Archives mensuelles : avril 2009

Filmer les interstices, hors système

Boris Lehman, « rendez-vous P44 », vendredi 10 avril 09

borisRecevant l’invitation d’assister à une rencontre avec Boris Lehman, à l’occasion de l’arrivée de ses DVD à la Médiathèque, voici ce que nous écrivait un membre de notre association : « Non je ne viendrai pas écouter Boris Lehman ce vendredi car j’ai déjà 
une fois perdu mon temps à regarder quelques-uns de ces films, à côté 
desquels la vidéo de vacances de mon voisin à la Costa Brava en 8mm 
gonflé est un palpitant thriller. Je trouve ça ahurissant que la 
Communauté française sponsorise ce genre de travail, sous prétexte que 
l’artiste amène des pseudo-réflexions sous couvert, je présume, de 
quelconques justifications philosophico-psychanalytico-hermétiques. Je 
ne vois pas l’utilité pour la Mediathèque de soutenir ce genre d’artiste 
qui posent de soi-disant questions qui n’intéressent qu’une poignées 
d’intellectuels en manque de prise de têtes prétentieuses, illusoires et 
futiles. Non, je n’irai pas et je ne louerai aucun des dvd’s de ce 
monsieur, je préfère encore regarder l’écran de la caméra de 
vidéo-surveillance du parking du Colruyt de Jette. » Je jugeai le message passablement marrant (peut-être par faiblesse), son auteur, dune certaine manière, parlait en connaissance de cause (il a regardé plusieurs films) et il est vrai, d’autre part, que moi-même suis loin de considérer de manière constante le cinéma de Boris Lehman comme une référence à aimer, une valeur sûre. Ceci dit le message contient aussi son lot de bêtises (conservatrices/réactionnaires) sur l’argent, le soutien à apporter à ce genre d’artiste… Enfin, difficile de reprocher à ce monsieur de ne pas nous rejoindre, d’autant plus qu’il prend la peine de s’exprimer! Par contre, quelques heures plus tard, après avoir vécu cette rencontre avec Boris Lehman, j’ai plutôt la conviction que ce monsieur a peut-être raté quelque chose, quelque chose de fondamental en matière de « se cultiver », de « se soigner et soigner les autres par l’art » : s’exposer à une remise en cause constructive, inattendue, « magique ». Quelque chose d’important, du moins, et qu’il est bien dans le rôle des médiathèques (et autres institutions) de chercher à provoquer. J’ai abordé la rencontre sous un angle un peu sceptique, content d’être en partie à l’origine de ce rdv, assuré que c’est une chose à faire et en même temps pas certain que cela puisse apporter quelque chose, le réalisateur étant déjà tellement dans ses films où il s’exprime déjà abondamment sur sa relation particulière à l’image, au cinéma. Que je doute qu’il puisse formuler des propos pas encore entendus, connus… Je dois dire que dès que Boris Lehman paraît, quelque chose se passe, de pas prévu, d’imprévisible. Il arrive comme une ombre, léger, silencieux, fragile et malicieux, avec un certain flottement : à l’aise dans son personnage et en même temps inquiet, « comment je passe, dans toutes ces caméras qui me fixent, comment je suis projeté dans ces petits cinémas intérieurs, les petits écrans mentaux de chaque membre du public qui me fixe, me fragmente… » ? C’est imperceptible, difficile à identifier mais sa présence physique apporte une autre dimension aux images et perception que l’on peut avoir de ses films. (C’est l’expérience que j’en fais et j’imagine qu’elle doit aussi se produire chez d’autres). Il évoquera d’ailleurs que ses films sont rarement montrés dans le circuit ordinaire des salles, ils sont projetés dans des contextes plus proches de l’artisanat où il amène lui-même les bobines, s’implique dans la projection, est présent dans la salle et a donc, forcément, un contact avec son public, est disponible. Rien qu’avec cette description, on est proche d’une démarche que l’on peut qualifier de « performance », pour utiliser un terme de l’art plastique et comme il dira lui-même plus tard, à propos de l’implication de sa personne dans ses films : « c’est en quelque sorte ma part de body art » ! Et si les films ne sortent pas dans le circuit ordinaire, selon le rythme du temps imposé par le marché, c’est qu’ils sont réalisés selon une autre conception temporelle : Babel dure six heures et a été construit durant 10 ans, dix années durant lesquelles il a mis en chantier d’autres films, capté en images d’autres scènes, d’autres fictions instantanées du réel, retravaillé des films, monté, coupé, regardé, modifié… selon un processus performatif sans interruption qui atteste du « comment se fabrique le cinéma ». Une masse de pellicules qui s’accumulent, ouvrent des ramifications, des connexions, engendrent d’autres fils narratifs, explorent d’autres correspondances (ce terme que Lehman semble affectionner particulièrement, terme baudelairien par excellence, qui le rapproche d’une pratique poétique : « je suis proche du poète, d’un cinéaste-poéte »…) Patrick Leboutte prononcera une introduction brillante, un exercice de louange dynamique et sans servilité aucune, plutôt du genre à ouvrir les horizons et susciter le débat, contenant tout ce qui, à propos du cinéma de Boris Lehman, est susceptible de provoquer, de pousser certains idées conservatrices du cinéma dans leurs retranchements (et donc les arguments du mail de notre usager qui reprend finalement les attaques ordinaires contre l’art moderne : « ça ne veut rien dire, mes enfants peuvent en faire autant, ou n’importe quelle caméra qui tourne machinalement, tiens, une caméra d surveillance). Sur un sujet qu’il connaît bien, 25 ans d’amitié, comme un saxophoniste qui connecte son souffle à l’anche de l’instrument, il attaque de manière à évacuer toute tiédeur, toute tentative consensuelle qui tue l’espace critique et place d’emblée la question au plus haut niveau d’exigence, ouf, ça fait du bien, ça aère : « si vous devez conseiller un gamin qui veut savoir ce qu’est le cinéma, le cinéma par excellence, vous pouvez lui dire de regarder tous les films de Boris Lehman, de commencer par ça, parce qu’il y rencontrera toute l’histoire du cinéma, il a tout fait, des films d’aventure, des westerns, des films en costume, des films pédagogiques (en regardant Adrienne, j’ai appris à bien dresser une table et à mieux nager la brasse), des films à suspens, qui font peur (comme ce film sur son voyage en Mexique où il filme tous les préliminaires, toutes les mises en garde, « n’y va pas, c’est dangereux », on ne verra quasiment rien du voyage proprement dit, mais on aura eu peur, et on « aura vu autre chose », cet autre chose à montrer, justement, ça s’appelle peut-être le cinéma), il a fait des films comiques mais aussi des films chiants… Vous me direz que si j’ai vu tout ça, on n’a peut-être pas regardé les mêmes films ? Bien entendu, Boris Lehman n’a pas tourné un western complet comme Ford, mais cinq ou six plans suffisent, tous les éléments du western y sont, on s’y croit, et ça permet de s’interroger sur l’essence du western, de revisiter ce genre ; il a ainsi revisité Abyss, la traversée du Styx… ce n’est pas plus de trois minutes de science-fiction, il n’a pas les moyens de tourner plus, mais là aussi, on y a cru… Et ainsi, en construisant une œuvre ouverte, il travaille toute l’histoire du cinéma, en lien avec sa vie de tous les jours, et les relations que le cinéma tisse entre lui et les autres. Les mots qui servent le mieux à caractériser le cinéma sont aussi les mots qui permettent le mieux de saisir ce qui se passe dans les films dans Lehman : le jeu, la croyance… Avec Boris Lehman on peut appréhender ce que signifie non pas faire du cinéma, mais « être en cinéma », comme on parle de vocation et dès qu’il tourne c’est toujours de l’ordre de la première fois. De la surprise. La vie, comme le montre son approche du mythe de Babel, relève de la dispersion, de la fragmentation et son projet est de filmer assez de matières de vie pour couper, monter, remonter, raccommoder, suturer, donner une vision d’ensemble. Tentative. Ne pas oublier qu’il tourne quasiment seul, hors système, juste un caméraman, sans équipe, tout seul face à l’immensité de la tâche avec l’humilité des moyens. Donc, pour débuter une approche du cinéma, c’est idéal tout y est montré avec en sus la manière de réaliser, de faire, avec les interstices, le jeu, comme on dit qu’il y a du jeu entre les pièces d’un mobile, l’assaut entre les parties, les morceaux, les chocs, l’espace, l’espace pour le spectateur…» Ces propos stimulants, entrecoupés de déclarations hésitantes de Lehman, beaucoup plus hésitant que prévu, seront illustrés d’une longue séquence de Babel et d’un court métrage « La dernière (s)cène » (idéal, un Vendredi Saint !). La présence de l’auteur, les propos, l’attention de la salle font que je regarde aussi autrement les images, le montage image, texte, paroles… Il y aura un bel échange sur la « mise en jeu » et la « mise en je » sans que ça tombe dans la justification « philosophico-psycanalitico-hermétique », mais simplement la mise à plat d’une manière de vivre le cinéma : « méthode de travail, philosophie de vie, les deux évidemment, j’avoue que les relations entre vie privée et vie publique sont un peu floues chez moi, surtout avec le temps… » Patrick Leboutte souligne aussi que, durant les 10 années que dure le tournage de Babel, Lehman est toujours habillé de la même manière, qu’il crée ainsi un véritable personnage cinématographique, comme Chaplin, comme Tati et que c’est aussi un procédé qui permet de supporter sur le long terme les effets de la surexposition de soi dans un processus permanent de création cinématographique. Un beau rendez-vous, bien applaudi, qui donne du sens à l’introduction des films de Boris Lehman dans les collections de la Médiathèque, qui devrait donner envie de retrouver la curiosité pour l’épopée cinématographique dans ce qu’elle peut avoir de naïve, primitive, pionnière…Si vous empruntez les DVD de Lehman pour organiser une projection chez vous, invitez le à assister… ! (PH) – Le site de Boris LehmanFilmographie de Boris Lehman disponible en prêt publicTexte de La Sélec 3 sur Boris Lehman – le blog44

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« De Van Dyck à Bellotto. Splendeurs à la cour de Savoie. » Bozar.

 bozarIl est instructif d’examiner comment une cour fut un centre de mécénat, attirant les artistes côtés, suscitant des vocations sans doute, et mêlant l’art au rayonnement de son prestige royal et politique. Je suis toujours bluffé par les grands portraits, à la fois austères et pompeux, sombres et chatoyants, bien faits pour impressionner ! Malgré un parcours rendu difficile par la pénombre, (quasiment impossible de prendre note !) et l’éclairage (plusieurs toiles invisibles sous les reflets dès que l’on s’approche), je me suis attaché à retenir des toiles ou des détails qui valent (pour moi) en dehors même du fil conducteur de l’exposition. Quelques flashs (dont certaines dimensions sont liées à mon ignorance). Le premier, c’est « La mort d’Adonis » d’Antonio Tempesta. Une petite toile, assez claire, bien que l’avant-plan soit situé dans un sous-bois… Adonis est étendu, probablement déjà mort. Mais l’image, représentant simultanément différents moments de l’action, établit un contraste entre le paisible de la nature et l’agitation humaine. Le personnage qui a décoché la flèche fatale est aussi figé dans son élan mortel, il semble perdre l’équilibre, en train de tomber vers la dépouille. Il y a de l’agitation, d’autres chasseurs, fantassins ou cavaliers, un sanglier noir qui fait front (confusion quant à la véritable victime ?). Et à l’arrière-plan, dans une vaste clairière, de nombreux cavaliers armés continuent à chercher Adonis. Tuer Adonis déclenche comme une fièvre contagieuse, une folie sans fin où l’on entreprendrait de régler leur compte à « tous » les adonis… (quelque chose de semblable, plus loin, dans un paysage de Van Bloeme, avec la foudre qui tombe, parabole précise, et l’agitation qui part dans tous les sens) Il y a ensuite le « Christ au Mont des Oliviers » de Francesco Cairo (1665). Le Christ est déjà comme effondré, « sorti de lui-même », plus qu’une enveloppe abandonnée au destin, il s’écroule vers la croix étendue au sol où traînent clous et calices (à regarder de près, c’est très sombre). Il y a un quart de lune blafard. Une forme, que je n’identifie qu’en y regardant à deux fois, celle d’un ange, est penchée et retient le Christ. Elle fait plus que le soutenir. Elle semble en emporter la consistance, le poids, de sorte que l’image, par une étrange perspective, donne cette curieuse sensation d’une chute vers le haut. (Au passage, quand même, de remarquables Van Dyck !) J’aurai le regard happé par un « Saint-Jean Baptiste au désert ». La fourrure lâche qui lui ceint la taille en accentue la nudité. Le torse est très plastique. La peau est chaude et soyeuse, blanche et immatérielle, presque diaphane. Il est pris dans une torsion imperceptible qui trahit l’expectative (comme quand on se tord le cou sans s’en rendre compte). Autour, la nature, chaude, est agitée, venteuse… (Quelques grands formats baroques plus loin…) Il y a une pièce réservée aux natures mortes (j’adore). Je m’amuse beaucoup avec celle d’Abraham Mignon qui est « vraiment trop » : tronc d’arbre, fleurs, insectes, escargot, chardonneret dans son nid, grenouille, lézard… Le rassemblement est étrange, joue sur la disproportion, comme s’il inventait le microscope, et des contrastes de couleurs et de lumières presque sidérants, presque « douanier rousseau » !  La salle avec les grands paysages, fouillés et précis, avec des profondeurs invraisemblables, m’enchante vraiment. (En fait, ça rejoint la manière dont on avale un vaste paysage, à vélo, quand on y roule, et que sur une hauteur, on embrasse très loin, on a le temps d’enregistrer énormément de détails précis, dans les couleurs et les textures, en quelques secondes, on est déjà ailleurs). Même les grandes étendues champêtres baignées de lumières romantiques. Je craque peut-être pour le moins remarquable : un petit format, une plage fluviale un peu quelconque, sauvage, de Gottfried Wals. Difficile à dire comment l’enchantement de l’environnement fluvial est si bien rendu, si juste qu’il touche des souvenirs, que l’on respire l’odeur de l’eau douce, des bords un peu vaseux, les berges sableuses, et que l’on entend le fil de l’eau… La forme émouvante de l’arbre, aérienne, le ciel et les nuages fluides… un cadre où j’aimerais m’enfermer… (C’est vrai que le Bellotto est fascinant, par sa construction, la masse urbaine dans ses remparts, les travailleurs sur l’échafaudage, et l’espace de plus en plus vide de la nature, la quantité de détails et d’atmosphères différentes… Le film, projeté à la fin, qui le détaille, donne l’impression de filmer vraiment la nature…) Sinon, je trouve impressionnant le « Saint Jean Népomucène confessant la Reine de Bohème ». Dans les tons dominants bruns, usés, fatigués, sauf la reine, plus sombre, ombre étoffée abandonnée contre le confessionnal, meuble très succinct qui rassemble en une seule douleur trois êtres plutôt qu’il ne les sépare. Trois personnages abîmés dans cette action magique de se défaire de ses fautes et péchés (pour la reine), de s’en charger pour les absoudre pour le prêtre et l’autre priant. La ferveur de la prière, comme un sommeil galvanisé, étreint ces trois corps agenouillés, mains jointes… Au passage, jeter un œil sur le travail de Louise Herlemont, « Sans objet », dans l’espace A4 : l’artiste fait réapparaître, en « trames punctiformes », le tracé d’œuvres qui ont été exposées dans ces lieux. Parfois, les tracés de plusieurs œuvres se recouvrent. Constellation. L’art, fantôme, transpire à même les murs, en creux, impacts, pointillisme dans le plâtre et la mémoire aveuglée (ce ne sont pas les vrais murs qui ont été « impactés », rassurez-vous, mais des cloisons qui les recouvrent !). Amusant, rafraîchissant, habité ! (PH) – Le site de Louise Herlemont – 

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Penser l’accident, l’accidenté

Catherine Malabou, « Ontologie de l’Accident. Essai sur la plasticité destructrice. »,  84 pages, Léo Scheer, 2009

 malabouC’est un texte lumineux, un livre tout en lueur d’espoir et concise générosité. Catherine Malabou entend donner la dignité de la pensée à l’impensé, à ce qui, chez les nouveaux blessés de la société, échappe à l’être et n’intéresse plus personne. Les individus lésés de leur vie, considérés comme incurables, basculés de « l’autre côté » et que les sciences (humaines ou médicales) se contentent d’accompagner, d’encadrer, d’observer de loin… Ces gens à qui on ne pense plus vraiment comme des personnes mais comme des problèmes à gérer.  « … identités scindées, interrompues soudainement, désertes des malades d’Alzheimer ; de l’indifférence affective de certains cérébro-lésés, des traumatisés de guerre, des victimes de catastrophes, naturelles ou politiques. » Un champ très vaste où les sujets subissent des « transformations qui sont des attentats ». En essayant de comprendre, de conceptualiser ce qui se passe dans cette explosion de la plasticité, le plastiquage de l’identité, Catherine Malabou élabore une philosophie pour soigner ces blessures inexpliquées, elle apporte la base des premiers soins. Beaucoup des cas qu’elle a observés et qui nourrissent sa réflexion naissent dans la crise des années 85. Elle date précisément cette « révolution des concepts de malheur et de trauma » là où, en général, une crise en effaçant l’autre, ceux qui seraient censés porter secours et soigner, s’en lavent les mains. Personne comme C. Malabou ne se met à étudier l’irruption de « figures inédites du vide ». Non pas comme des cas singuliers, curieux, mais comme une métamorphose importante de toutes les questions traitant de l’être… Sans ressentir véritablement de malaise, je me suis souvent demandé comment se comporter avec ces exclus, à la dérive, dans la rue, leurs corps et leurs regards ne semblent même plus s’intéresser à ceux qui passent, alors même qu’ils seraient en train de solliciter une aide. Quand ils sont rassemblés à la gare, il arrive qu’ils se parlent ou s’engueulent, se déchargent l’un sur l’autre des tonnes d’injures et pourtant ils ne semblent pas s’écouter, ils s’énervent, glissent dans la violence verbale et gestuelle, sans objet qui puisse nous sembler plausible, à défaut d’autre chose, comme la seule action où ils éprouveraient le sentiment de prendre l’initiative, d’être souverain. J’ai souvent eu cette impression devant ces perdus : si proches et pourtant complètement étrangers, autres, coupés. (Dans un numéro de Libération rédigé par des philosophes, Catherine Malabou avait signé un long reportage sur les sans abris.) C’est en ceci, et qu’elle nomme si bien, qu’ils sont impressionnants : leur impassibilité, leur « douleur indifférente à la douleur », leur désertion qui nous parle tant. C’est en développant un appareil particulier, sensible et inspiré, bien à elle, associant philosophie, psychanalyse mais aussi littérature (Proust, Duras, Mann..), qu’elle analyse les expériences de terrain, les sensations et sentiments, les traces laissées en elle par les blessés qu’elle a approchés, ceux-là même chez qui, à leur insu, « la forme de mort se crée là, dans un temps improbable, qui écarte le devenir de sa fin. » (Il y a de remarquables études de texte : quand elle expose, citations à l’appui, sa certitude que Spinoza « savait », avait le pressentiment de ces lésions qui sont des « métamorphoses anéantissantes » ; quand, autour d’un extrait de Proust, elle traite de la « vieillesse comme lésion » ou encore quand elle scrute la manière dont Duras raconte son « accident », comment, tout d’un coup, à 18 ans, elle était vieille..) Il était important aussi, bien entendu, qu’elle se confronte aux textes freudiens (toujours utiles) pour, surtout, bien signifier que ces nouvelles victimes de  plasticité destructrice posent des énigmes qui signalent « le fossé qui se creuse entre psychanalyse classique et neurobiologie contemporaine ». L’argumentaire qui conduit à ce constat est construit autour du concept de dénégation, qui fonctionne avec le refoulé : mais dans le cas des cérébro-lésés, ce n’est pas de refoulé dont il s’agit : « Lorsque le patient ne voit pas que son côté gauche est paralysé, lorsqu’il ne ressent ni douleur ni angoisse après un accident cérébral majeur, il ne répond pas à un impératif affectif de cécité inconsciemment calculé. Il ne voit pas parce qu’il ne le peut pas, c’est tout. » En scrutant le mystère de ces visages « absents d’eux-mêmes » marqués (mais c’est mal dire, il n’y a aucune marque, justement) par « l’indifférence à la mort de l’autre, Catherine Malabou réactive une philosophie de l’attention aux autres, une philosophie pratique, utile, tournée vers des problèmes cruciaux, vitaux. Elle fournit en outre les éléments d’une « arme herméneutique pour comprendre les visages contemporains de la violence », en refusant de « considérer que l’accident réponde à l’appel d’une identité qui, en un sens, n’attendrait que lui pour se déployer ». Je serai toujours bien incapable de porter secours à qui que ce soit d’aussi perdu mais, déjà, je les penserai autrement. Comme quand elle avait publié « Que faire de notre cerveau ? » en 2004 (livre qui inspira notre festival Explosives !), elle signe un nouveau texte incontournable. Impossible de participer à une force agissante améliorant (peut-être un jour) la société sans lire ce genre de chose. En plus d’être rigoureuse, audacieuse et inspirée du côté de la pensée, elle écrit superbement, avec des formules qui frappent, belles et dynamiques, des images-mots qui donnent à éprouver et penser. À propos des vieux dans la scène proustienne : « Ils sont à la fois les travellings d’eux-mêmes et les instantanés d’une métamorphose absolue ». (PH) – Intervention filmée –

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Le désespoir est katangais

« Katanga Business », Thierry Michel, 2009

katangaÀ regarder comment le capitalisme mondial organise son extension et sa pompe à fric en pillant les matières premières africaines, on se dit que les déclarations des grands de ce monde, après le G20, sont bien désuètes ? surréalistes ? hypocrites ? Elles gèrent surtout la partie visible de l’iceberg, celle qui scandalise l’électorat et, en fait de réguler et moraliser le capitalisme, il s’agira essentiellement d’un ravalement de façade. La relance est plus importante (n’en nions pas l’utilité) et ce qui est visé est bien de relancer le système et non de le changer. L’indécence du capitalisme est bien en amont des manipulations bancaires et financières que l’on va réguler, elle est bien dans sa manière de traiter, non pas strictement les humains et leur force de travail (ou de non travail, parce qu’il s’agit parfois, pour croître, de supprimer le travail), mais le vivant dont nous vivons. Les régularisations n’empêcheront pas le mépris du vivant comme source d’enrichissement colossal. Si l’on en doutait encore, le film de Thierry Michel en rappelle la révélation et accable. Tous les opérateurs au Katanga, bien protégés dans le capitalisme décomplexé, le libéralisme soi-disant désidéologisé et naturalisé comme la seule issue pour le monde, empruntent sans vergogne un discours de justification : « nous sommes là pour rétablir les outils industriels, relancer l’économie du Congo, créer de l’emploi ». Ils n’ont que ça à la bouche, ce sont des saints. Et l’on assiste à ce cocktail explosif où la remise en état d’une économie publique est confiée à des entreprises privées que l’on déguise sous le terme « partenaires » (comme s’il pouvait y avoir des intérêts communs, partagés) et dans un contexte où les lois sociales sont très approximatives, où la misère rend les individus très vulnérables à toute exploitation. Sous les nouveaux discours d’évangélisation (relancer l’économie) le capitalisme laisse libre cours à sa sauvagerie. Ce qui est intéressant avec Thierry Michel c’est que, à force de travailler le thème de l’ancienne colonie belge, il connaît parfaitement le terrain, il fait comme partie du paysage. Du coup, son film ne ressemble pas à une enquête à charge, les processus et dispositifs pour interroger, rencontrer, comprendre ce qui se passe, sont très discrets, il donne l’impression d’être partie intégrante de l’action. D’être là, de toute façon. Cet effet d’imprégnation, de plus, le dispense de forcer le trait (ce n’est pas Michael Moore) et le fait de soigner l’image ne passe pas pour un esthétisme déplacé. Il connaît les drames qui se jouent là, il en repère rapidement les indices, mais il est aussi sous le charme du pays, il en aime les paysages, la forêt, les étendues, les couleurs, les traditions, il st fasciné par les mentalités et aussi, les restes du colonialisme. Il raconte tout ça, naturellement, sans emphase. Il y a beaucoup de vues aériennes qui permettent d’embrasser la beauté à couper le souffle de ces contrées et d’en voir l’impact charognard des exploitations minières, des entités isolées, des cicatrices. Ces vues aériennes sont celles, en général, des « partenaires » mondialisés, les vautours, qui vont et viennent en avion, juste pour régler la bonne marche des affaires en liaison avec les cotations boursières. Le Katanga joué en bourse. Les plans rapprochés sont plutôt réservés aux Congolais, une sorte de horde désemparée qui essaie de survivre. Au départ, ils subsistent grâce à une économie parallèle, en marge du marché principal et des grosses exploitations. Petit à petit, cette fragile économie marginale est battue en brèche, réduite à rien sans que, pour autant, l’introduction dans la vraie économie, avec un vrai statut de travailleur digne de ce nom, soit opérée. Avec un Gouverneur impuissant, populiste qui arbitre à vue l’écart entre les attentes du peuple, les exigences des investisseurs, la lutte contre les fraudes et assiste à la réduction progressive de sa marge de manœuvre (au fur et à mesure que l’inactivité, le manque de ressources augmentent dans la population). On pourrait admettre que la remise à flot industrielle et économique de Congo nécessite d’en passer par des phases difficiles, socialement et économiquement (ce que laisse entendre certains intervenants : « ça va venir, soyez patients, ça prend du temps »). Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La brutalité est totale. Le secteur chauffe parce que le cuivre et le cobalt voient leur cote s’envoler. Si vous pouvez investir gros et vote, le rapport risque d’être exceptionnel. Là, le cuivre « est retombé ». Il faut partir investir ailleurs. Et rien n’est résolu. La responsabilité de telle situation incombe à tous les « actionnaires » de la mondialisation (politiques, économiques…), dont tous les membres du G20, si contents sur leur photo « de famille ». En regardant « Katanga Busines » je me disais, en outre : « voici au moins un document professionnel, bien foutu, qui informe bien, qui pose les vraies questions sans être manichéen, on est à mille lieues de la manière dont, en général, on nous informe sur ce genre de question. » Pourquoi ? L’information sur ce qui se passe dans le monde, en général, anciennes colonies ou non, est faite comme un album de famille, précisément, où les anecdotes sont remplacées par des événements transformés en faits-divers. Il faut que les images passent, leur mouvement, leur cadence est plus importante que le message et que l’analyse des situations géopolitiques. (PH) – Filmographie de Thierry Michel disponible en prêt public

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Lettres et bestiaires de rêve

Gwenola Carrère, « ABC des petites annonces », Editions Thierry Magnier

 gwenolaParlant du concept d’abécédaire, à propos de ce qu’en fit Brecht, Didi-Huberman écrit : « C’est un livre pour apprendre à lire, comme s’il était possible d’inventer une eau particulière pour apprendre à nager. C’est un ouvrage où la lecture est d’abord pensée, non pas dans sa volonté de comprendre le message contenu dans le texte, mais plutôt dans son geste fondamental d’appréhension des lettres. C’est donc un livre pour susciter des mouvements, des affects, un livre non pour lire quelque chose qui serait replié dans les pages ici feuilletées, mais pour désirer lire tout ce qui se trouve disséminé, feuilletable ailleurs. » C’est bien le genre de livre par lequel on commence à faire attention aux livres, à l’écrit, aux mots, par lequel on apprend à faire attention… Gwenola Carrère signe une vision personnelle de l’abécédaire, moins proche de la lettre elle-même que d’un imaginaire qu’elle construit autour, un abécédaire où la lettre se fond dans l’image, interagit de façon singulière avec les éléments visuels. Dans les abécédaires traditionnels, l’illustration – outils, corps, objets – mime la forme de la lettre comme pour montrer à quel point l’inscription fait corps avec les choses de la vie. Entre les choses et ce qui les symbolise, le graphisme joue le mimétisme. « L’ABC des petites annonces » montre comment, en nommant les choses et en se nommant, on se construit son imaginaire et on apprend à l’exprimer. Avec l’acquisition des lettres, on se construit et l’on se rend « partageable » avec les autres, le langage étant un bien commun. J’avais un peu peur qu’en partant du principe des « petites annonces » ne soit trop mis en avant le fait que le langage sert aussi à se vendre (comme le veut le marketing, comme le véritable des blogs selon certains sociologues…).  Mais cet écueil est poétiquement écarté grâce au dispositif global : au lieu d’être rendues tangibles par un lien avec des objets concrets, les lettres sont personnifiées ici par des prénoms, qui sont déjà valeur abstraite et de l’ordre du symbolique. En même temps c’est une belle manière de rappeler que nommer détermine la personnalité des choses et des personnes, en façonne la substance intérieure, le caractère, l’essence. Le prénom est la première musique répétitive que l’on entend, que l’on apprend à reconnaître par cœur, les premiers sons autour desquels se cristallise le premier embryon des perceptions rassemblées sous l’intitulé « qui je suis ». Certains prétendent que l’on ne devient pas le même selon que l’on s’entend appeler Eric ou Baudouin… C’est sur cette musique intime abécédaire que joue avant tout l’illustratrice Gwenola. Le prénom est ensuite incarné par un animal-humain replacé dans son activité et son imaginaire. On devient soi par les mots, le langage et le faire, chaque prénom est placé dans une construction, un univers singulier. Avec des détails, de la proximité, des actions proches, bien identifiables, et puis beaucoup de vague, du champ libre, de l’infini. Entre figuratif et abstraction, une dynamique colorée très suggestive, chantante et ouverte sur le large. Pas d’identité sans les mots, sans l’infini à palper entre nous et les mots, entre les mots et les choses. Enfin, la petite annonce est collée sur l’illustration. Et en général elle propose d’échanger des biens non-marchands (ou alors très bradés) plus proches de l’économie symbolique que du marché capitaliste. L’idéal est de s’imaginer montrer ce livre à un enfant : on démarre en pointant la lettre, en la faisant sonner, en la donnant  entendre (établir le lien entre un signe et un son), puis en faisant glisser le son isolé de la lettre vers l’entité animal-humain, la personne ; à partir de là, il y a matière à raconter tout « ce qui se passe » dans l’image (« qu’est-ce qu’il fait Igor, là ? »). En revenant sans cesse à la lettre, sillonner l’image, faire ressortir les détails et enfin exploiter le contenu de la petite annonce. Une belle gymnastique mentale par laquelle on s’inscrit dans l’esprit de la lettre, du parler, du récit de soi et des autres, la grande chaîne narrative où l’on se construit. Où la langue nous construit. (PH) 

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Le Système qui tue

Falk Richter, « Hôtel Palestine, Electronic City, Sous la glace, Le Système », L’Arche, 2008

 falkÀ la première lecture rapide, cela ne ressemble pas à une écriture d’auteur. Plutôt au recyclage de discours connus : langue de bois des puissants face à la presse internationale entendue à la télévision, slogans de la mondialisation, manuel pratique du parfait manager délocalisé… « Hôtel Palestine » est une conférence de presse sur la logique de guerre américaine, journalistes et portes paroles jouent au chat et à la souris (on voit qu’ils se connaissent, ont l’habitude d’échanger leurs phrases toutes faites, s’amusent, sont chacun dans leur rôle, gauche et droite, fonctionnent finalement aussi en vase clos presque sans se préoccuper qu’ils doivent informer le monde)…  « Electronic City » est le tableau explosé des relations humaines high-tech de hauts cadres déterritorialisés (ils ne quittent jamais l’orbite de la mondialisation, ils ne se posent jamais plus nulle part, superbe exil spatio-temporel de luxe… Comment font-ils l’amour, se reproduisent-ils ?)… « Sous la Glace » est un huis clos effarant de managers et coachs qui s’entretuent – au moins mentalement –  dans une surenchère de concepts d’autoévaluation (et l’on pense aux purges staliniennes où le système finit pas se bouffer lui-même)… « Le Système » est l’apothéose, finalement, de ces quatre pièces qui révèlent que la rhétorique guerrière est à l’œuvre à tous les étages de la société. La surface du texte est aussi très familière, elle présente les choses de la même manière que les images télévisuelles : en passant dessus, selon un certain rythme d’indifférence qui dit en quelque sorte : « l’essentiel n’est pas ce que l’on peut dire sur tel et tel événement mais que l’image puisse couler sur une grande multitude de faits-divers, petits et grands, sans s’arrêter, l’important est le mouvement des images, supplantant dans notre mental, la représentation de la rotation terrestre… » Le texte a cette sorte d’indolence, de banalisation, dont nous avons tellement l’habitude de par la prégnance permanente du « petit écran » que l’on ne rentre pas vraiment dans la nature théâtrale du texte. Est-ce d’ailleurs une littérature dramatique ? Le premier indice vient par la bande : une grande partie de ces textes ressemblent à des didascalies (« Indication de jeu dans une œuvre théâtrale, un scénario »), ces commentaires dans le texte par lesquels l’auteur donne ses instructions sur la manière d’interpréter son œuvre, de jouer ses personnages… La dramaturgie dont il est question dans ces pièces est celle de l’état du monde actuel mise en scène par les grands médias selon un système clos dont il est difficile de s’échapper. Le système de représentation audiovisuelle du monde, dans ce que l’on appelle l’actualité, qui ne fait que redoubler, jouer en miroir, le trompe l’œil politique et guerrier, constitue un système du désespoir auquel on ne peut échapper. La stratégie didascalique de Falkner donne une possibilité au spectateur d’organiser autrement dans sa tête toute cette théâtralité mondiale. Il ouvre des « distances », dessine les failles des rhétoriques agressives, souligne les béances malignes, il démonte et remonte le sens réel de la tragédie. Et ce n’est pas simplement en tournant en dérision les arguments bateaux des acteurs des acteurs, mais surtout en faisant remonter à la surface la formidable souffrance qu’engendre ce système chez tous ses petits soldats. Les portes paroles, au-delà de l’immonde de leurs propos, ont l’air de robots au bord des larmes comme s’ils pressentaient la saloperie qu’ils prêchent face à la presse mondiale ; les cadres perdus dans la sphère high-tech de la mondialisation sont tellement rongés par le stress que leur carapace se met à trembler de manques affectifs, fulminer, menace de se désintégrer, les cadres managers ont des délires de massacre où ils se voient mitrailler femmes et enfants dans une grande banque, ils sentent le sang couler sur eux, et après : « Les flux d’argent continuent à bouger, j’entends leur bruit, un bruit rapide et vide, une solitude rapide dans ces bureaux »… Au cœur de ce système d’où le politique au sens réel du terme, à force de ne plus rien diriger, à sauter en marche, il y a une profonde douleur (de celle étudiée par Catherine Malabou, j’y reviendrai), qui correspond à une mutation de la plasticité cérébrale des agents du système et qui est vécue comme une insensibilité à la souffrance, une incapacité à vivre sa douleur de manière à continuer à agir dans le sens du vas clos : « Reprenons depuis le début : nous travaillons et cela n’a pas de valeur au sens propre du terme, il n’y a plus de valeur d’échange et toutes ces entreprises s’effondrent, mais personne ne nous le dit, personne ne nous l’explique, on n’entend pas vraiment parler de cette destruction de la valeur marchande, de la force de travail, de l’énergie vitale et de la culture, c’est sans cesse anéanti, ça aussi c’est une guerre permanente qu’ils mènent, mais ça, on n’en sait rien… »  « Et les gens dont nous n’avons plus besoin, dit le cadre qui s’apprête à aller licencier « tout le monde » dans une entreprise à l’autre bout de la planète, on peut les parquer dans les shows télévisés, ils peuvent passer la journée à applaudir, au moins ils auront quelque chose à faire. » Un ouvrage bien pratique pour entamer une « éducation à l’image » dans les écoles… (PH) – Bande annonce de « Sous la glace » – Exemple de scénographieEntretien avec Stanislas Nordey – 

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Miroirs de l’anonyme

Photos de la rue.

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Ce qui me frappe en premier est l’altération des grandes images collées sur la palissade brûlée. Ces images exposées à la rue qui se décollent, se lacèrent, se déchirent, partent en lambeaux comme toute vie, abandonnée et exposée aux intempéries, sans aucun refuge, sans repos, finit par s’estomper, s’effacer, tomber en loques. Magnifique peau d’images qui mue, s’écaille, s’effrite, étendue sur le lambris de la mémoire. Ensuite, le contraste entre l’aspect éphémère de l’installation et la qualité des regards affichés. Surface et profondeur. Il s’agit en fait d’une exposition « officielle » dans le cadre d’une manifestation culturelle. L’artiste, Jim Sumkay, a sans doute commencé ce travail de montrer à la rue les moments de vie qu’il y avait captés avec son appareil photo, de façon spontanée, sans rien demander à personne. Aujourd’hui, il jouit d’une reconnaissance certaine et semble inviter, dans différentes villes, pour portraiturer ces instants du quotidien,  ces fameux « gestes de tous les jours » (dont parle entre autres Ferré) qui, finalement, façonne une existence, l’âme d’une foule, d’une population dans la rue qui (se) regarde passer… Collées en affiches dans des lieux de passages (souvent pour garnir des palissades de chantier !), où la rue, les gens dans la rue se voient photographiés (eux ou leurs semblables, en tout cas d’autres qu’ils pourraient rencontrer dans les rues où ils marchent tous les jours) ces images ont une dimension « miroir » où le sujet de la rue peut se ressaisir, voir qu’il est quelqu’un, sortir de l’anonymat…  Les photos exposées à Bruxelles, par le coup d’œil saisissant un morceau de réel où coexistent du texte (affiche, panneau, bannière…), l’attitude de personnages caractéristiques, l’état d’un établissement, la forme d’un objet, une scène immobilisée, une action interrompue, fonctionnent comme des montages surréalistes inscrits à même le cours de la vie. Avec une pétillance un rien mélancolique, un enchantement désabusé (une grâce paradoxale). Il faut visiter son site. (PH)

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