Théâtre noir et solaire de Raïs Annegarn

Dick Annegarn, Théâtre de Mons, samedi 31 janvier 2009

 theatremons

Depuis son retour en 1997 avec «Approche toi », premier signe d’une créativité éblouissante ponctuée de nombreux enregistrements, soit le « come-back » musical le plus heureux, le plus riche de sens, Dick Annegarn n’avait toujours pas été programmé à Mons. C’est enfin chose faite. S’il commence par lâcher, avec une fausse désinvolture rugueuse comme désappointée (à la Grand Duduche, personnage de BD des années 70 créé par Cabu, à qui, à l’époque on comparait sa dégaine), « bon, c’est un nouvel album, quoi », on n’assistera pas (heureusement) à ce que l’on appelle le « concert promotionnel d’un nouveau CD ». Il entame bien par les deux premiers titres de « Soleil du soir » : « D’abord un verre » et « Jacques ». L’hospitalité, de tous les temps, rythmée d’arrivées et de départs, de commencements et de fins, d’enthousiasme et de dépression, boire un bon coup sur une belle nappe fleurie partagée. À propos de l’apport d’un des musiciens (tuba) qu’il qualifiera à un moment de slave et « pompier polonais », il évoquera le mélange de tristesses variées, comme principe de la variété. Crépuscule, ombres fantastiques, exorcismes. Le spectacle tout entier sera dans cette tonalité : le grand théâtre des peurs et des joies, des abattements et des sursauts, des désespoirs et des ruses pour y croire encore, grand théâtre d’ombres crépusculaires, dans cet instant magique où le soleil va se coucher, nous abandonne, et qu’il est presque insoutenable d’attendre qu’il revienne. Tout ce qu’un tour de chansons peut inventer pour rendre vivable ce passage régulier qu’aucune habitude n’atténue, surtout chez ce drôle d’écorché  nordique, sera généreusement présenté: le chant, bien entendu, la magie d’un verbe inclassable, des mélodies inouïes, les musiques, les arrangements, la parole, mais aussi le corps, le mime, les gestes, la danse, les grimaces… Le programme est subtilement agencé pour extraire les nouvelles chansons du concept de marché « nouveau CD » et les rattacher aux anciennes, au corpus impressionnant de chansons inoubliables, inaltérables de cet auteur-compositeur hors normes. Entre le répertoire déjà connu et le plus récent, il va tisser des liens, montrer les correspondances, comment elles continuent des filons poétiques, des réflexions métaphoriques sur la condition humaine, comment elles varient des perceptions engagées du réel. D’abord, ce sera en manifestant que le lien de sens avec les plus connus de ses tubes, n’est pas rompu :  il ne fait pas partie des vedettes fatiguées qu’on leur demande toujours les mêmes succès et ne les réinterprètent que sous la (fausse) contrainte, et sans imagination (formolisées). C’est sans doute que, de par leur mode de fabrication, leurs tubes se fatiguent en dehors de leur manière d’être vivants dans l’esprit des fans ! Ceux de Dick Annegarn participent d’une relation forte à sa vie, sa biographie, sa relation au monde, non pas comme quelque chose de passé, figé, nostalgique, mais toujours vivants. Ses « tubes » ne comptent pas par la quantité de pièces vendues, ils sont toujours pertinents, d’actualité. Il ne faudra pas attendre longtemps pour qu’il entonne « Bruxelles, ma belle… », avec un arrangement inédit, juste à l’orgue électrique, un peu bricolé bancal, presque gagné par les tremblements du « bataclan ». Émotion intacte, chez le chanteur, dans la salle. Je m’interrogerai sur cette faculté qu’ont certaines chansons, écoutées de très nombreuses fois, ancrées dans la mémoire musicale depuis de longues années, de résonner à chaque fois comme neuves, de réactiver les larmes aux yeux quasiment à chaque fois !? « Attila Joszef », « La Limonade », « Bébé éléphant », « Mireille »… Il y a des qualités intrinsèques à la composition même, mais aussi le travail de leur créateur pour les maintenir vivantes. Ce nouvel arrangement témoigne d’une attention particulière à un titre fétiche, un investissement pour le penser autrement, l’éclairer d’un autre jour, le rajeunir par d’autres arrangements. Ce sera le même et en même temps il sera différent : à redécouvrir, pas une simple répétition. Et ainsi, durant tout le récital. Show et magie. Péremptoire et faussement braque, Annegarn est un showman rigoureux et exigeant, soignant surtout cette mise en scène ineffable qui tient à la présence et à un sens de la transe (souvent évoqué par Artaud) : l’art de faire apparaître ses chansons, au bon moment, de les amener pour que chaque fois elles surprennent, interpellent, renouvellent les émotions. De la magie. Cette magie qui tient à l’art de raconter, de filer la succession des chansons dans le fil narratif de ses choix de vie, ses dérives, ses canaux secrets, ses regards sur le monde, ses blessures d’écorché… Toutes les chansons, si familières et mystérieuses aussi de par leur syntaxe qui n’appartient qu’à lui, s’inscrivent dans sa biographie, qui devient certes un peu une légende (les péniches, Anvers, Paris, …) mais représente des choix qui ont orienté la manière de se poser, de se planter dans le monde. Les blabla entre chansons. Les artistes, en général, aiment faire un petit clin d’œil aux spécificités locales : mais en parlant de Van Gogh à Cuesmes, de la terre noire du Borinage, sachant son attachement à la vie et l’œuvre de ce peintre, ce n’est pas que du spectacle ! Il rappellera plusieurs fois la réalité découverte de « l’autre côté du mur », les cultures qu’il y a rencontrées, diverses et colorées là où l’on se représentait un grand bloc de grisaille soviétique. Il apparaît alors voyageur curieux de se confronter aux réalités différentes de la géopolitique. C’est en Hongrie aussi qu’il aura un contact inoubliable avec la réalité des musiques tziganes, rien à voir avec ce que fait « qui encore… comment il s’appelle… le fils de l’autre… » (Thomas Dutronc) et son recyclage de musique tzigane pour touristes. Il dédiera « Bluesabelle », cette chanson sur le pathétisme d’un VRP de luxe, à Sarkozy : « Mandela a commencé en prison pour finir président. On peut espérer que l’autre fasse le trajet inverse. » Il parlera d’un événement qu’il co-organise, dans son village, « Le Festival du Verbe » (c’est aussi une association), l’occasion d’égratigner un peu les travers de la mode rap, slam… Et de rappeler ainsi son engagement pour la sauvegarde du verbe dans la vie de tous les jours, comme moyen de survie, de dignité, d’indépendance (c’est en fait de ce festival du verbe que parle la chanson « c’est un beau bateau »…).  Et de fil en aiguille, tendre, mordant, autoritaire, maladroit (faussement), bégayant, plein d’aspérités, il brode une prestation somptueuse. Bravo aux musiciens aussi : cor, tuba, percussions, accordéon… Pendant ce temps, sur la Grande Place, quelqu’un rêve de transformer la région Wallonne en West Coast… (PH) Chronique « Soleil du Soir ». Discographie de Dick Annegarn. Regarder un clip (réalisation Michel Gondry). 

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