Archipel Claude Simon

Claude Simon, « Archipel et Nord », Editions de Minuit, 35 pages, 2009.

 archipel

Une toute petite couverture de rien du tout, semblable à toutes les autres couvertures des livres de Claude Simon et pourtant, en passant devant cette vitrine de librairie, elle m’a sauté à la figure, le regard a capté la présence d’une nouveauté intrigante parce qu’inattendue. En effet, plusieurs années après la mort d’un écrivain, on s’est habitué à ne plus rien recevoir de lui, le fil de l’attente est rompu. Pas celui de la lecture de son œuvre dont la perception change, ne pourra plus paraître comme en devenir, modifiée par de nouveaux prolongements, elle reçoit une sorte de limite. Et là, soudain, l’écrivain semble adresser un signe d’outre-tombe par ce qui se présente comme un « nouveau » Claude Simon. (Ré)Apparition, en fait, de deux courts textes poétiques publiés en 1974 dans deux revues finlandaises. Le cœur a palpité, néanmoins, et c’est toujours bon à prendre ! Poésie vue d’avion. Le texte est sans ponctuation. Ce qui nécessite une ou deux premières lectures de déchiffrage, comme pour une partition, histoire de repérer les rythmes secrets, sentir l’articulation des groupes de mots, deviner où poser sa ponctuation personnelle pour coïncider au mieux avec celle, mentale et retenue, de l’auteur. C’est un survol du texte où l’on aperçoit des dominantes, des couleurs, des reliefs, des mouvements, un paysage abstrait de phrases, tout comme dans le premier texte, « Archipel », ce qui constitue l’organisme et la matière même de l’archipel est d’abord vu du ciel, de très haut. Le texte suit la musique des perceptions qui changent selon la méthode d’approche, du plus lointain et immatériel (le sol est perçu comme étendue symétrique et de même nature que le ciel où vole l’avion) jusqu’aux détails concrets où s’enferment les perceptions proches de leurs sources (on entend le bruit de la chaîne d’un bateau et l’on ne perçoit plus rien d’autre). Détails où s’entendent les vestiges du panorama englouti par les sens… Une puissante et subtile mélodie de couleurs et de formes. Comme toujours avec Claude Simon, les paysages sont décrits comme des peintures en mouvement,  semblables à des glissements de terrain dans le cerveau. Une belle continuité ou réciprocité entre intérieur et extérieur, nature et pensée. Dans l’écriture exigeante, il y a une étrange lisière contemplative, d’abandon. Près, bois, champs, eau, de très haut, constituent un tissu unique. Quand la terre se révèle « constellée » de lacs, d’étendue d’eau, elle va « se déchiquetant se dépiautant pour ainsi dire/ haillon percé de mille déchirures ». Le choc de l’amerrissage, une île qui cache toutes les autres, on pénètre dans la vue rapprochée, le silence tangible, « le silence ondulant des joncs pâles puis la pierre sous le pied silence ». Après un mélange de coins dépaysants et typiques, de relevés précis de flore et de roches, évocations fantastiques de bestiaires inédits, descriptions de gravures comme les souvenirs des premiers à découvrir ces contrées vierges. Et puis, au sol, retour vers l’impression première d’une seule immensité qui recouvre tout, un seul tissu envahissant, impénétrable, fait de « forêts grandes comme des continents ». Plus au Nord. Au départ d’un point avancé, « façade à frontons et à colonnades sur le port peintes de délicates couleurs pastels bleu ocre dans la chaleur des bassins les remorqueurs avaient ouvert des chenaux d’eau noire », lente remontée vers le Grand Nord.     – Comme la description lente et haletante des calicots et drapeaux de la procession espagnole, dans « Palace » (Barcelone, fin de la guerre civile), ici aussi le texte fige en ses lettres le mouvement de drapeaux, dont les inscriptions mouvantes et les couleurs évoquent les phénomènes naturel physique caractéristiques de ces contrées, dont le blason, lui, représente l’esprit : « HELSINGFORS bleu rouge jaune terminé par un drapeau F flottant dans le vent ondulant S, HELSINKI se brisant sur le K comme ces triangles de glace fracassé par les étraves et que le gel nocturne sans doute avait ressoudés… » Il va atteindre des territoires originels, il va pénétrer « dans cette jeunesse cette vieillesse ». C’est tout autant « j’avançai dans l’enfance du monde » que « jamais encore je n’avais pénétré dans la vieillesse dans les cimetières du monde ». Et d’abord, ce qui compose habituellement le paysage perd ses « contours géométriques ». Une forêt primaire immense, en pleine décomposition et renaissance, simultanément, « squelettes emmêlés couchés parmi les vivants fantastiques racines comme de couronnes de poignards leurs membres tordus convulsifs gris argent je marchai sur le silence de lichen le silence de sable (on dit qu’il existe ainsi des cimetières de baleines étendues d’ossements) (…) se décomposant nourriture pour les racines de ceux qui à leur place/ matrice d’arbres ». À cette rencontre extrême des contraires, ce partage de l’agonie et du renouveau, de la sombre désolation et de l’aveuglante lumière, pourriture et glacier, se superpose ce qui, dans une autre dimension, y ressemble, les souvenirs de scènes d’intérieurs : « lumière rouge-orange aussi dans le bar absorbée par les boiseries sombres s’accrochant aux flancs taillés des verres les bras nus des femmes comme des coulées claires lumineuses par elles-mêmes. » L’esprit du lieu est un vieillard qui n’a quitté cette région que pour la guerre et conserve intacte toute la mémoire d’une vie jamais atteinte par la modernité. Il refuse de le rencontrer… Après s’être maintenu quelque temps dans cet extrême, forcément il glisse, s’éloigne, «les lisières des bois se firent de nouveau rectilignes comme endiguées domptées les marécages gluants disparurent ». Étourdi, il se retrouve dans un port et observe les mouvements, les bateaux, les sillages qui se dessinent entre le nord et l’ailleurs. En écoutant, issu d’un groupe de jeunes, un garçon chanter, il retrouvera dans la musicalité de la langue un peu de ce qui composait cette ahurissante « matrice de forêts », ses ténèbres tordues, ses éclairs convulsifs, ses mœurs rudes, ses pelages chaleureux, « C’est une langue gutturale à la fois violente et tendre qui fait un peu penser au japonais avec des voyelles des consonnes redoublées s’étirant suspendues comme des poteaux à la hampe des lettres dures les T les K semblables à des étais des cassures ». Des petits bouts savoureux de ce que l’on peut explorer en plus abouti, conduit au plus loin de sa logique dans la prose soutenue, continue, narrative, de ses romans. Ces perles poétiques reflètent sa méthode. (PH) Repères Claude Simon. – Association des lecteurs de Claude Simon

archipel2archipel3

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s