Le numérique mis en peinture

Luc Tuymans, « Against the Day », Wiels, Bruxelles, jusqu’au 2 août 2009.

 thuymans

Introduction/ Photo & peinture, rien n’est figé. La photo, le cinéma, toutes les fabrications mécaniques d’images plus réelles que le réel étaient considérées comme la mort de la peinture. Ou du moins ringardisait celle-ci. Avec le temps et la banalisation des technologies audiovisuelles, on se rend compte que la photo ne permet pas de saisir ce que la peinture tentait de capter, la photo ne satisfait pas le besoin de peinture. La photo, le cinéma et toutes les exploitations numériques du visuels qui vont de plus en plus loin dans la structure imagée du monde ne comblent pas le besoin de voir des représentations de ce qui nous entoure, de ce que nous voyons. La photo et son mimétisme quasi parfait, copie du réel, ne satisfait pas le besoin de voir, de regarder. Elle documente le regard. Toute l’immense production d’images (fixes, mobiles, numérisées, de synthèse, fonctionnelles, de surveillance) se présente comme une fabrication du regard et de l’œil. De nouveaux espaces s’ouvrent pour la peinture qui, elle, à travers le travail de l’artiste, exprime comment on peut voir les choses, comment, à partir du flux d’images artificielles qui devient notre réalité et notre environnement dominant, on fabrique sa propre vision, comment on s’approprie ce qui sature les écrans en production personnelle, individuée, réalisée avec des moyens humains (la projection de ce que l’on a en tête à travers des outils comme la main, un pinceau, des couleurs, une toile). À noter que, dans ce contexte où l’image industrielle devient notre décor naturel, peindre un paysage de manière « photographique » cesse quasiment de paraître conservateur ! Mais surtout, ce décor constitué d’écrans qui ne s’éteignent jamais devient lui-même objet et sujet de peinture. Logique. Interpréter sur la toile, par la peinture, cette réalité « filmée » telle quelle, prétendument imitée à la perfection au point de tuer l’image, de devenir le niveau zéro de la représentation, au point de ne plus rien montrer. De plus en plus de peintres travaillent à partir de photos, de prises d’écran, d’images happées sur Internet ou des scènes télévisuelles. Luc Tuymans, peintre belge particulièrement bien coté, est un représentant exemplaire de cette démarche. Son exposition au Wiels, où rien n’est laissé au hasard, fait la démonstration d’un peintre effectivement majeur. Depuis le concept, les sujets traités, le fil conducteur, l’installation, la mise en scène dans le bâtiment, le commentaire, la lumière, toute l’exposition est pensée de A à Z comme une stratégie de communication globale, redoutable. (Toute l’exposition est une seule image communicante.) C’est un peu le management par projet appliqué au travail artistique (constatation où je ne mets rien de péjoratif). Un projet peut être : traiter les images du nazisme ou du colonialisme belge… Il ne s’agit pas d’un peintre qui travaille dans son atelier, plus ou moins déconnecté, et qui une fois une suite de tableaux achevée, une veine expressive épuisée, cherche à en exposer le résultat. L’exposition tire parti des expériences conceptuelles (monter un événement comme un coup de sens), des savoir-faire événementiels de la performance (accentuer l’impression, par exemple, par l’importance de la lumière naturelle forcément jamais acquise de manière stable, que l’exposition, telle quelle, est momentanée, il faut en profiter tant qu’elle est là) et des compétences en gestion de la communication. Against the Day, titre de l’exposition, est aussi le titre du dernier roman de Thomas Pynchon : hasard ? Dans le roman, des aventuriers en montgolfières parcourent le monde à travers ciel et couloirs temporels, l’écriture s’appliquant à retracer, vue d’en haut, l’imaginaire catastrophique d’un monde qui creuse sa tombe sans le savoir (voir article sur ce blog). Il y a un peu de ça dans les toiles de Tuymans : une impression onirique de survoler, planer et en même temps, quand la réflexion percute ce qui est vraiment peint, la surprise de mesurer le piège, la dimension morbide du représenté. Dans les deux grandes toiles éponymes (Against the day 1 & 2, 224 X 174 cm), un homme en bleu de travail (?), une bêche à la main, retourne la terre au fond d’un jardin entouré de hauts murs. Le commentaire dit qu’il « bêche inutilement le sol » (N° 1). Un acte machinal comme une méditation dépressive, enfermée, sur le lien à la terre, le travail de la terre, celle-ci perçue comme quelque chose de lointain, que l’on peut juste encore toucher un peu au fond d’un jardin urbain, réalité terrestre de plus en plus indistincte. Le jardinier dépressif cherchant le contact avec quelque chose de perdu. La terre. Ce que l’on y enfouit, de vieux cadavres, au propre et au figuré. La somme de ses déchets. La terre comme représentation d’une instance où l’on refoule ce que l’on ne veut plus voir. Dans la toile N°2, un renversement s’est opéré, le jardinier est  comme basculé vers le mur, le regard dans le vide, et il y a, montant du sol, une déflagration d’immatériel, de brumes. Il y a quelque chose qui évoque l’épuisement, la désespérance, et ce que l’on exprime par les mots « rendre l’âme ». Peut-être ce que font jardin et jardinier en regardant passer quelque montgolfière… (Le titre de l’exposition figure sur le mur écarté d’un silo désaffecté – par la cage d’escalier- donnant l’impression vertigineuse de plonger dans les fondations du bâtiment, dans la terre creusée où l’on finit toujours par retrouver des cadavres anonymes ; ce qui fut le cas lors des travaux effectués pour le Wiels. Les portraits robots ayant tenté de restituer l’identité du corps ayant donné lieu à des toiles de Luc Tuymans. Ce cul de basse-fosse industriel, ce vide fondateur, l’abîme en cul-de-sac, c’est l’affiche de l’exposition.) Autre toile impressionnante : Big Brother (2008, 146 x 224 cm). Inspirée de la télé-réalité, une grande chambre avec tous les lits en cercle. Une vision actuelle, et en même temps évoquant le poussif répressif des anciens dortoirs, des organisations panoptiques des sociétés de contrôle étudiées par Michel Foucault dans « Surveiller et punir ». Une représentation essentielle de la réalité présente des psycho-pouvoirs. Essentielle : de toute cette réalité du contrôle ludique par la télévision, relevant immédiatement du monde de l’image, je me dis devant la toile qu’en avoir une représentation « à l’ancienne » permet de soutenir une réflexion critique de ces phénomènes de contrôle. La critique a besoin de ces images de l’image dominante, de ne pas devoir uniquement travaillé à partir des images à critiquer comme si elles étaient les seules à représenter ce que l’on tenterait de saisir pour le dénoncer ou le soumettre à question. Quelques autres toiles : « CCTV » (2009, 99,5 x 79 cm), dans les bleu, mauve et gris, avec émergence de jaune-orange-ocre sur la chair, montre encore un personnage de télé-réalité « en train de déféquer ». Sans vulgarité mais selon une perspective qui place cette intimité organique dans un espace sans protection, les murs, les angles, tout ressemble à un dispositif « pour montrer », faux murs, fausses cloisons, une sorte de photomaton. « Map » (2008, 115 x 78 cm) montre une tête flottante. Se décomposant ou se recomposant ? On pourrait imaginer que la toile tente de saisir comment l’image d’un visage vit, circule, se manifeste dans le souvenir et saisir ainsi un phénomène psychique ? Mais non, il s’agit d’une création purement virtuelle « provenant d’un logiciel qui permet de recréer la texture de la peau, des cheveux, des yeux… », on est, en quelque sorte, dans l’atelier de Frankenstein ! Comment l’être aujourd’hui crée en permanence de nouveaux êtres artificiels. Prolifération de faux, de copies… « Bridge » (2009, 127 x 171 cm) restitue, avec une technique picturale remarquable, la vision nocturne d’un pont (vue à travers une lunette de nuit). Comment la peinture documente les manières technologiques de capter le réel en l’altérant (comme dans l’autre toile « Sniper »). Etrange matérialité fantôme de bout de décor que l’on connaît bien (pont sur autoroute), qui est aussi en général considéré comme point de passage stratégique et souvent la cible de démarches militaires. Ce type de regard nocturne est du reste bien une vue militaire sur le réel. Comment voit l’œil guerrier ? (À mettre en parallèle avec une œuvre vidéo d’Harum Faroki montrée au Mac’s, « Auge / Machine III », 200 », « L’œil machine ».) Il y a d’extraordinaires« gros plan » d’un sweater ou d’une lampe, incroyable capacité à saisir des textures d’enveloppes ou d’énergies « banales », sans oublier l’autoportrait : la copie « huile sur toile » de l’ombre de l’artiste photographiée par son iPhone (une ombre photographiée par appareil numérique est rarement un à plat noir respecté ; l’appareil « force » l’absence de lumière et y met des teintes, des reflets de couleurs comme s’il interprétait le contenu de l’ombre…). À voir, pour renouer avec le plaisir d’examiner des toiles et pour l’interrogation utile sur le trop plein d’images qui, au prétexte de montrer ce qui est, falsifie notre relation au réel et/ou altère-égare notre compétence de regardant. (PH) – Visite d’atelier sur YoutubeVidéoconférenceQuelques reproductions – 

thuymans2thuymans3thuymans4

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s