Polyphonie d’ascenseurs…

Marc Behrens, « Architectural Commentaries », ENTR’ACTE E45

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Je suis dans un bureau. À l’extérieur, il y a un vaste chantier où, sur des échafaudages et dans des grues, des entreprises s’affairent à la finition de grands immeubles (bureaux et logements). À intervalles réguliers (machiniques), le pivotement de membres métalliques d’une machine mal huilée, émet une étrange plainte animale, déchirante. La chute de matériaux, le choc d’outils, l’emboîtement de pièces, la fréquence de différents moteurs, le drone tremblé des disqueuses, tout ça installe un fond rythmique, la conscience qu’au sens le plus large, métaphorique, on est pris dans la trame des multiples constructions qui modifient l’environnement, reconfigurent les espaces vitaux… « Architectural Commentaries » tourne dans l’appareil. Un temps, je suis désorienté, je distingue mal le son du chantier de celui du CD. Intérieurs et extérieurs sont poreux… Marc Behrens est un archéologue des sons produits par les grands ensembles architecturaux urbains, les buildings, les tours, les constructions industrielles (« sans architecture »). Durant près de quinze ans, il les enregistre, il les sonde du micro. Il capte les ondes qui bruissent à proximité, les vibrations, parfois ténues, qui se dégagent de certains blocs construits, imbrications de cubes presque aveugles, façades murées, parcourues de câbles, tuyaux… Il enregistre leur aura, leur empreinte sonore. Le ciment, le métal les plastiques réagissent au temps, aux vents, aux intempéries, ils murmurent leurs altérations, leurs mouvements imperceptibles bruissent. Marc Behrens ausculte les surfaces puis rentre à l’intérieur des structures. Il colle son micro-stétoscope au plus près des pulsations, là où les bâtiments « respirent », geignent, grincent, imperceptiblement. Où ils révèlent leur plasticité occulte. Il enregistre les moteurs, les machines, les poulies, les automates, tout ce qui rend possible une vie fonctionnelle à l’intérieur de ces grottes modernes, industrielles, les ascenseurs, les conditionnements d’air, les souffleries, les vide-ordures, les tuyauteries diverses, les chaudières… Ingénierie et technologies qui lient le corps humain à ces architectures, les rendent solidaires, acteurs et organes d’un même corps-habitat. Les sons qu’il archive ainsi représentent une bande-son mystérieuse, fantomatique de ce qui, dans le quotidien, passe le plus souvent inaperçu, inaudible. Sauf quand la routine est rompue, que le volume sonore brusquement s’élève, que le glissement se transforme en couinement ou lors d’un dysfonctionnement passager ou d’un accident. Pourtant, ces sons sont émis, ils ont une matérialité incontestable (ce dont attestent ces enregistrements). Ils baignent, pénètrent l’inconscient, y laissent des traces, vont réapparaître dans les rêves et les cauchemars, infiltrent les références langagières métaphoriques et musicales, intègrent un capital de bruits enregistrés par le cerveau, auquel nous ferons appel automatiquement pour interpréter divers messages sonores qui se présenteront à nous (concerts, CD à écouter, œuvres radiophoniques, sons concrets dans la vie de tous les jours, proximité de machines, irruptions intempestives de moteurs…). De sa longue et patiente pratique « à l’écoute des grands organismes urbains », il archive le son des fonctionnements normaux, ordinaires, mais aussi les accidents, les ruptures, les accidents, les débuts d’incendie, les déraillements, le stress… Construction. Marc Behrens ne livre pas telles quelles ses collections de bruits. Il les écoute, les décrypte, les analyse, les scrute (comme on écouterait les émissions sonores captées dans l’espace pour tenter d’y deviner des messages). Il construit une grammaire, il en produit une lecture. Il sélectionne des extraits, des échantillons, ce qui constitue à ses oreilles les unités sonores les plus significatives, ce qui « là-dedans » élabore des éléments syntaxiques. Il assemble des fils narratifs sonores. Des précipités. Exactement comme se construit un récit écrit qui sélectionne les moments, les actions, les enchaînements, les scènes représentatives, il organise les bruits en phrases, en séquences filmiques, donne une consistance fictionnelle à tous ces sons souvent évacués, considérés comme parasites, refoulés de la conscience et qui pourtant nous environnent, nous enferment dans leur tissu de bruits signifiants et, probablement, éduquent notre oreille intérieure… C’est très surprenant par la manière dont ça stimule les perceptions sensori-motrices, ça ne s’écoute pas comme une « simple musique », mais comme le témoignage d’une vie enfouie dans la matière industrielle. Comme une langue matérialiste décryptée, logorrhée magique/maléfique dans le point aveugle des machines qui organisent la vie…  Fiction. Il y a comme un mouvement continu, un déplacement à l’œuvre, un glissement corrosif, dramaturgie d’une érosion permanente faite de micros explosions et percussions qui semblent miner les bunkers urbains où l’on se croit faussement à l’abri, les font apparaître très fragiles, attaqués par le terrorisme du temps, l’usure mécanique, entraînés dans une dérive spatiale dangereuse… Musiques d’autres dimensions perceptibles là, dans nos murs. Mélodies inquiétantes du local technique. Ce sont des fictions construites en studio pour diffusion radiophonique et plus on se familiarise avec leurs phrasés particuliers, plus on les découvre d’une rare élégance formelle, et d’une surprenante force chantante. – L’ensemble se présente dans une pochette très design, soignée, classe, comme toutes les productions du label Entr’Acte -(PH) – Le site de Marc Behrens –  Le site du label ENTR’ACTE –  Une discographie du label ENTR’ACTE en prêt public – Une discographie de Marc Behrens en prêt public  – Ecoutez aussi « Buildings » de Francisco Lopez – Une soirée du label Entr’Acte à Bruxelles le 21 février chez Q-O2

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