Archives mensuelles : février 2009

Dieu et l’opinion publique

Giorgio Agamben, « Le règne de la gloire », Seuil 2008, 435 pages

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Je craignais de décrocher, redoutant ce texte dense se déployant en commentaires érudits de textes anciens théologiens où l’auteur allait chercher les fondements de l’économie religieuse et du gouvernement des hommes par Dieu. Quoi ! ? passer autant de temps sur des textes calotins ? Puis, voilà, l’entreprise se révèle passionnante, l’analyse des textes et des idées est brillante. Et surtout, tous ces textes anciens qui cherchent à décrire le royaume de Dieu sont terriblement proches de nous, comme les débuts de notre pensée (éléments de notre ADN intellectuelle). Le fondement est la distinction entre « règne » et « gouvernement ». Le règne est absolu, « divin », transcendant, il est immanent à l’ordre naturel. Le gouvernement est une sorte de transposition sur terre de ce pouvoir céleste, une application dont la légitimité est sa connivence avec la gloire du règne. Ce sont ainsi de remarquables balbutiements érigés en méthode pour poser un commencement, affirmer un début, organiser l’impensé, la pensée de la pensée. Bref, masquer le vide en rencontrant sans cesse la circularité des arguments… Comme cet échantillon qui tente de départager « cause première » et « cause seconde » : « L’opération à travers laquelle la cause seconde cause son effet est causée par la cause première, parce que la cause première aide la cause seconde en la faisant opérer : c’est pourquoi c’est la cause première qui est davantage cause que la cause seconde de l’opération selon laquelle l’effet est produit par la cause seconde.. » (Thomas). Ou encore, cette conclusion qui découle de l’analyse scrupuleuse des textes sur l’économie des rituels et prières : « l’idée est plutôt que, sans les pratiques rituelles, le plérome divin perd sa force et déchoit, que Dieu a donc besoin d’être continuellement restauré et réparé par la piété des hommes, tout comme il est affaibli par leur impiété. » Comme quoi une étrange dépendance s’installe entre le créateur absolu et ses créatures : il pourrait très bien, finalement, avoir commencé avec elles… Les « débuts » sont pensés en termes d’économie, au sens de gouvernement des hommes et des choses humaines dépendant de la révélation du mystère de Dieu. C’est de ce mystère, en quelque sorte, que rayonne la dynamique qui fait tenir l’organisation des échanges entre dieu et les humains, entre les ceux-ci et ceux qui exercent le pouvoir terrestre. (C’est logique, on sait que l’inexpliqué, l’inexplicable développe un régime d’angoisse qui pousse à créer, à inventer, interpréter, construire… que l’on soit croyant ou non.) Hiérarchie des anges et saint-Kafka. Et la hiérarchie des anges, imaginée pour représenter le pouvoir de Dieu dans son mystère, correspond aux hiérarchies administratives utiles au bon gouvernement des sujets en chair et en os. Et vice versa, ainsi se construit la symétrie entre pouvoir céleste et pouvoir humain qui peut embrouiller les incrédules. Les échanges entre religieux et païen sont constants (cfr. le chapitre « Angélologie et bureaucratie »). Surtout au niveau de l’exercice du pouvoir. Bâti sur du vide, celui-ci fonctionne par le régime des louanges, de l’adoration et les pratiques de l’acclamation. Nous avons de tout ça des idées très vagues (même quand j’étais croyant, je n’avais aucune idée que le mot « amen » était un terme acclamatif, mais simplement le terme qui terminait les prières), mais durant très longtemps tout cela relevait de codes très précis et opérationnels, efficaces. C’est ce qu’étudie « l’archéologie de la gloire » qu’esquisse l’auteur. Plus il avance dans son étude et plus apparaissent les liaisons avec l’histoire plus proche de nous. Exemple 1 : « Il n’est pas étonnant cependant que les acclamations sportives soient investies du même processus de ritualisation que celui qui définit les acclamations des empereurs – il y eut même, sous le régime de Justinien précisément, une émeute qui secoua la cité pendant une semaine et qui eut comme mot d’ordre une acclamation sportive (nika, « vaincs ! », exactement comme aujourd’hui, en Italie, une faction politique importante tire son nom d’une acclamation entendue dans les stades.) » Exemple 2 : « Entre le XIIIe et le XVIe siècle, l’emploi des louanges dans la liturgie et dans les cérémonies de couronnement commence partout à décliner.Mais elles réapparaissent de façon inattendue au cours des années 1920, ressuscitées par les théologiens et les musicologues au moment précis où « par une de ces ironies que l’histoire affectionne (Kantorowicz), la scène politique européenne est dominée par l’émergence des régimes totalitaires. » Le système rituel des louanges, de l’adoration, des acclamations est une vaste entreprise de capter l’émotionnel au profit de l’ordre, du pouvoir. Et c’est la pompe délirante : « Il est clair depuis le début que la fonction de cette gigantesque chorégraphie du pouvoir n’est pas simplement esthétique. Il s’agit, écrit l’empereur, de placer au centre du palais une sorte de dispositif optique, « un miroir limpide et d’une netteté parfaite pour que, en y observant attentivement l’image du pouvoir impérial (…), il soit possible de tenir les rênes du pouvoir avec ordre et dignité » » ! Le pouvoir s’alimente de son image ! Le trône vide sera un symbole au centre de bien des cérémonies d’allégeance… Empereur ou Dieu, le paradoxe du processus est vertigineux : « la gloire, le chant de louange que les créatures doivent à Dieu, provient en réalité de la gloire même de Dieu, elle n’est que la réponse nécessaire et comme l’écho que la gloire de Dieu éveille chez elles (…), tout ce que Dieu accomplit, les œuvres de la création comme l’économie de la rédemption, il l’accomplit uniquement pour sa gloire. Et toutefois, les créatures lui doivent pour cela reconnaissance et gloire. » (Et les textes théologiques s’accumulent pour démêler cette puissance paradoxale.) Toute cette fabuleuse organisation de la louange et de la gloire se présente comme les bonnes pratiques pour améliorer la vie ici-bas et gagner son paradis. Pourtant, « nous ne croyons pas à un pouvoir magique des acclamations et de la liturgie et nous sommes convaincus que les théologiens et les empereurs non plus n’y ont jamais cru. Si la gloire est si importante en théologie, c’est avant tout parce qu’elle permet de maintenir unies dans la machine gouvernementale Trinité immanente et Trinité économique, l’être de Dieu et sa pratique, le Règne et le Gouvernement. » Gloire et vide du pouvoir. Mais qu’en est-il du paradis, de la vie éternelle qu’il faut gagner au prix d’incommensurables efforts sur terre ? Comment s’écoule la vie éternelle ? Elle s’écoule comme « rien », on n’y fait rien, on n’y sent rien, c’est le désoeuvrement absolu, c’est shabbat à l’infini, c’est le superbe ennui éternel, le vide, le rien ! Une sorte de contemplation infinie de « soi »… Si les transferts de la théologie vers la sécularisation sont nombreux et souvent observés, le propos de Giorgio Agamben, selon un cheminement rigoureux et éclairé, difficile à restituer dans un article de blog, va bien plus loin (et comme il le disait d’entrée de jeu, il « dépasse » Foucault !) : « (…) la sphère de la gloire –dont nous avons tenté de reconstruire la signification et l’archéologie- ne disparaît pas dans les démocraties modernes, mais se déplace simplement dans un autre contexte, celui de l’opinion publique. Si tel est bien le cas, le problème aujourd’hui si discuté de la fonction politique des médias dans les sociétés contemporaines acquiert une nouvelle signification et une nouvelle urgence. » Et pour ne laisser planer aucune ambiguïté : « Ce qui restait autrefois confiné dans les sphères de la liturgie et du cérémonial se concentre dans les médias et, en même temps, à travers eux, se diffuse et s’introduit dans tous les moments et tous les milieux, aussi bien publics que privés, de la société. La démocratie contemporaine est une démocratie intégralement fondée sur la gloire, c’est-à-dire sur l’efficacité de l’acclamation multipliée et disséminée par les médias au-delà de toute imagination. » Voilà, c’est pas tout de le dire, mais c’est l’articulation des arguments, de cette archéologie de la gloire depuis les fondements de l’église jusqu’à aujourd’hui, en 380 pages qui confèrent un caractère créatif très fort à cette conclusion. Dernièrement, dans Le Monde ou Libération, une intervention de François Fillon, à propos de la crise, était titrée par une citation de son discours : « L’opinion ne comprendrait pas ». Comme dans le régime de la gloire divine, vide, abîme et circularité continuent à faire office de moteur politique ! Notes de bas de pages : Ce livre comporte des notes exceptionnelles, de nature à provoquer le ravissement. Par exemple, page 374, description du langage poétique. Surtout, celle de la page 355 (elle fait deux pages) sur Hölderlin. L’auteur, dans le paragraphe auquel se rapporte la note, examine les hymnes, pièces importantes des appareils de glorification. D’où l’examen des « hymnes tardifs d’Hölderlin » qui donnent congé aux dieux, en « brisant le rythme propre de l’hymne. » Suit une description magnifique de la « prosodie hachée et, pour ainsi dire, l’aprosodie des derniers hymnes de Hölderlin. » Exemple : « Ici chaque mot –parfois même une simple conjonction, comme aber, « mais »- s’isole et se ferme si jalousement sur lui-même, que la lecture du vers et de la strophe n’est qu’une succession de scansions et de césures où chaque discours et chaque signification semblent se briser en mille morceaux et se crisper dans une sorte de paralysie à la fois prosodique et sémantique. Dans ce « staccato » du rythme et de la pensée, l’hymne présente l’élégie – la plainte sur le congé des dieux, ou plutôt sur l’impossibilité de l’hymne- comme unique contenu. » Quand l’analyse de textes est aussi sensible et créative, elle donne envie de relire, elle apporte de nouveaux éclairages, elle renouvelle la compréhension, les émotions, elle leur donne une nouvelle vie, c’est la production de ces commentaires qui garde ces textes vivants, les porte dans le temps, stimule les perceptions du lecteur… (PH)

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La Sélec 3 le drink

laselec31La Sélec 3 réceptionnée, découverte, auscultée, reniflée, découpée, désagrafée, dépliée, parcourue, reniflée, lue, commentée, comparée, arrosée, fêtée par une partie des médiathécaires qui la font… Les options graphiques prises par Mr&Mme s’affirment, avec ce numéro trois, particulièrement intéressantes. La Sélec, de numéro en numéro, prend du caractère, se révèle pour ce qu’elle est: un projet évolutif, nuancé, qui s’invente au fur et à mesure en fonction du contenu qui change, à chaque fois. En une, « L’Adolescence et ses troubles valent bien un opéra » (l’oeuvre de Benoît Mernier), calypso et ex-Herman Düne, Deerhunter, Gang Gang Dance, Parts & Labor, Jacques Demy et sa cabine à fantasmes (Model Shop), Steinski (hip hop), un grand salut à Boris Lehman, cinéaste belge, qui fait son entrée DVD à la Médiathèque…  A découvrir dès vendredi en médiathèque…

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Polyphonie d’ascenseurs…

Marc Behrens, « Architectural Commentaries », ENTR’ACTE E45

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Je suis dans un bureau. À l’extérieur, il y a un vaste chantier où, sur des échafaudages et dans des grues, des entreprises s’affairent à la finition de grands immeubles (bureaux et logements). À intervalles réguliers (machiniques), le pivotement de membres métalliques d’une machine mal huilée, émet une étrange plainte animale, déchirante. La chute de matériaux, le choc d’outils, l’emboîtement de pièces, la fréquence de différents moteurs, le drone tremblé des disqueuses, tout ça installe un fond rythmique, la conscience qu’au sens le plus large, métaphorique, on est pris dans la trame des multiples constructions qui modifient l’environnement, reconfigurent les espaces vitaux… « Architectural Commentaries » tourne dans l’appareil. Un temps, je suis désorienté, je distingue mal le son du chantier de celui du CD. Intérieurs et extérieurs sont poreux… Marc Behrens est un archéologue des sons produits par les grands ensembles architecturaux urbains, les buildings, les tours, les constructions industrielles (« sans architecture »). Durant près de quinze ans, il les enregistre, il les sonde du micro. Il capte les ondes qui bruissent à proximité, les vibrations, parfois ténues, qui se dégagent de certains blocs construits, imbrications de cubes presque aveugles, façades murées, parcourues de câbles, tuyaux… Il enregistre leur aura, leur empreinte sonore. Le ciment, le métal les plastiques réagissent au temps, aux vents, aux intempéries, ils murmurent leurs altérations, leurs mouvements imperceptibles bruissent. Marc Behrens ausculte les surfaces puis rentre à l’intérieur des structures. Il colle son micro-stétoscope au plus près des pulsations, là où les bâtiments « respirent », geignent, grincent, imperceptiblement. Où ils révèlent leur plasticité occulte. Il enregistre les moteurs, les machines, les poulies, les automates, tout ce qui rend possible une vie fonctionnelle à l’intérieur de ces grottes modernes, industrielles, les ascenseurs, les conditionnements d’air, les souffleries, les vide-ordures, les tuyauteries diverses, les chaudières… Ingénierie et technologies qui lient le corps humain à ces architectures, les rendent solidaires, acteurs et organes d’un même corps-habitat. Les sons qu’il archive ainsi représentent une bande-son mystérieuse, fantomatique de ce qui, dans le quotidien, passe le plus souvent inaperçu, inaudible. Sauf quand la routine est rompue, que le volume sonore brusquement s’élève, que le glissement se transforme en couinement ou lors d’un dysfonctionnement passager ou d’un accident. Pourtant, ces sons sont émis, ils ont une matérialité incontestable (ce dont attestent ces enregistrements). Ils baignent, pénètrent l’inconscient, y laissent des traces, vont réapparaître dans les rêves et les cauchemars, infiltrent les références langagières métaphoriques et musicales, intègrent un capital de bruits enregistrés par le cerveau, auquel nous ferons appel automatiquement pour interpréter divers messages sonores qui se présenteront à nous (concerts, CD à écouter, œuvres radiophoniques, sons concrets dans la vie de tous les jours, proximité de machines, irruptions intempestives de moteurs…). De sa longue et patiente pratique « à l’écoute des grands organismes urbains », il archive le son des fonctionnements normaux, ordinaires, mais aussi les accidents, les ruptures, les accidents, les débuts d’incendie, les déraillements, le stress… Construction. Marc Behrens ne livre pas telles quelles ses collections de bruits. Il les écoute, les décrypte, les analyse, les scrute (comme on écouterait les émissions sonores captées dans l’espace pour tenter d’y deviner des messages). Il construit une grammaire, il en produit une lecture. Il sélectionne des extraits, des échantillons, ce qui constitue à ses oreilles les unités sonores les plus significatives, ce qui « là-dedans » élabore des éléments syntaxiques. Il assemble des fils narratifs sonores. Des précipités. Exactement comme se construit un récit écrit qui sélectionne les moments, les actions, les enchaînements, les scènes représentatives, il organise les bruits en phrases, en séquences filmiques, donne une consistance fictionnelle à tous ces sons souvent évacués, considérés comme parasites, refoulés de la conscience et qui pourtant nous environnent, nous enferment dans leur tissu de bruits signifiants et, probablement, éduquent notre oreille intérieure… C’est très surprenant par la manière dont ça stimule les perceptions sensori-motrices, ça ne s’écoute pas comme une « simple musique », mais comme le témoignage d’une vie enfouie dans la matière industrielle. Comme une langue matérialiste décryptée, logorrhée magique/maléfique dans le point aveugle des machines qui organisent la vie…  Fiction. Il y a comme un mouvement continu, un déplacement à l’œuvre, un glissement corrosif, dramaturgie d’une érosion permanente faite de micros explosions et percussions qui semblent miner les bunkers urbains où l’on se croit faussement à l’abri, les font apparaître très fragiles, attaqués par le terrorisme du temps, l’usure mécanique, entraînés dans une dérive spatiale dangereuse… Musiques d’autres dimensions perceptibles là, dans nos murs. Mélodies inquiétantes du local technique. Ce sont des fictions construites en studio pour diffusion radiophonique et plus on se familiarise avec leurs phrasés particuliers, plus on les découvre d’une rare élégance formelle, et d’une surprenante force chantante. – L’ensemble se présente dans une pochette très design, soignée, classe, comme toutes les productions du label Entr’Acte -(PH) – Le site de Marc Behrens –  Le site du label ENTR’ACTE –  Une discographie du label ENTR’ACTE en prêt public – Une discographie de Marc Behrens en prêt public  – Ecoutez aussi « Buildings » de Francisco Lopez – Une soirée du label Entr’Acte à Bruxelles le 21 février chez Q-O2

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Fatigues et chardons d’une grande photographe

Sophie Ristelhueber, Jeu de Paume, 20 janvier – 22 mars 2009

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 Fatigues. Court-métrage vidéo où Sophie Ristelhueber manipule ses photos, les filme, en fragments géants, agrandies, collées sur des murs, étalées en pleine nature, se confondant avec les décors intérieurs ou naturels, vibrant comme les pelures imaginaires et éphémères du réel. En quelque sorte, ce film montre le travail mental incessant de l’artiste pour, avec ses dispositifs photographiques, ramener des témoignages des profondeurs insoupçonnées qui lestent les productions d’images, débusquer les trompe l’œil de l’actualité, des multiples écrans qui égarent le regard dans un pernicieux « y a plus rien à voir ». La bande son, faite de foulages émotionnels et psychiques, comme ces bruits d’étoffes étirées, écartelées, chiffonnées, froissées, faite aussi de chocs, de coups réguliers qui surviennent par surprise, évoque à merveille la tension photographique qui relie l’artiste à son environnement. Ça claque, comme ces instants de drames qui se répètent et bouleversent partout le monde et que la photographe suit pour en documenter les traces. Une tension harassante, haletante qui n’exclut pas une part d’éblouissement et de perte de conscience. Il y a toujours de l’insoutenable qui surgit à un moment ou l’autre, dans ce travail photographique à long terme, l’objectif fouillant le monde. L’exigence d’une conduite. Cette tension est palpable dans tous les projets exposés, comme une exigence. Tension de la mémoire avec les photos de Vulaines, restituant les atmosphères de la maison de famille, saisies à hauteur de regards d’enfants. Plus que des photos permettant de conserver la mémoire d’une maison qui a compté dans le roman familial, ce sont les photos d’une machine à se souvenir, la matrice à souvenirs par excellence. C’est à partir de ces couleurs, de ces matières, de ces tissus, de ces motifs sur les murs, de ces objets, de cette patine d’escalier, de ce tapis usé, des marques sur le parquet, des traces de calcaire au fond de l’évier, de la boîte de la machine à coudre, de la lyre sous le piano, des peintures écaillées, que l’artiste entretient sa mémoire et en fait une machine qui continue à se souvenir de tout ce qu’elle voit et photographie. Dans l’exposition, quelques grands formats de Vulaines sont montrés en diptyques, selon l’option présentée à Gand en 1989 : chaque fragment de la maison, conservé intact en ses couleurs, est mis en parallèle avec une photographie en noir et blanc de la vie d’alors, réduite à des silhouettes, des scènes pâlies. Par exemple, le coin de cuisine avec le frigo d’une part et de l’autre, une scène de jeux turbulents au fond du jardin. Circulant de l’une à l’autre image, on se souvient de façon très vive et parfumée, de l’appétit extraordinaire pour les fameux goûters de vacances qui naissaient de ces parties de jeux, de l’immense plaisir à venir puiser dans le frigo avant de retourner courir et s’inventer d’autres vies. La chambre des parents d’une part et de l’autre un rassemblement de petites filles, à la grande grille de la propriété, guettant la vraie vie du dehors, la liberté au-delà du grillage, comment ça se passe. Ou encore, les parties plus fonctionnelles de la demeure, les couloirs, les placards et un shampoing administré dans la cour, la tête au-dessus d’une bassine. Tension du témoignage. Les paysages perturbés par les barrages improvisés par l’armée israélienne (WB, 2005). À première vue, on pourrait croire à du land art !? Ce n’est pas tellement, comme le dit Rancières que, vu de haut, ces barrages de cailloux et de terre, s’intègrent au paysage. Bien entendu qu’ils finissent par s’y confondre mais en le changeant profondément. Il n’est plus possible de le lire comme un paysage où l’on pourrait se promener, déambuler normalement, innocemment. Ces cicatrices transforment radicalement le sol et le décor. Ces paysages sont barrés, ils ne conduisent plus nulle part, il n’y a plus aucune route libre, tous les chemins sont obstrués, la nature elle-même est fermée, elle a basculé dans le cul-de-sac de la situation géopolitique humaine, labyrinthe guerrier sans espoir. Il n’y a plus nulle part où aller. Décombres, asphaltes arrachés, remblais de pierres, graviers, murets qui ressemblent à des éboulements, crevasses. Paysages magnifiques, figés, désertés, comme placés sous vide, dans l’absence de solution au conflit. Habités, hantés jusque dans leurs éléments naturels constitutifs, par la folie qui conduit à ériger une muraille de béton entre les deux communautés. Mémoire et témoignages, leurs régimes spécifiques de la tension, de la conscience se retrouvent aussi dans le travail sur les ruines de Beyrouth. Briques, ciments et poussières ont quelque chose de corps organiques qui s’affaissent, s’affalent à l’infini, au ralenti, agonies sans fin des bâtiments dont les secousses figées ont comme une parenté avec ces impressionnants « portraits de cicatrices », qui balafrent un dos, une joue… Tension et résistances. De la guerre, Sophie Ristelhueber ne montre rien d’immédiatement spectaculaire (les armes, les tronches, les engins, les combats). Mais les marques, les empreintes, la profonde désorientation dans laquelle la guerre plonge le fait d’être sur terre. Ainsi de la série « Fait », réalisée en Irak, 1992, certains clichés sont pris d’avion, d’autres près du sol. On passe indistinctement du « macro » au « micro », plans larges ou gros plans se ressemblent, les repères sont brouillés. Les perceptions troublées. Cela évoque les photos aériennes qui semblent révéler dans les champs les traces d’un message extraterrestre. Ici, le souffle d’au-delà qui a imprimé d’étranges dessins dans le sable, impacts surréalistes et déréalisation sculpturales des vidanges militaires, est le souffle de la machine de mort humaine. C’est étrange, d’une fascinante beauté inquiétante, tous ces grands tableaux alignés et superposés comme une collection de drames abstraits, éphémères, bientôt enfouis dans le sable, sont autant d’études topographiques d’une planète ravagée, scarifiée par une folie meurtrière qui semble procéder méthodiquement. Il s’agit, peut-être, de la meilleure manière de rendre compte de l’innommable de la guerre. Un régime d’images sur des conflits qui ont été largement couverts par les médias et qui fonctionne pour débanaliser ce que les images matraquées par la télé ont fini par occulter. Mémoire des racines conflictuelles. « Le Chardon », tourné en 2007, dure 6 minutes et explore les relations tendues entre la nature et l’homme. Sur un mode poétique, gros plan sur les tensions qui pourraient briser les liens qui nous relient au cycle de la terre. Premier plan fixe, le Vercors, une station de montagne, les immeubles comme écrasés par les pentes et les sommets. Puis la narration démarre et seul le narrateur, la voix qui parle, va continuer à jouir d’une vision « panoramique » dont il nous fait profiter (comme si nous étions des aveugles). Michel Piccoli lit un texte de Tolstoï, récit de campagne où le promeneur compose un bouquet de trèfles incarnats, de campanules, de marguerites avant d’être séduit par l’apparence de chardons, hérissés, piquants, rébarbatifs et en même temps vaporeux, rêveurs au niveau de leurs de leurs fleurs. Il veut les associer aux corolles si légères déjà rassemblées dans sa main… Avant de découvrir combien il est difficile d’arracher ce genre de plante, sans se blesser, sans l’abîmer. S’ensuivent des considérations sur la puissance et la résistance de la nature face aux forces destructrices de l’homme. Le regard est, lui, projeté au plus proche de la matière. Dedans. Dans les veines de la roche. Travelling sur leurs carapaces accidentées, pleines d’anfractuosités, lisses ou friables, strates sombres et claires, nuances, traits bleu pâle, parfois jaunes, humidités. Les mots utilisés simultanément pour décrire le chardon, précis et légers, interfèrent et donnent l’impression d’une similarité entre l’être du chardon et l’essence de cette roche où s’enfoncent ses racines. On peut croire un bref instant qu’il s’agit de l’être du chardon filmé au plus près de sa chair. Le goutte à goutte que l’on entend est comme le principe de vie qui percole du végétal au minéral, vice versa. Cette aridité vivante, féconde,  contraste avec les travelling sur la route effritée, raccommodée, revêtement artificiel, éphémère, toléré… Livres et formats. Dans l’exposition, elle privilégie les grands formats, encadrés ou collés à même les murs. Comme ces cratères d’attentats à Beyrouth (2006). Mais aussi et surtout, elle réalise de merveilleux petits livres, réellement conçus pour regarder ses photos. Au contraire d’un catalogue où les reproductions déçoivent toujours un peu, imitant les originaux, ces livres sont conçus comme des objets photographiques à part entière, proposant une expérience originale du regard, les photos semblent réalisées pour être regardées ainsi, sur des pages cartonnées que l’on ouvre où l’on veut, que l’on tourne dans un sens ou l’autre, elles font texte. Imagiers qui secouent. Aux éditions Thames & Hudson. (PH) – Sophie Ristelhueber a co-réalisé « San Clemente » avec Depardon. –  Images – 

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Ars Industrialis à la belge…

Introduction… En tant que membre directeur d’une association culturelle, les travaux de Bernard Stiegler constituent un stimulant incontournable depuis plusieurs années. Ils remettent en question, ils empêchent de s’endormir dans un ronron fonctionnarisé des responsabilités, ils distillent aussi des « raisons d’y croire aussi » en donnant des perspectives, en ouvrant le champ des possibles à une plus large échelle, en ramenant le désir au coeur de la dynamique intellectuelle. C’est peut-être le seul penseur, actuellement, qui fait de la question culturelle la question centrale du devenir de notre société. En créant en France l’association Ars Industrialis, il s’investissait dans une action militante pour multiplier les travaux pratiques autour de sa réflexion philosophique, de manière à encourager et faciliter l’appropriation concrète des idées par les différentes opérateurs éducationnels et culturels dans leurs pratiques quotidiennes. Je relaie donc avec plaisir aujourd’hui l’appel à constituer une « branche belge » de cette association. En même temps, je pense qu’il ne faut pas multiplier les associations pour le plaisir de la multiplication. Plusieurs associations doivent converger, elles « remuent » des terrains parallèles, des matières complémentaires. Une nouvelle association doit venir compléter, diversifier, élargir et renforcer le travail des autres. La faiblesse militante provient entre autre de la dispersion, de l’incapacité à se rassembler pour frapper le même clou! Il faudrait organiser une plate-forme commune à toutes les associations qui, chacune dans leur spécificité, militent pour une prise en charge prioritaire de la question culturelle: Culture et démocratie, le CEPPECS…

Voici l’appel, en français, puis en néerlandais:

Appel à soutiens pour la création d’un organe d’Ars Industrialis à Bruxelles

Cela fait un moment que nous y pensions, et de nombreux désirs allaient dans ce sens : Bruxelles accueillera très bientôt un organe de l’association Ars Industrialis. Il nous semblait impérieux qu’une telle organisation, visant la conception et la promotion d’une politique européenne audacieuse dans le domaine des technologies de l’esprit, s’implante en Belgique et dans la capitale de l’Union Européenne.

 De manière plus générale, il nous parait important qu’Ars Industrialis se décentralise, que l’association comprenne à l’avenir plusieurs foyers de réflexion et d’action, et que se cultive un échange florissant entre eux.

 Si AI se révèle déjà, de fait, une association internationale – le site sur la Toile a permis aux internautes du monde entier d’écouter ou de visionner les conférences -, il nous parait crucial d’apporter une dimension locale au processus en cours, et de multiplier les échelles de la réflexion collective.

 Une révolution est impérative, au sens où est révolue l’époque fondée sur le consumérisme et dans laquelle l’évolution du marketing et des médias a inéluctablement conduit à l’exploitation des pulsions des individus et des groupes. Les technologies de ce psychopouvoir* sont cependant les hypomnémata* de notre temps, c’est à dire les supports d’une possible renaissance de l’esprit autant que les vecteurs actuels de sa destruction : ce sont des « pharmaka *» : des remèdes aussi bien que des poisons.

 Il ne s’agit pas de se complaire dans le fatalisme ambiant, mais de se battre et de trouver de nouvelles armes dans la considération de cette situation « pharmacologique » – et dans le contexte de ce qu’aura révélé la crise mondiale de l’automne 2008. Il s’agit d’ouvrir un champ multidisciplinaire de recherche pratique, résolument tourné vers l’élaboration de propositions politiques pour notre temps : celui d’une transformation des technologies de l’esprit à l’heure du capitalisme hyperindustriel*.

Les pouvoirs publics n’ont absolument pas pris la mesure de la métamorphose induite à la fois par le devenir toxique du contrôle de l’attention et par les possibilités et les pratiques nouvelles engendrées par la numérisation de la société qui s’est engagée au cours des deux dernières décennies. Dans cette même  période, le modèle industriel consumériste a atteint ses limites à tous égards, de la folie court-termiste et spéculative du système financier à la généralisation des problèmes environnementaux. Cet état de fait éminemment complexe entraîne un immense désarroi, fait d’addiction et de souffrance, de misère symbolique et  de paupérisation, de délitement des liens sociaux, ce dont la Belgique fait spécifiquement l’épreuve, et de liquidation des relations intergénérationnelles

 

Tout cela ne constitue pas une fatalité, et il est devenu évident aux yeux de tous qu’un sursaut, qui est la responsabilité de chacun, nécessite une réactivation du débat public et de l’initiative collective. Pour ce qui nous concerne, et en nous appuyant sur les acquis de presque quatre ans d’activités d’Ars Industrialis en France, nous soutiendrons la position selon laquelle l’invention d’un nouveau souffle de la société industrielle passe par une nouvelle politique européenne dans le domaine de technologies potentiellement porteuses d’un nouvel âge de l’esprit, appelant une nouvelle politique publique et constituant une « nouvelle donne ».

 Nous vous communiquerons très bientôt le lieu et la date précise de la séance de constitution de l’association de Bruxelles, et nous vous annonçons d’ores et déjà qu’un débat public sera organisé au mois de juin, sur la question intergénérationnelle, en présence de nombreux membres fondateurs  d’Ars Industrialis.

D’ici là, nous en appelons à votre contribution, au sens large.

Merci d’avance              

          Pour Ars Industrialis- Belgique :  Nicolas Zurstrassen

Contacts : Téléphone : 0484/63.83.90 Courriel :   nzurstra@ulb.ac.be  Site de l’association :   http://www.arsindustrialis.org    

 * L’explicitation des principaux outils conceptuels et le développement des thèses génériques   

   de l’association peuvent être consultée sur le site www.arsindustrialis.org .

 – Vous trouverez également le manifeste des membres fondateurs à cette adresse :

   http://www.arsindustrialis.org/le-manifeste

 

 OPROEP TOT STEUN VOOR DE OPRICHTING VAN EEN ORGAAN VAN ARS INDUSTRIALIS TE BRUSSEL :

 Het idee bestond al langer en veel verlangens wezen in deze richting: Brussel zal binnenkort een orgaan van de vereniging ARS INDUSTRIALIS verwelkomen.

 Het leek ons onweerstaanbaar dat zulke organisatie die als doel heeft het ontwerpen en het bevorderen van een gedurfde europese politiek op het vlak van technologieën van de geest, zich in België zetelt, in de hoofdstad van de Europese Unie.

 Algemener, lijkt het ons belangrijk dat ARS INDUSTRIALIS zich decentraliseert, dat er in de toekomst meerdere haarden van denken en handelen aan de vereniging gekoppeld worden en dat er een bloeiende uitwisseling tussen hen onderhouden wordt.

 Als ARS INDUSTRIALIS zich op dit moment al als een internationale vereniging openbaart – de website op het net heeft ervoor gezorgd dat de conferenties over de hele wereld beluisterd en bezichtigd konden zijn- lijkt het ons cruciaal om tevens een lokale dimensie aan het proces in gang bij te brengen, en zo de schalen van het collectief denken en handelen te vermenigvuldigen.

 Een omwenteling is noodzakelijk in de zin dat onze tijd, gebaseerd op consumerisme en waar de ontwikkeling van marketting en media onvermijdelijk geleid heeft tot de uitbating van de driften van personen en groepen.

 De technologieën van deze “psychomacht”* zijn niettemin de “hypomnémato”* van onze tijd, namelijk de steun van een mogelijke wedergeboorte van de geest, eveneens als de hedendaagse reden van haar vernietiging: het zijn “farmaka”*: zowel geneesmiddelen als gif.

 Het is niet de bedoeling in het verspreide fatalisme te blijven verkeren, maar te vechten en nieuwe wapens te vinden in de context van de “farmacologische” situatie en de uitgangspunten van de wereldwijde crisis van de herfst 2008.

Men oogt op de opening van een multidisciplinair veld van praktisch onderzoek, ongetwijfeld gefocaliseerd op de uitwerking van politieke voorstellen voor onze tijd: de tijd van verandering van de technieken van de geest, in een kader van een hyperindustrieel kapitalisme.

 De overheid heeft deze omkentering, enerzijds afgeleid van de giftige praktijken van de aandachtscontrole en anderzijds van de nieuwe gewoontes voortvloeiend uit de numerisatie van de maatschappij, absoluut niet ingeschat.

 Op hetzelfde moment heeft het industrieel consumeristisch model haar grenzen op alle vlakken bereikt, gaande van de op korte termijn gerichte speculatieve waanzin in het financieel systeem tot de veralgemening van de milieuproblemen.

Dit alles brengt een grote verwarring met zich mee, gemaakt uit verslaving en lijden, uit symbolische armoede en verarming (waarvan België specifiek de proef ondergaat), uit ontbinding van de sociale banden en uit de vereffening van intergenerationele relaties.

 Dit is geen fataliteit en het is duidelijk geworden voor iedereen dat een plotse opleving, die de verantwoordelijkheid van ieder van ons is, een reactivering van de publieke debatten en de collectieve ondernemingen nodig heeft.

Wat ons betreft, en rustend op de vierjarige ervaring van ARS INDUSTRIALIS in Frankrijk, zijn we van mening dat de industriële maatschappij noodwendig nieuw leven ingeblazen moet worden door een nieuwe europese politiek op het vlak van technologie die mogelijkerwijze een nieuw tijdperk van de geest bijbrengt. 

Dit vereist een nieuwe overheidspolitiek en vormt een “nieuw gegeven”.

 We zullen jullie heel binnenkort de precieze plaats en datum van de samenkomst in Brussel meedelen en informeren jullie reeds dat er in juni 2009 een publiek debat zal plaatsvinden over de intergenerationele kwestie in de aanwezigheid van verschillende stichters van ARS INDUSTRIALIS.

 Tot dan, beroepen we op alle mogelijke bijdragen, in de brede zin.

 Dank bij voorbaat,

 Voor ARS INDUSTRIALIS- België : Nicolas Zurstrassen

CONTACT: Telefoon: 0484/63.83.90. – E-mail: nzurstraarobaseulb.ac.be – Website van de vereniging: www.arsindustrialis.org

 Voor een uitleg van de voornaamste begripswerktuigen en de stellingen van de vereniging, kunt u de webiste: www.arsindustrialis.org raadplegen.

Een lijst met alle voornaamste gebruikte concepten wordt bovendien momenteel voorbereid.

 

                       

César Dany

Nous avons été matraqués de ch’tis durant l’année. Les médias ont couvert à l’envi ce gentil téléfilm pour grand écran, en refusant probablement de consacrer de la place à d’autres films et d’autres réalisateurs plus innovants, plus risqués et, alors qu’on pouvait s’estimer quitte, patatras, revoilà biloute, gros titres et pleines pages. Tout ça pour nous dire « qu’il va bouder la cérémonie », mais en fait, cela est-il important !? Vexé de n’être pas mieux nominé aux Césars, pas reconnu par ses pairs à ses justes mérites. (Mais peut-être est-ce finalement un gag, il veut nous faire rire probablement, c’est une feinte dont le comique se révélera lors de la cérémonie elle-même? Parce que d’une part, en faisant le (faux) modeste, il aime insister lourdement sur le fait que faire rire et écrire une comédie, il n’y a rien de plus difficile et d’autre part, il est bien nominé pour ça, pour le « meilleur scénario original », ce qui est un comble soi dit en passant, étant donné que le scénario n’est qu’une habile exploitation de vieux schémas…) . Mais voilà, il a quand même fait « 20,4 millions d’entrées en France » et ça donne beaucoup de droits dans nos nouvelles télécraties… Bon, imaginons l’idéal : les Césars seraient là pour récompenser réellement des réalisateurs, des auteurs, du vrai cinéma. On pourrait dire à Dany Boon : la qualité cinématographique ne se calcule pas au nombre d’entrées. Sinon, plus besoin d’avoir un jury, le box-office fait office de juge, c’est simple. Mais ce n’est pas si facile, ce genre de récompense ayant fait tellement de compromissions entre défendre le cinéma et soutenir l’industrie que, finalement, pourquoi pas les ch’tis dira-t-on !? C’est de manière générale que les critères de jugement basés sur les résultats économiques supplantent un exercice plus « noble » du jugement et brouillent les pistes. On peut lire ainsi un peu partout (ici c’est dans Le Soir) : « … héros national pour avoir boosté le cinéma français en 2008 en l’amenant à 45,7% de parts de marché ». Est-ce réellement un bienfait pour le cinéma français, va-t-il se renouveler, surprendre, oser, créer grâce à ce succès économique ? C’est très bien que ce genre de délassement existe mais ne faut-il pas remettre César Dany à sa place, de temps en temps, en exprimant autre chose qu’une servilité devant les chiffres du succès commercial ? Est-ce en multipliant des pages sur ce genre d’incidents mineurs que la presse va relever le débat, « monter en gamme » comme disait Marcel Gauchet, soutenir la culture, un projet culturel qui peut lui assurer la « reproduction » d’un lectorat autonome dans l’avenir ? – Alors, place au débat de fond: faut-il un César dédié à la comédie? Mais pourquoi pas alors un César par genre, y compris le César « nouvelle vaague », sans oublier le César pour le film au budget communication le plus élevé, le César pour la meilleure campagne de pub cinématographique, le César pour le film réalisant le plus d’entrées (décerné par l’industrie reconnaissante)… (PH)

boon

Tino Sehgal en situation surexposée

Tino Sehgal, « This Situation », galerie Marian Goodman, jusqu’au 7 mars 09

goodman

Il n’y a aucune affiche, aucun carton épinglé au mur renseignant le titre de l’œuvre, aucun feuillet explicatif sur l’artiste, aucun « paratexte » informant de ce qui se passe dans cette galerie d’art, à la limite celle-ci est « camouflée » et ne s’affiche plus comme une galerie d’art. On pourrait croire s’être trompé d’adresse, tombé en pleine répétition d’une classe de théâtre… Cela fait partie de la marque Tino Sehgal, artiste né en 1976 à Londres, installé à Berlin. Corporéité et paroles. Quand on parle beaucoup, longtemps, en groupe, le corps bouge, il est impossible de parler en restant immobile, il y a une gestuelle qui accompagne le flux de paroles, qui participe de la verbalisation. Le balancement, le croisement et décroisement des bras, avancer puis reculer une jambe, s’accroupir sur les talons, étendre une jambe, se relever, s’appuyer contre un mur, se faire glisser le long de celui-ci, se frotter le front, marcher lentement en rond, se gratter la nuque, s’étirer, enchaîner avec des gestes d’éloquences, des esquisses de mimes… Il y a des mouvements qui semblent faciliter le transit de la pensée vers l’économie du langage. Tino Sehgal en tire l’ébauche d’une chorégraphie (c’est certainement très travaillé et préparé mais ne s’affirme pas en tant que tel), avec six personnages qui tournent dans la pièce blanche, qui tournent au fil des heures, durant toute la durée d’ouverture de la galerie (11H-19H). Et ils parlent et débattent. On dirait une occupation militante du sol, une action syndicale en territoire, tourner, parler, s’asseoir, se coucher, pratiques d’obstruction pacifiste… Ils créent une situation. D’ailleurs, plus ou moins tous les quarts d’heures, ils scandent leur mouvement en chœur « Welcome in this Situation ». Ils parlent calmement de la politique de l’ennui, télévision forcément, mais aussi politique des banlieues. Ils font le point sur les idées du situationnisme, sur la possibilité d’inventer de nouveaux agencements, jadis et aujourd’hui. Ils se penchent sur les forces de codifications, comment se forment les codes, les nouvelles codifications, évoquent le PACS, le rôle du code civil qui, tantôt assimile les nouveautés de la société, tantôt se place du côté des forces rétrogrades. Ils tentent de décortiquer le mécanisme artistique, l’individualité de l’artiste… Ils reconstituent l’histoire des idées récentes, celles qui ont occupé l’espace public ces dernières décennies. Leurs échanges parlés en même temps qu’ils tournent évoquent une fresque historique de la pensée militante (ou ce qu’il en reste, de ses fondements à l’effritement, ses tentatives de reconstitution) de notre époque. Une série de tableaux vivants éphémères, juste faits de mots. Dispositif textuel. Ils ne récitent pas un texte écrit, avec un début et une fin, ils ne sont pas forcément acteurs (l’artiste a, dans d’autres circonstances, construit des performances semblables en faisant « jouer » des gardiens de musée, des galeristes…). Je suppose qu’ils ont préparé un stock de thématiques, par des lectures, de la documentation, des exercices de dialogues… De la même manière que l’on se prépare à soutenir plusieurs sujets de conversation en société. Ils ont reçu une des consignes (j’imagine, des guides pour l’exécution de l’oeuvre), par exemple la durée des échanges entrecoupés des mots d’accueil… Et ils parlent non stop de l’ouverture à la fermeture de la galerie (enfin, quand il y a des visiteurs, je suppose), en flux continu. En se préparant, ils ont plus ou moins définis des rôles, en tout cas ils ont senti à quelle place chacun allait se situer dans la dynamique des échanges (il y a des moteurs, ceux qui lancent les impulsions, le nouveau thème, qui proposent une citation ou un point de vue, et les autres qui nuancent, réagissent, chicanent)… En même temps, rien de ce qui est dit n’est surprenant. Ce sont les arguments classiques, éculés, clichés (standardisés, sortis d’un « que sais-je? »), il n’y a aucune pensée nouvelle, aucune surprise, c’est la parole qui moud continuellement son grain banal, ressassement des idées des autres que l’on essaie de s’approprier sans plus. (Contrairement à l’impression que peuvent donner certaines conférences quand l’orateur est capable de penser et de formuler quelque chose de nouveau, de faire des propositions qui ouvrent de nouveaux angles). C’est comme si on voyait défiler la vulgate philosophique et artistique… Il y a donc en amont un travail important d’archéologie du langage, d’observation, d’enregistrement, constitution d’une matrice à reproduire les discours, la plasticité de ce qui se trouve exposé est dans cet exercice, dans l’articulation des prises de position des uns et des autres… Ça me fait penser à certaines réunions de théorisation de l’action politique à laquelle j’assistais, il y a longtemps, dans certain groupe activiste, mais en moins disputé, en moins passionné. Quelque chose d’éteint, comme situé après coup. Du discours désossé. C’est une pensée fonctionnelle, qui assimile, qui donne une contenance à ces corps qui tournent à vide dans leur « situation », mais ils n’arrivent pas à engendrer de nouveaux agencements, puisqu’il ne s’agit pas d’une pensée nouvelle, qui surprend, qui s’illustrerait en conceptualisant de nouvelles situations. C’est plutôt une performance, selon moi, autour de la panne d’idée. De ce côté « idées remâchées et recrachées » se dégage une impression de structures parlées plutôt artificielles, déjà connues. Ce qui rend difficile, finalement, de rester totalement attentif. Les arguments, les concepts, les jugements arrivent là, dans ce moulin à paroles, un peu à bout de souffle, en bout de course, exhibés en galerie d’art comme des reliques de pensées, des restes de langages, des rebuts de discours, usés, à l’instar de ces bois de flottage rejetés par la mer sur le rivage et qui ont presque perdu toute ressemblance avec ce qu’est initialement un bout de bois. Les corps tournent au ralenti dans cette abstraction de la langue qui unit les individus dans une action reconstituée, et quand ils s’immobilisent longtemps, au sol, contre les murs blancs, ils ont quelque chose de photographique. Surexposés. Trompe l’oeil participatif. À la fin de chaque séquence, du regard, les spectateurs sont sollicités pour interagir, dire ce qu’ils pensent, donner leur avis ? Ça me semble impossible. Tellement le texte qui coule là entre ces six personnages est codifié, fermé, muséifié, fixé dans une logique de tableau vivant, tellement plus vrai que nature qu’il semble irréaliste de s’y impliquer (comment parler « vrai » dans une pièce de théâtre par exemple, avec des « personnages » dont on ignore s’ils vont réellement écouter ou jouer un rôle établi ?). Ou alors pour le perturber : poser des questions pour démonter la mécanique mise en place ? Finalement, même sans aucune production d’objet matériel, il s’agit d’une œuvre accomplie, fermée, on la regarde, on l’écoute, mais y rentrer pour la perturber, non, le droit d’entrée signifie d’accepter les règles du jeu fixées par l’artiste. Y rentrer ne peut se faire qu’en acceptant les codes élaborés pour régir cette situation de galerie. (PH) Description dune intervention de l’artiste à Grenoble. – Une brève image sur youtube, quand même Autre article sur Tino Sehgal, au Guggenheim de New York, janvier 2010

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