Penser l’accident, l’accidenté

Catherine Malabou, « Ontologie de l’Accident. Essai sur la plasticité destructrice. »,  84 pages, Léo Scheer, 2009

 malabouC’est un texte lumineux, un livre tout en lueur d’espoir et concise générosité. Catherine Malabou entend donner la dignité de la pensée à l’impensé, à ce qui, chez les nouveaux blessés de la société, échappe à l’être et n’intéresse plus personne. Les individus lésés de leur vie, considérés comme incurables, basculés de « l’autre côté » et que les sciences (humaines ou médicales) se contentent d’accompagner, d’encadrer, d’observer de loin… Ces gens à qui on ne pense plus vraiment comme des personnes mais comme des problèmes à gérer.  « … identités scindées, interrompues soudainement, désertes des malades d’Alzheimer ; de l’indifférence affective de certains cérébro-lésés, des traumatisés de guerre, des victimes de catastrophes, naturelles ou politiques. » Un champ très vaste où les sujets subissent des « transformations qui sont des attentats ». En essayant de comprendre, de conceptualiser ce qui se passe dans cette explosion de la plasticité, le plastiquage de l’identité, Catherine Malabou élabore une philosophie pour soigner ces blessures inexpliquées, elle apporte la base des premiers soins. Beaucoup des cas qu’elle a observés et qui nourrissent sa réflexion naissent dans la crise des années 85. Elle date précisément cette « révolution des concepts de malheur et de trauma » là où, en général, une crise en effaçant l’autre, ceux qui seraient censés porter secours et soigner, s’en lavent les mains. Personne comme C. Malabou ne se met à étudier l’irruption de « figures inédites du vide ». Non pas comme des cas singuliers, curieux, mais comme une métamorphose importante de toutes les questions traitant de l’être… Sans ressentir véritablement de malaise, je me suis souvent demandé comment se comporter avec ces exclus, à la dérive, dans la rue, leurs corps et leurs regards ne semblent même plus s’intéresser à ceux qui passent, alors même qu’ils seraient en train de solliciter une aide. Quand ils sont rassemblés à la gare, il arrive qu’ils se parlent ou s’engueulent, se déchargent l’un sur l’autre des tonnes d’injures et pourtant ils ne semblent pas s’écouter, ils s’énervent, glissent dans la violence verbale et gestuelle, sans objet qui puisse nous sembler plausible, à défaut d’autre chose, comme la seule action où ils éprouveraient le sentiment de prendre l’initiative, d’être souverain. J’ai souvent eu cette impression devant ces perdus : si proches et pourtant complètement étrangers, autres, coupés. (Dans un numéro de Libération rédigé par des philosophes, Catherine Malabou avait signé un long reportage sur les sans abris.) C’est en ceci, et qu’elle nomme si bien, qu’ils sont impressionnants : leur impassibilité, leur « douleur indifférente à la douleur », leur désertion qui nous parle tant. C’est en développant un appareil particulier, sensible et inspiré, bien à elle, associant philosophie, psychanalyse mais aussi littérature (Proust, Duras, Mann..), qu’elle analyse les expériences de terrain, les sensations et sentiments, les traces laissées en elle par les blessés qu’elle a approchés, ceux-là même chez qui, à leur insu, « la forme de mort se crée là, dans un temps improbable, qui écarte le devenir de sa fin. » (Il y a de remarquables études de texte : quand elle expose, citations à l’appui, sa certitude que Spinoza « savait », avait le pressentiment de ces lésions qui sont des « métamorphoses anéantissantes » ; quand, autour d’un extrait de Proust, elle traite de la « vieillesse comme lésion » ou encore quand elle scrute la manière dont Duras raconte son « accident », comment, tout d’un coup, à 18 ans, elle était vieille..) Il était important aussi, bien entendu, qu’elle se confronte aux textes freudiens (toujours utiles) pour, surtout, bien signifier que ces nouvelles victimes de  plasticité destructrice posent des énigmes qui signalent « le fossé qui se creuse entre psychanalyse classique et neurobiologie contemporaine ». L’argumentaire qui conduit à ce constat est construit autour du concept de dénégation, qui fonctionne avec le refoulé : mais dans le cas des cérébro-lésés, ce n’est pas de refoulé dont il s’agit : « Lorsque le patient ne voit pas que son côté gauche est paralysé, lorsqu’il ne ressent ni douleur ni angoisse après un accident cérébral majeur, il ne répond pas à un impératif affectif de cécité inconsciemment calculé. Il ne voit pas parce qu’il ne le peut pas, c’est tout. » En scrutant le mystère de ces visages « absents d’eux-mêmes » marqués (mais c’est mal dire, il n’y a aucune marque, justement) par « l’indifférence à la mort de l’autre, Catherine Malabou réactive une philosophie de l’attention aux autres, une philosophie pratique, utile, tournée vers des problèmes cruciaux, vitaux. Elle fournit en outre les éléments d’une « arme herméneutique pour comprendre les visages contemporains de la violence », en refusant de « considérer que l’accident réponde à l’appel d’une identité qui, en un sens, n’attendrait que lui pour se déployer ». Je serai toujours bien incapable de porter secours à qui que ce soit d’aussi perdu mais, déjà, je les penserai autrement. Comme quand elle avait publié « Que faire de notre cerveau ? » en 2004 (livre qui inspira notre festival Explosives !), elle signe un nouveau texte incontournable. Impossible de participer à une force agissante améliorant (peut-être un jour) la société sans lire ce genre de chose. En plus d’être rigoureuse, audacieuse et inspirée du côté de la pensée, elle écrit superbement, avec des formules qui frappent, belles et dynamiques, des images-mots qui donnent à éprouver et penser. À propos des vieux dans la scène proustienne : « Ils sont à la fois les travellings d’eux-mêmes et les instantanés d’une métamorphose absolue ». (PH) – Intervention filmée –

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7 réponses à “Penser l’accident, l’accidenté

  1. Bonjour,
    Je ne sais pas qui vous êtes. Je suis pour le moment exilée aux Etats-Unis et je viens de lire votre commentaire sur mon livre. Je suis bouleversée, merci.
    Catherine

  2. Belle recension en effet. Chère Catherine, si vous repassez par là, nous avons aussi une longue discussion (sans vous hélas !) sur le blog de votre éditeur (RLS).

    http://www.leoscheer.com/blog/2009/02/28/958-ontologie-de-l-accident-de-catherine-malabou-par-robert-maggiori

  3. Bonjour,
    j’ai été jeter un oeil sur votre « longue conversation ». Ici ou là, l’échange m’intéresse, mais j’ai un peu du mal à rentrer vraiment dans ce genre de conversation. J’aborde ce genre de lecture en profane, dans une démarche pour alimenter ma réflexion de travailleur en milieu culturel. Je ne suis pas très tenté d’étudier ce texte pour lui même. Il libère une énergie, une créativité et, encore une fois, un souci de l’autre que l’on rencontre peu en philosophie. A partir de là, ce qui me préoccupe: comment « exploiter » cette énergie, comment en tirer parti « sur le terrain » pour penser autrement, par exemple, les difficultés de partager certaines expériences culturelles… comment être autrement attentif à l’autre, comment sentir autrement dans la littérature, la musique, le cinéma, la peinture, les comportements en rue, en société, toutes les expressions qui ont à voir, d’une manière ou d’une autre, avec les vibrations de cette accidentalité. Ce qui est émouvant dans ce texte, en tout cas pour moi, c’est qu’il révèle une fragilité totale, la condition d’être au bord de la lésion, de l’accident. Ce n’est pas des mots, c’est un vertige avec lequel on vit. Et si ça s’exprime de façon si claire et sensible dans le texte de Catherine Malabou, c’est qu’elle sent ces choses là aussi à la manière d’un écrivain qui se représente, qui explore par le vécu, par le sens poétique du réel. Sous cet angle, les différentes types d’accidentés énumérés relèvent bien d’une même famille, d’une même pensée. Tandis que par une approche strictement médicale, il s’agit de « lésions » distinctes. Mais justement, avec ce texte, on pense autrement, pour saisir une autre dimension, une dimension qui a à voir avec la fragilité, la possibilité, toujours, de l’imminence d’une lésion, fût-elle celle de la vieillesse…

  4. Bonsoir

    Je conçois tout à fait votre approche de la question. Cela dit, Catherine Malabou développe une réflexion proprement philosophique sur la plasticité, depuis Hegel jusqu’aux neurosciences, et cette dimension-là mérite aussi le débat, notamment la confrontation avec la science, c’est pourquoi je signalais ce lien. Comme vous, j’ai beaucoup apprécié les passages sur Duras (par exemple) et son « vieillissement instantané », donc cette dimension écrivaine de l’accident (chez Artaud, beaucoup de choses bien sûr, et chez bien d’autres, sans doute chez chacun qui recèle un tel événement).

    Bien à vous.

    • bien entendu que l’examen que vous en faites a aussi sa légitimité, je voulais surtout préciser que je ne pouvais pas m’impliquer dans ce genre d’exercice, je n’ai de Hegel et Heidegger que des perceptions microscopiques, ou très anciennes, ou vagues… etc…

  5. Je suis une psy brésilienne qui travaille avec des cérebro-lésés. C’est très difficile de faire un travail psychothérapeutique qui ne soit pas « rehab »… et quand on tente de acccéder à la subjectivité du lésionné ( encore un sujet!!). Je suis enchantée avec le livre de Malabou – je l’ai déjà lu – et avec vos commentaires que je suive attentivement au votre blog. Et le commentaire de CM!! c’est une reconnaissance de votre rigueur intellectuelle. Merci beaucoup…

    • Le travail de Catherine Malabou est réellement inspirant, je travaille dans le milieu culturel et elle ouvre des pistes pour argumenter en faveur d’une politique culturelle publique plus volontariste, plus innovante et responsable. En liant « culture » au sens large au devenir de la société en passant par « ce que l’on veut faire de son cerveau » (question de la plasticité), elle ouvre la piste à une nouvelle définition de la responsabilité politique en matière de choix culturel (mais les politiques n’ont encore rien remarqué). – Merci pour votre message encourageant, vous me faites beaucoup d’honneur. Et chapeau pour votre travail, c’est un terrain vraiment ardu…

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