Muraille de ruines

Jia Zhang-Ke, « 24 City « , 2008

chine

Un champ de ruines. Un chant de ruines. Implacable. Implacablement beau et fort, comme la détresse absolue, parfaite. La détresse réalisée et montrée en art de vivre, indépassable, aboutissement d’un long régime totalitaire. Le film est tourné dans une ville qui a longtemps abrité l’usine 420, un immense complexe industriel fabriquant des avions de combat. Usine stratégique, sensible, on y était relativement bien soigné mais traité comme à l’armée, tenu au secret, contraint à un engagement corps et âme. Le paternalisme était poussé à l’extrême, l’usine était une véritable ville dans la ville. Aujourd’hui, le processus de démolition est entamé pour y construire un grand complexe commercial avec appartements de luxe. Moderne, clinquant. Dans un pays en pleine implosion, Jia Zhang-Ke a décidé de centrer son cinéma sur cette mutation invraisemblable. Il a considéré qu’il était difficile d’inventer des histoires quand la vie de millions d’individus, englués dans les résidus du communisme, était emportée dans un bouleversement d’une telle ampleur. Ainsi, de film en film, il se rapproche du format documentaire. Si dans ses œuvres précédentes, il subsistait bien un mince fil fictionnel, juste l’éclairage d’une probabilité narrative, dans « 24City », il est quasiment absent. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : les témoignages racontés face caméra, statiques, par des personnages tétanisés par leur passé et visiblement sans futur, sont « joués » par des acteurs. Sur base d’un travail d’enquête, de questionnement et surtout d’écoute, sur le terrain. Des ouvriers, des ouvrières, des cadres racontent leur vie avec la « 420 ». La manière dont ils se sont oubliés dans ce travail, la manière dont ils ont été marqués à vie, dont ils en sont expulsés par la force, sans grand espoir de rebondir, se relancer, juste vivoter dans l’abandon. Le film est un montage de différents matériaux : les témoignages parlés ; les images de l’usine abandonnée, tombant en ruine, puis démolie… ; des séquences de vie collective autour du centre culturel, danses traditionnelles, chorale communiste… ; des citations de Yeats… L’ensemble forme une narration originale, selon le principe du montage analysé par Didi-Huberman à propos de Brecht (« Quand les images prennent position »), un montage qui raconte autre chose que ce que l’on nous dit généralement sur la Chine « en ruine et en train de construire son avenir ». En juxtaposant les séquences sur le sort réservé aux bâtiments industriels jadis glorieux, lieu d’un endoctrinement redoutable et d’une industrie puissante de fabrication des cerveaux et les scènes où les personnages se racontent dans l’usine, le cinéaste révèle surtout à quel point ces rescapés sont profondément ruinés, quasiment irrémédiablement. Jamais autant n’a été rendu visible cette dépendance aliénante au lieu de vie : « sans mon usine, je ne suis rien, pendant des années, parfois des décennies on m’a d’ailleurs dit qu’elle était tout pour moi » !  Des individus privés de tout contexte qui leur permettrait de s’individuer, se reconstruire, enchaîner avec un autre projet. Ce qui se construit de gigantesque et tape à l’œil, à l’endroit où on leur a détruit la vie, ne semble même pas les concerner.Même si une fille d’ouvrier qui parvient à s’intégrer à la nouvelle économie promet d’acheter coûte que coûte, là, dans « 24 City », un appartement pour ses parents réduits à la misère. Une revanche. La narration de Jia Zhang-Ke fonctionne aussi par la qualité des images (leur profondeur, leur richesse qui raconte énormément), de la photographie, des cadrages, du soin apporté pour restituer, sans déballage, les atmosphères, les lumières et surtout, cette légère fumée, fantomatique, qui s’échappe de ces machines et outils mis en pièces, la lumière sombre de la patine qu’apporte les années sacrifiées, les teintes brillantes du métal usé par les mains, par les peaux, cette vapeur subtile, noire et transparente qui enveloppe les moteurs démolis, comme le reste de leur âme qui ne parvient à totalement évacuer les lieux. Cette narration visuelle donne à sentir profondément les matières, les cadres de vie, les objets du travail routinier, les carcans, toutes ces matières nues comme des entrailles ouvertes, entrailles de ces vies sacrifiées pour le communisme. C’est souvent à couper le souffle (j’hésite à dire « beau à couper le souffle »), en tout cas ça ne sombre jamais dans l’esthétisme facile (la beauté des ruines), parce qu’il n’y a aucun voyeurisme, mais une profonde implication. En visitant la foire d’art moderne de Paris, le lendemain, je ne pouvais manquer le travail photographique de plusieurs artistes qui documente cet effondrement du communisme, cette prégnance des ruines dans le champ de vie des Chinois. Notamment les œuvres de Yang Yi, « Uprooted » (« Déraciné), où il représente les paysages sa région natale, recouverts par les eaux du grand barrage. La vie continue, devenue aquatique (sous l’eau, les villages engloutis sont hantés, conservent une partie de l’âme de ceux qui ont dû partir). Ou encore les grands formats de Chen Jiapong, formidable ensemble de villes déconstruites, inhabitables, inutiles, capharnaüms déments, inextricables (j’ai envie de dire « sans solution ») où se momifient des personnages décalés, comme (dé)coupés de leur cadre de vie. Il y a aussi la démarche de Wen Fang : s’inspirant de la prodigieuse « armée de terre », elle réalise les portraits des ouvriers de la « reconstruction », ces pauvres qui viennent de la campagne misérable pour s’embaucher  misérablement sur les chantiers du genre « 24City ». Elle imprime ces portraits sur des briques qu’elle aligne comme des stèles de mémoire, séparée les unes des autres, faussement solidaires, armée anonyme, ensemble d’individus exploités, chacun isolés (plus de parti ni d’esprit de classe pour les structurer, les « défendre ») (Le site de Wan Fang)… (PH) – La filmographie de Jia Zhang-Ke en prêt public – Autre film phénoménal sur l’état de la Chine: « A l’ouest des rails« , de Wang Bing.

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