Fatigues et chardons d’une grande photographe

Sophie Ristelhueber, Jeu de Paume, 20 janvier – 22 mars 2009

jeudepaume

 Fatigues. Court-métrage vidéo où Sophie Ristelhueber manipule ses photos, les filme, en fragments géants, agrandies, collées sur des murs, étalées en pleine nature, se confondant avec les décors intérieurs ou naturels, vibrant comme les pelures imaginaires et éphémères du réel. En quelque sorte, ce film montre le travail mental incessant de l’artiste pour, avec ses dispositifs photographiques, ramener des témoignages des profondeurs insoupçonnées qui lestent les productions d’images, débusquer les trompe l’œil de l’actualité, des multiples écrans qui égarent le regard dans un pernicieux « y a plus rien à voir ». La bande son, faite de foulages émotionnels et psychiques, comme ces bruits d’étoffes étirées, écartelées, chiffonnées, froissées, faite aussi de chocs, de coups réguliers qui surviennent par surprise, évoque à merveille la tension photographique qui relie l’artiste à son environnement. Ça claque, comme ces instants de drames qui se répètent et bouleversent partout le monde et que la photographe suit pour en documenter les traces. Une tension harassante, haletante qui n’exclut pas une part d’éblouissement et de perte de conscience. Il y a toujours de l’insoutenable qui surgit à un moment ou l’autre, dans ce travail photographique à long terme, l’objectif fouillant le monde. L’exigence d’une conduite. Cette tension est palpable dans tous les projets exposés, comme une exigence. Tension de la mémoire avec les photos de Vulaines, restituant les atmosphères de la maison de famille, saisies à hauteur de regards d’enfants. Plus que des photos permettant de conserver la mémoire d’une maison qui a compté dans le roman familial, ce sont les photos d’une machine à se souvenir, la matrice à souvenirs par excellence. C’est à partir de ces couleurs, de ces matières, de ces tissus, de ces motifs sur les murs, de ces objets, de cette patine d’escalier, de ce tapis usé, des marques sur le parquet, des traces de calcaire au fond de l’évier, de la boîte de la machine à coudre, de la lyre sous le piano, des peintures écaillées, que l’artiste entretient sa mémoire et en fait une machine qui continue à se souvenir de tout ce qu’elle voit et photographie. Dans l’exposition, quelques grands formats de Vulaines sont montrés en diptyques, selon l’option présentée à Gand en 1989 : chaque fragment de la maison, conservé intact en ses couleurs, est mis en parallèle avec une photographie en noir et blanc de la vie d’alors, réduite à des silhouettes, des scènes pâlies. Par exemple, le coin de cuisine avec le frigo d’une part et de l’autre, une scène de jeux turbulents au fond du jardin. Circulant de l’une à l’autre image, on se souvient de façon très vive et parfumée, de l’appétit extraordinaire pour les fameux goûters de vacances qui naissaient de ces parties de jeux, de l’immense plaisir à venir puiser dans le frigo avant de retourner courir et s’inventer d’autres vies. La chambre des parents d’une part et de l’autre un rassemblement de petites filles, à la grande grille de la propriété, guettant la vraie vie du dehors, la liberté au-delà du grillage, comment ça se passe. Ou encore, les parties plus fonctionnelles de la demeure, les couloirs, les placards et un shampoing administré dans la cour, la tête au-dessus d’une bassine. Tension du témoignage. Les paysages perturbés par les barrages improvisés par l’armée israélienne (WB, 2005). À première vue, on pourrait croire à du land art !? Ce n’est pas tellement, comme le dit Rancières que, vu de haut, ces barrages de cailloux et de terre, s’intègrent au paysage. Bien entendu qu’ils finissent par s’y confondre mais en le changeant profondément. Il n’est plus possible de le lire comme un paysage où l’on pourrait se promener, déambuler normalement, innocemment. Ces cicatrices transforment radicalement le sol et le décor. Ces paysages sont barrés, ils ne conduisent plus nulle part, il n’y a plus aucune route libre, tous les chemins sont obstrués, la nature elle-même est fermée, elle a basculé dans le cul-de-sac de la situation géopolitique humaine, labyrinthe guerrier sans espoir. Il n’y a plus nulle part où aller. Décombres, asphaltes arrachés, remblais de pierres, graviers, murets qui ressemblent à des éboulements, crevasses. Paysages magnifiques, figés, désertés, comme placés sous vide, dans l’absence de solution au conflit. Habités, hantés jusque dans leurs éléments naturels constitutifs, par la folie qui conduit à ériger une muraille de béton entre les deux communautés. Mémoire et témoignages, leurs régimes spécifiques de la tension, de la conscience se retrouvent aussi dans le travail sur les ruines de Beyrouth. Briques, ciments et poussières ont quelque chose de corps organiques qui s’affaissent, s’affalent à l’infini, au ralenti, agonies sans fin des bâtiments dont les secousses figées ont comme une parenté avec ces impressionnants « portraits de cicatrices », qui balafrent un dos, une joue… Tension et résistances. De la guerre, Sophie Ristelhueber ne montre rien d’immédiatement spectaculaire (les armes, les tronches, les engins, les combats). Mais les marques, les empreintes, la profonde désorientation dans laquelle la guerre plonge le fait d’être sur terre. Ainsi de la série « Fait », réalisée en Irak, 1992, certains clichés sont pris d’avion, d’autres près du sol. On passe indistinctement du « macro » au « micro », plans larges ou gros plans se ressemblent, les repères sont brouillés. Les perceptions troublées. Cela évoque les photos aériennes qui semblent révéler dans les champs les traces d’un message extraterrestre. Ici, le souffle d’au-delà qui a imprimé d’étranges dessins dans le sable, impacts surréalistes et déréalisation sculpturales des vidanges militaires, est le souffle de la machine de mort humaine. C’est étrange, d’une fascinante beauté inquiétante, tous ces grands tableaux alignés et superposés comme une collection de drames abstraits, éphémères, bientôt enfouis dans le sable, sont autant d’études topographiques d’une planète ravagée, scarifiée par une folie meurtrière qui semble procéder méthodiquement. Il s’agit, peut-être, de la meilleure manière de rendre compte de l’innommable de la guerre. Un régime d’images sur des conflits qui ont été largement couverts par les médias et qui fonctionne pour débanaliser ce que les images matraquées par la télé ont fini par occulter. Mémoire des racines conflictuelles. « Le Chardon », tourné en 2007, dure 6 minutes et explore les relations tendues entre la nature et l’homme. Sur un mode poétique, gros plan sur les tensions qui pourraient briser les liens qui nous relient au cycle de la terre. Premier plan fixe, le Vercors, une station de montagne, les immeubles comme écrasés par les pentes et les sommets. Puis la narration démarre et seul le narrateur, la voix qui parle, va continuer à jouir d’une vision « panoramique » dont il nous fait profiter (comme si nous étions des aveugles). Michel Piccoli lit un texte de Tolstoï, récit de campagne où le promeneur compose un bouquet de trèfles incarnats, de campanules, de marguerites avant d’être séduit par l’apparence de chardons, hérissés, piquants, rébarbatifs et en même temps vaporeux, rêveurs au niveau de leurs de leurs fleurs. Il veut les associer aux corolles si légères déjà rassemblées dans sa main… Avant de découvrir combien il est difficile d’arracher ce genre de plante, sans se blesser, sans l’abîmer. S’ensuivent des considérations sur la puissance et la résistance de la nature face aux forces destructrices de l’homme. Le regard est, lui, projeté au plus proche de la matière. Dedans. Dans les veines de la roche. Travelling sur leurs carapaces accidentées, pleines d’anfractuosités, lisses ou friables, strates sombres et claires, nuances, traits bleu pâle, parfois jaunes, humidités. Les mots utilisés simultanément pour décrire le chardon, précis et légers, interfèrent et donnent l’impression d’une similarité entre l’être du chardon et l’essence de cette roche où s’enfoncent ses racines. On peut croire un bref instant qu’il s’agit de l’être du chardon filmé au plus près de sa chair. Le goutte à goutte que l’on entend est comme le principe de vie qui percole du végétal au minéral, vice versa. Cette aridité vivante, féconde,  contraste avec les travelling sur la route effritée, raccommodée, revêtement artificiel, éphémère, toléré… Livres et formats. Dans l’exposition, elle privilégie les grands formats, encadrés ou collés à même les murs. Comme ces cratères d’attentats à Beyrouth (2006). Mais aussi et surtout, elle réalise de merveilleux petits livres, réellement conçus pour regarder ses photos. Au contraire d’un catalogue où les reproductions déçoivent toujours un peu, imitant les originaux, ces livres sont conçus comme des objets photographiques à part entière, proposant une expérience originale du regard, les photos semblent réalisées pour être regardées ainsi, sur des pages cartonnées que l’on ouvre où l’on veut, que l’on tourne dans un sens ou l’autre, elles font texte. Imagiers qui secouent. Aux éditions Thames & Hudson. (PH) – Sophie Ristelhueber a co-réalisé « San Clemente » avec Depardon. –  Images – 

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