Un festival kraakant

Kraak Festival 2009,   samedi 7 mars, Recyclart & Faro, Bruxelles

kraak

C’est un festival qui n’a pas de prix (organisé par le label K-raa-k). Sans rouleau compresseur médiatique, sans tête d’affiche commerciale, qui d’autres propose en une journée et se succédant sur les mêmes scènes, du folk, du sonique tribal, du psyché post-punk, du noise, du free jazz, de la techno mutante, de la nouvelle lutherie, de l’art sonore conceptuel… Sans que ce soit un fourre-tout (comme certains grands festivals d’été, sans âme, qui peuvent fourguer aussi bien la vedette la plus mainstream et le groupe le plus jeté, du moment que ça drague du public segmenté, sur des scènes différentes)!? Une telle entreprise devrait rapidement être classé « patrimoine immatériel de l’humanité » au prétexte de protéger la diversité culturelle. Ça ne veut pas dire que tout ce qui est programmé est génial et digne du coup de foudre. (On sait du reste qu’un concert réussi dépend aussi de conditions difficiles à réunir à chaque fois.) Mais en 14 concerts, une coupe transversale et profonde, internationale, se dessine dans l’état actuel des alternatives musicales, jeunes et anciennes. Une des qualités notoires de l’affiche est de rassembler, au-delà du mélange des genres, des émergences et d’anciennes galaxies capitales toujours en activité (et que trop d’organes d’information considèrent comme mortes, alors forcément, ils ne doivent pas s’étonner si on va s’informer ailleurs). Pas forcément pour faire ressortir des filiations avérées, mais pour replacer l’ensemble dans un esprit de recherche et de curiosité continu. C’est donc une merveilleuse école de l’écoute, chaque échantillon étant, dans son genre, de bonne facture (même si, encore une fois, ça peut rater). C’est un plaisir en soi de circuler, d’écouter et regarder, d’essayer de comprendre, le fait d’avoir réellement une révélation inoubliable, finalement, passe au second plan. Le public est assez nombreux, pas résolument homogène comme dans d’autres types de manifestations plus catégorielles, et suit attentivement, et ne s’enflamme pas pour tout en même temps, mais régulièrement il y a des zones du public touchées par l’extase et c’est surprenant, face à des artistes quand même pas très connus… Quelques extraits captés : Wavves, duo post-punk américain, un set sec et nerveux, frais et torturés comme par des collégiens à la Gus Van Sant. Quelques balades sirupeuses plus Beach Boys et surtout un enchaînement de pépites explosives. Belle maîtrise, belle appropriation de cet héritage chanson rock rebelle bordélique. D’autres échantillons entendus sur Internet donnent une dimension plus travaillée qui pourrait justifier une parenté avec Animal Collective, énoncée ici ou là… Headwar, un foutoir post punk prog metal à la française. Des narrations échevelées, foutraques, un théâtre sonique avec visseuse sur guitare, disqueuse, cor tribal fixé au pied de micro, cymbale fixée sur une guitare électrique pour percuter… Des climats variés, des changements de rythme, des crescendos hypnotiques et ravageurs, de la défonce activiste. EL-G. Précédé d’une réputation flatteuse (celui qui injecte l’expérimental dans les nouvelles musiques françaises, proximité avec Ghédalia Tazartès), Laurent Gérard aura déçu ou désappointé. Il chante du folk d’abord, à la guitare, de manière très classique. Avec un côté très roots, sauf qu’il est impossible de déterminer des racines de quel pays il s’agit. Comme s’il s’agissait de folk songs d’un pays imaginaire, sans consistance. Il alterne ces séquences au coin du feu, avec d’autres plus éclatées, micro dans la bouche, plié en deux sur ses appareils électroniques. Brouillage, brouillard, transformation de la voix, mutation radicale et incontrôlable du chant… C’est un peu confus et flou. Il faut probablement mieux connaître l’artiste. Le graphisme de son site, des pochettes de ses vinyles, est séduisant, interpellant. Fabulous Diamonds. Duo australien. une batteuse qui bûcheronne métroniquement, parfois avec des rythmes cassés. Un claviériste qui module avec énergie minimaliste des séquences hypnotiques. Aux moments culminants, il les complexifie de façon remarquable, les pétrissant, les tordant, les tressant, leur donnant un revêtement kitsch percussif peu ordinaire. Pas très intéressé au début, leur manière de faire s’est révélée attirante. Et j’ai fini par presque approuver le commentaire du programme : « Think minimalist beat pop somewhere in betwetwenn Sun Ra, The Slits and Liquid Liquid ». Alan Silva & Burton Greene. Rencontre avec deux musiciens célèbres de la mouvance free jazz (canal historique). Changement résolu d’ambiance. Rien que dans la manière de s’installer sur scène, on peut percevoir des différences de statut, de manière de faire, d’attitude à l’égard du « faire musical ». Alan Silva jouera un solo de contrebasse en introduction, l’imposant instrument à corde restant ensuite au sol, au milieu de la scène, comme trophée inactif. Le son des cordes aura été enregistré et le musicien va jouer, par clavier et sampling interposé, à les transformer. Burton Greene le rejoint et l’improvisation commence. Ce qu’Alan Silva tire ainsi de sa contrebasse dématérialisée, intériorisée, est quelques fois déroutant, d’une grande poésie magique (comme ces lanternes magiques qui, de choses archi connues,  font jaillir des ombres inconnues, fantastiques). Le duo avec le pianiste fonctionne bien, le dialogue entre un clavier qui en est un et un clavier qui est « autre chose » est plein d’inventivité. Il y a des « longueurs », mais elles font partie de ce jeu-là, elles sont normales, et bien entendu, il y a parfois, légèrement, cabotinage. Normal ! Henry Flynt. Personnalité pas facile à saisir, à coincer. C’est un happening bien enlevé qu’il aura balancé au public du festival. Comme une machine infernale avec minuterie, un fond sonore électro, pulsation technoïde affolée, un flash trash alterné, une respiration robotique hors d’haleine, scandant un stress technologique asphyxiant. Sirène d’alarme déclenchée par une alerte métaphysique. Le vieil artiste est devant son micro, guitare en bandouillère, avec un lutrin garni de partitions et, à droite, une horloge sur pied. Il égrène des phrases mal articulées, balbutiées, maladroites, quelques notes extirpées de leurs connotations blues, country, roots… Il joue avec ça comme un peintre s’amuserait à dessiner comme un enfant. Y a-t-il seulement quelque chose d’écrit sur les partitions ? Rien n’est moins sûr ! C’est peut-être bien rien d’autre qu’un décor. Et le vieux musicien malicieux continue sa performance, concentré, jouant la concentration, faisant prendre une sauce improbable, entre art brut et art conceptuel. Libérant une force et une énergie là où on ne l’attendait pas. De cette espèce d’imposture qui, bricolée pour donner l’impression d’un agencement savant sur les musiques populaires, en vient peut-être à dire que la musique, c’est pas grand-chose, et la transe qui va avec non plus !? Henry Flint a l’air, en tout cas de bien s’amuser, comme le public devant la scène, hilare et secoué. Les avis, sur ce genre de prestations, sont certainement partagés, heureusement ! ! (PH) Présentation du label K-raa-k pour ses dix ans, par Ph. Delvosalle. Discographies Alan Silva et Burton Greene et Henry Flynt en prêt public. 

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