Le Système qui tue

Falk Richter, « Hôtel Palestine, Electronic City, Sous la glace, Le Système », L’Arche, 2008

 falkÀ la première lecture rapide, cela ne ressemble pas à une écriture d’auteur. Plutôt au recyclage de discours connus : langue de bois des puissants face à la presse internationale entendue à la télévision, slogans de la mondialisation, manuel pratique du parfait manager délocalisé… « Hôtel Palestine » est une conférence de presse sur la logique de guerre américaine, journalistes et portes paroles jouent au chat et à la souris (on voit qu’ils se connaissent, ont l’habitude d’échanger leurs phrases toutes faites, s’amusent, sont chacun dans leur rôle, gauche et droite, fonctionnent finalement aussi en vase clos presque sans se préoccuper qu’ils doivent informer le monde)…  « Electronic City » est le tableau explosé des relations humaines high-tech de hauts cadres déterritorialisés (ils ne quittent jamais l’orbite de la mondialisation, ils ne se posent jamais plus nulle part, superbe exil spatio-temporel de luxe… Comment font-ils l’amour, se reproduisent-ils ?)… « Sous la Glace » est un huis clos effarant de managers et coachs qui s’entretuent – au moins mentalement –  dans une surenchère de concepts d’autoévaluation (et l’on pense aux purges staliniennes où le système finit pas se bouffer lui-même)… « Le Système » est l’apothéose, finalement, de ces quatre pièces qui révèlent que la rhétorique guerrière est à l’œuvre à tous les étages de la société. La surface du texte est aussi très familière, elle présente les choses de la même manière que les images télévisuelles : en passant dessus, selon un certain rythme d’indifférence qui dit en quelque sorte : « l’essentiel n’est pas ce que l’on peut dire sur tel et tel événement mais que l’image puisse couler sur une grande multitude de faits-divers, petits et grands, sans s’arrêter, l’important est le mouvement des images, supplantant dans notre mental, la représentation de la rotation terrestre… » Le texte a cette sorte d’indolence, de banalisation, dont nous avons tellement l’habitude de par la prégnance permanente du « petit écran » que l’on ne rentre pas vraiment dans la nature théâtrale du texte. Est-ce d’ailleurs une littérature dramatique ? Le premier indice vient par la bande : une grande partie de ces textes ressemblent à des didascalies (« Indication de jeu dans une œuvre théâtrale, un scénario »), ces commentaires dans le texte par lesquels l’auteur donne ses instructions sur la manière d’interpréter son œuvre, de jouer ses personnages… La dramaturgie dont il est question dans ces pièces est celle de l’état du monde actuel mise en scène par les grands médias selon un système clos dont il est difficile de s’échapper. Le système de représentation audiovisuelle du monde, dans ce que l’on appelle l’actualité, qui ne fait que redoubler, jouer en miroir, le trompe l’œil politique et guerrier, constitue un système du désespoir auquel on ne peut échapper. La stratégie didascalique de Falkner donne une possibilité au spectateur d’organiser autrement dans sa tête toute cette théâtralité mondiale. Il ouvre des « distances », dessine les failles des rhétoriques agressives, souligne les béances malignes, il démonte et remonte le sens réel de la tragédie. Et ce n’est pas simplement en tournant en dérision les arguments bateaux des acteurs des acteurs, mais surtout en faisant remonter à la surface la formidable souffrance qu’engendre ce système chez tous ses petits soldats. Les portes paroles, au-delà de l’immonde de leurs propos, ont l’air de robots au bord des larmes comme s’ils pressentaient la saloperie qu’ils prêchent face à la presse mondiale ; les cadres perdus dans la sphère high-tech de la mondialisation sont tellement rongés par le stress que leur carapace se met à trembler de manques affectifs, fulminer, menace de se désintégrer, les cadres managers ont des délires de massacre où ils se voient mitrailler femmes et enfants dans une grande banque, ils sentent le sang couler sur eux, et après : « Les flux d’argent continuent à bouger, j’entends leur bruit, un bruit rapide et vide, une solitude rapide dans ces bureaux »… Au cœur de ce système d’où le politique au sens réel du terme, à force de ne plus rien diriger, à sauter en marche, il y a une profonde douleur (de celle étudiée par Catherine Malabou, j’y reviendrai), qui correspond à une mutation de la plasticité cérébrale des agents du système et qui est vécue comme une insensibilité à la souffrance, une incapacité à vivre sa douleur de manière à continuer à agir dans le sens du vas clos : « Reprenons depuis le début : nous travaillons et cela n’a pas de valeur au sens propre du terme, il n’y a plus de valeur d’échange et toutes ces entreprises s’effondrent, mais personne ne nous le dit, personne ne nous l’explique, on n’entend pas vraiment parler de cette destruction de la valeur marchande, de la force de travail, de l’énergie vitale et de la culture, c’est sans cesse anéanti, ça aussi c’est une guerre permanente qu’ils mènent, mais ça, on n’en sait rien… »  « Et les gens dont nous n’avons plus besoin, dit le cadre qui s’apprête à aller licencier « tout le monde » dans une entreprise à l’autre bout de la planète, on peut les parquer dans les shows télévisés, ils peuvent passer la journée à applaudir, au moins ils auront quelque chose à faire. » Un ouvrage bien pratique pour entamer une « éducation à l’image » dans les écoles… (PH) – Bande annonce de « Sous la glace » – Exemple de scénographieEntretien avec Stanislas Nordey – 

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Une réponse à “Le Système qui tue

  1. Mademoiselle Catherine

    Pour avoir vu « Unter Eis » il y a deux ans, je dois dire que cette pièce est l’une des rares qui m’ait durablement marquées, même si, à la sortie du théâtre, j’étais loin d’être convaincue. Cette pièce, et surtout son interprétation magistrale, laisse au spectateur une impression poisseuse, une sorte de dégoût…

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