Nouvelle plage

Agnès Varda, « Les plages d’Agnès », 2008

 vendomes

Agnès Varda raconte sa vie, sans aveu, sans déballage excessif, plutôt en cernant les lignes de force et les dynamiques poétiques entre l’intime et le public, entre son destin et le cinéma. Ça ressemble à un grand château de sable, complexe et fantaisiste, dont le vent a déjà estompé les arêtes, adouci l’arrogance des hautes tours et meurtrières, rendu mystérieux la manière « dont tout ça tient ensemble »… La plage est l’habitus naturel et spirituel où elle se constitue, se retrouve et se raconte, crée et se projette. C’est le paysage par excellence qui ressemble le plus à ce qu’elle porte à l’intérieur. Effet de miroir. Littoral et ressac des vagues où l’on se ressasse, où l’on se raconte volontiers parce que le vent emporte une phrase sur deux (coupe et monte les mots, comme au cinéma). Agnès Varda sillonne une longue plage où les marées de la vie déversent ses expériences, ses aventures, ses problèmes, ses bonheurs et elle glane là-dedans ses sujets comme autant de bois flottés, d’objets échoués qu’elle ramasse pour créer autre chose, son histoire, éphémère, légère. Comme toujours réinventée, réinterprétée dans ses films. Elle invente un fil narratif qui lui est propre (et elle a le chic pour soumettre, ainsi, à la question, toujours les principes de base de la narration, en testant, en essayant, en risquant, ce qui lui permet de raconter d’une manière toujours jeune, renouvelée, en agençant des matières narratives lisses comme des galets longtemps entrechoqués, frottés, lisses comme la profondeur d’où ils proviennent, elle ). À reculons, face caméra, malicieuse, elle entame une biographie classique, berceau, enfance, année d’apprentissages, elle évoque, comme tournant les pages d’un album. Mais en recourant à la mise en scène métaphorique, en pensant la place des éléments comme dans une installation à multiples facettes. Très vite, le fil de sa vie normale se double de sa vie en cinéaste. Et en même temps qu’elle raconte ses premiers pas de créatrice d’images (fixes et mobiles), elle interroge ces premiers instants, en retournant sur place, en retrouvant les témoins, effectuant un montage de moments passés (les images de l’époque) et présents (les lieux, les acteurs, ce qu’ils sont devenus). Elle raconte aussi le réseau d’amitiés et de créativité qui se tisse avec et autour d’elle au fur et à mesure qu’elle trouve sa voie (Jean Vilar, Noiret, Piccoli, Depardieu dans ses premières pellicules, Calder, Godard, Resnais…). Elle le décrit comme quelque chose de toujours vivant, vivace, actif, même si beaucoup de ses acteurs sont morts. En accompagnant la plupart de ces personnalités, en collaborant, en les photographiant, elle en conserve la mémoire, elle en rend possible l’hommage… Donc, elle raconte oralement, comme un conte (première couche de la mémoire), elle alterne avec ses photos filmées de ses proches et amis auxquelles elle finira par ajouter des photos d’inconnus chinées aux puces (sa mémoire archivée et étendue à d’autres vies, connues et inconnues), elle intercale des extraits de ses films (mémoire de son cinéma en lien avec les faits de sa vie, échos de sa carrière, journal des réussites et échecs), et aussi, elle dynamise la narration avec des reconstitutions plasticiennes et facétieuses de situations marquantes, comme on joue sur la plage « à faire vrai », elle salue les affections et les affinités profondes comme une constellation marine fantastique qui distingue sa vie de toutes les autres (Jacques Demy, sa famille), sans crainte de se dénuder, là, au bord des larmes (le temps passe). Elle évoque prestement ses rendez-vous avec l’histoire (la Nouvelle Vague), avec passion les causes qui la révoltent, avec tumulte sa plongée dans la révolution sociale des années 70 aux USA. De ces différentes strates qui composent le flux et reflux de sa narration, une légère et progressive ivresse monte, révélant la magie de son processus créatif, un sens du montage capable d’illuminer l’écran et le spectateur avec des choses simples, qui, sans elle, aurait pu passer inaperçues, mises bout à bout et dégageant un sens inattendu, du vrai cinéma qui montre quelque chose. (Même « Sans toit ni loi » est constitué de gestes simples dont rien ne pourrait arder la trace et qu’elle transforme en langage noble de révolte.) Elle est loin d’avoir tout dit, le tout est emballé d’un esprit vif et attentionné, parfois adorablement cabotine (comme quand on joue au cinéma), et toujours avide d’explorer et de rencontrer, comme quand elle découvre, dans la maison de son enfance, un bruxellois collectionneur de petits trains. Un film palpitant, émouvant, tonique comme une longue marche face au vent du nord, chargé de sel, près des vagues bruissant  de bribes d’épopées, fragments de toutes les histoires du monde en poussières de coquillages. (PH) – Filmographie en prêt public

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