voyait rien poindre de la crise actuelle), mais comme un argument contre ceux qui démontent la forme actuelle de globalisation : « voyez, la globalisation que vous critiquez a aussi rendu possible cette résistance militante globale, elles se développeront ensemble. » Un peu sur la méthode. Beaucoup d’idées citées ou d’informations sont juste formulées comme des éléments fondamentaux sans aucun développement mais suivies, entre parenthèses, d’une série de noms et de dates : des auteurs et des dates de publications de livres d’où viennent ces idées qui ne sont plus à remettre en cause (matière connue, fixée, acquise). Exemple : « La ville est un espace bien plus concret pour la politique que la nation. Elle devient un lieu où les acteurs politiques informels peuvent faire partie de la scène politique d’une façon qui est plus difficile, voire impossible, au niveau national (par exemple, Williamson, Alperoviyz et Imbroscio en 2002). » Il y a une bibliographie de 42 pages. Ce n’est pas inintéressant à lire, comme si on découvrait comment pense la globalisation, par le biais d’une représentante de sa classe dominante, traversée par toutes les contradictions de cette nouvelle gouvernance mondiale. (PH) – Séminaire à écouter – 

sassen2

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s