Francostein et les petites filles

erice

Victor Erice, « L’esprit de la ruche », 1973

1940, dans les campagnes reculées de Castille, fin de la guerre civile. Un petit village et une belle propriété d’une famille désargentée. Les adultes semblent perturbés, abasourdis, comme souffrant de maux intérieurs indéfinissables là où l’inconscient collectif, couturé par la guerre, gagné par le franquisme, leur interdit d’être eux-mêmes, libres. Forcément, ils sont marqués. Un cinéma ambulant arrive dans le village et projette Frankenstein. Les mots et le projet du docteur, l’inventeur d’un homme nouveau, magnétisent le public villageois massé devant l’écran, s’échappent de la grange, se répandent dans les ruelles (comment la terreur se répand). L’obsession d’un homme nouveau est propre aux régimes totalitaires. La fascination pour le monstre légendaire, le fol espoir d’inventer la vie et de voir surgir la mort, ressemble à la fascisation des rêves d’un peuple sous le pouvoir franquisme. Même magnétisme morbide ! Le film ne parle pas de ça, il montre ça, imbriqué impliqué dans le devenir mental des membres d’une famille. Comment les adultes deviennent malades de l’âme, cherchent des dérivatifs et, forcément, quelque chose ne passe plus d’eux vers les enfants, quelque chose est rompu dans la transmission. Les enfants (deux fillettes) vont explorer librement les ombres fantasques de la vie, les mystères insondable et dangereux, comme n’importe quelles fillettes à la campagne, de cette époque-là, certes, mais un apprentissage perturbé, aux tentations vers le sombre amplifiées par les ondes du régime dont la nature est de s’emparer de tous les esprits, d’imposer une relation au surmoi parasitée par une image étrangère, dominatrice, destructrice de l’individualisation… (Le fait que l’atmosphère maligne qui régne en Espagne à cette époque là vienne s’incarner au cinéma, devant les yeux écarquillés des petites filles, en monstre malheureux; ensuite que le corps, à l’école, s’incarne dans un mannequin personnalisé que l’on peut morceler, dont les organes se retirent, s’échangent, bref, imposent l’image d’un être aux organes flottants et donc, étranger à la mort, puisque la mort est l’impossibilité de continuer à vivre après une rupture, le fait que le liant familial soit tout aussi flottant, remis en cause par une autorité plus puissante qui vient le parasiter, l’envoûter, tout ça offre aux fillettes des « possibles » sans limites)… Je prétends bien que le film le traite en poésie d’ambiances, de manière magnifique, en dessous du scénario classique. Ce qui lui confère une profondeur insondable, magique et diabolique à la fois. L’organisation filmique entre les espaces intérieurs et les espaces extérieurs, et les espaces entre deux, les seuils, l’embrasure des portes, les fenêtres, les façades, entre les zones intimes où l’on se constitue et les étendues immenses où l’on semble aspiré par le vide, est remarquable. Remarquable partition de lumières, de matérialisations et évanouissements des êtres et de tout ce qu’il y a entre ceux-ci, les sépare ou les joint. Les fenêtres de la maison, petits carreaux jaunes cerclés de plomb, transforment les pièces, chambres, séjour ou bureaux, en alcôves d’une grande ruche où chacun fabrique le miel de son imaginaire à partir de qu’il aura ramassé en respirant l’air du temps. Le père contemple ses ruches et tente d’en ramasser la vérité essentielle en une phrase littéraire qui en exprimerait le bourdonnement de vie. La mère écrit et poste des lettres vaines adressées à un fantôme. Le champ est libre pour que les deux gamines s’inventent l’amitié d’esprits compensatoires qui circulent dans les dimensions interdites aux adultes, dans les couloirs de transgression. Quand le film montre les deux petites, minuscules au bord de l’immensité du paysage nu, comment ne seraient-elles pas happées par les esprits ? Tiens, justement, un de ces esprits réconfortants, va se matérialiser pour Ana, et ce sera un communiste blessé, en cavale, il n’en mène pas large, pourtant il est l’espoir. Il sera abattu par la police franquiste, ce qui plongera la petite Ana dans toute l’immensité du trouble. Cette toute jeune actrice, qui sera la vedette plus tard de Crias Cuervos, est réellement impressionnante. Sa manière de fixer sonder la nuit totale, en plein jour, et de voir le soleil brûlant au cœur de la nuit, sans ciller, en ne cessant de demander des comptes au monstre qui manipule tout ça, en lui demandant rien d’autre que de se montrer, de sortir de sa cachette et d’ainsi perdre de sa puissance, est exceptionnel. Le noir de ses yeux semble aussi évoquer la reine de la ruche qui guide toute l’activité. Les couleurs, les lumières, les reflets, les éblouissements, les flammes, les vides, les pleins de toutes les scènes semblent tenir compte de la densité pénétrante de ce regard de jais. Chef d’œuvre, sans un des plus beaux films de fantômes qui soit. (PH) Filmographie en prêt public Portrait de Victor Erice

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