Brésilienne (5) – Pause urbaine, revue de presse, repérages littéraires…

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Duo de boudins, Leffe bonde pour préparer le terrain à la Brésilienne. Quelques articles parcourus… Une surprenante manière d’aborder l’état du cinéma français et de ce qui l’accompagne, la critique cinématographique actuelle : « A-t-on le droit de critiquer la Nouvelle Vague ?  – Un label devenu carcan » (Le Monde Diplomatique, février 2009), article de Philippe Person (écrivain). Ce n’est pas la question qui surprend, on est bien en droit de se la poser, mais la façon de la traiter. D’abord, le rappel d’une aventure limitée à quelques « réalisateurs à peine conscients d’appartenir à un mouvement qui ne repose sur aucun manifeste fondateur. » Ensuite, il expose une série d’éléments qui montrent que l’aventure, « sans que l’on connaisse le sens de l’estampille » a tout autant été une stratégie de réussite que la recherche d’un nouveau cinéma. Certainement, les démarches artistiques sont toujours ainsi faites, hétérogènes, dépendantes de plusieurs logiques, à l’intersection de plusieurs champs. Ensuite l’auteur introduit ce qui le préoccupe beaucoup plus : les effets pervers de la prédominance de ce label « Nouvel vague » qui figeraient les possibilités de renouveler le « cinéma d’auteur » (d’où la responsabilité du label « Nouvelle Vague » dans la désaffection des salles de cinéma art et essai) et pèseraient comme une chape de plomb sur les systèmes de valeur du journalisme spécialisé. Ce qu’il vise est la critique de cinéma pratiquée par Télérama, Les Inrockuptibles, Le Monde, Libération, Les Cahiers du Cinéma (rien que ça) qui ne ferait que bipolariser systématiquement en polémiques stériles l’opposition entre le cinéma commercial et le cinéma dit « d’auteur ». C’est là que je ne comprends plus bien : oui, quand il s’agit de défendre de nouvelles réalisations « dites d’auteur », et dont la facture et l’esthétique n’ont pas forcément à voir avec la Nouvelle Vague, les critiques invoquent facilement cette opposition entre commerce et auteur. Mais dans l’ensemble, Libération, Le Monde Les Inrockuptibles ne développent pas un travail critique qui serait basé sur l’examen continu de cette opposition. Et qui permettrait de la faire évoluer, de faire bouger la critique. Au contraire, et à l’opposé de ce que déclare l’auteur de l’article, ils perdent beaucoup de temps à valoriser tous les films qui ont du succès, qui sont récompensés, qui sont archis financés : les Ch’tis, La Môme, Entre les Murs… Philippe Person pense peut-être des choses intéressantes du cinéma (quoique cette approche du « cinéma du milieu » laisse quand même perplexe, et qu’il ne décrit finalement la voie à suivre qu’en évoquant « un petit plus » qui transformerait le cinéma commercial en nouvelle Nouvelle Vague, c’est un peu court), mais il fonde son intervention sur une analyse partielle, partiale du champ de la critique. Ce n’est pas sérieux et étonnant que Le Monde Diplomatique publie ce genre de tribune légère.  Danièle Sallenave : Les jeunes ne lisent pas ? Les adultes non plus… » (Le Monde). Danièle Sallenave a accompagné, durant un an, deux classes et leurs professeurs pour un travail de sensibilisation à l’écriture, la littérature, les livres, les mots. (J’apprends au passage qu’en France les établissements de quartiers défavorisés sont qualifiés à « ambition réussite » !). Une très belle interview, pleine de fraîcheur, de fond, de bon sens et de responsabilité d’écrivain bien placée. Les programmes de gauche comme de droite en prennent pour leur grade : ils ont déstructuré le rapport à l’écrit, chacun à leur manière et se complétant dans la destruction ! Forcément, l’un comme l’autre, à leur manière, ont obtempéré au diktat du marché et des entreprises quant aux exigences de « formation des cerveaux » (« des jeunes vite formés pour devenir vite efficaces selon nos critères opérationnels et de rendement »). C’est le temps de lire, le temps lent et long de la formation de soi par la lecture, qui est systématiquement repoussé dans une autre dimension. Le marketing culturel a pilonné joyeusement l’attachement au texte, au travail personnel avec les mots, tout doit aller vite, quel ennui de lire plus de 5 lignes. C’est intéressant de voir se rejoindre le senti et l’analyse d’une écrivain sur le terrain et les analyses d’un philosophe comme Bernard Stiegler. On peut espérer que ce genre d’intervention aidera à faire prendre conscience de l’ampleur de ce problème de politique culturelle. Il y a de l’espoir : «On découvre soudain aux Etats-Unis que lire pourrait être bon pour de futurs médecins ! » Ce qui signifie : avoir une culture littéraire, même si ce n’est pas en lien direct avec l’utilité sociale que l’on vous assigne, ne peut être que profitable à votre manière d’individuer cette utilité sociale. (Au passage, elle rappelle que la gauche s’est basé sur une interprétation limitée –voire débile- des études de Pierre Bourdieu sur la distinction… Rien que pour ça, qu’on ne lit pas assez souvent, et qui prouve bien que les adultes ne lisent plus…).  Brésilienne.  Un triangle de brésilienne bien taiseux, introverti ou éteint. D’habitude, ce coin pâtissier est plus lumineux, exubérant, rayonne, expédie ses molécules qui stimulent la convoitise et l’appétit. Calme plat, à peine quelques ondes. La croûte semble figée, durcie, contractée, pas mauvaise. Mais il faudra se battre pour en extraire du plaisir ! Le sucre par contre, trop généreux et frais, comme une couche de fard un peu louche.  Toucher, aucune vibration, tout est compact. Idéalement, la lame du couteau s’engage là-dedans comme pour couper du nuage, ça bouge, c’est gazeux, changeant, volatile. Cette fois, non, tout est redescendu sur terre. Sur la langue, même chose, les deux crèmes sont soudées dans une même consistance, qui s’incruste au lieu de dégager l’impression de douceurs pétillantes et insaisissables. Et voilà, elle est sûre (belgicisme), aigrie, surette. Très légèrement. Juste encore agréable, juste permettant de sentir que ses charmes sont encore là, juste en train de passer, de s’évanouir, dernières émanations… Et maintenant, il faut les lire : « L’amour du jazz » de Jean-Pierre Moussaron, 2009, Galilée. Un peu hésitant à côté du titre, en même temps, ça parle du désir qu’entretient le jazz, et l’approche est intéressante. L’éditeur garantit aussi une démarche sérieuse. L’auteur a déjà une belle bibliographie qui recoupe souvent les terrains jazz (sous toutes ses formes, ce qui me rassure). Le programme, une fois quelques pages ouvertes et parcourues, est très attirant : une capacité d’analyse, une faculté peu commune d’exprimer en mots ce qui se passe dans les musiques de jazz. Voici quelques titres de « chapitres enseignes » : « Folie », « Force de disruption », « Surrection du corps », « Passion de la vitesse », « Multiple bouquet sonore », « Texte étoilé », « Renaissance de l’aube », « Puissance de dépense et force de résistance », « Legs et justesse du free »… Que du bonheur en perspective.Et surtout, dans un même chapitre, il peut évoquer et caractériser en connaisseur Charlie Parker,  Art Blakey, Horace Silver, Clark Terry mais aussi Peter Evans. Il n’est pas cloisonné dans un style, une époque, mais embrasse l’ensemble du jazz, sa « poétique plurielle ». Un bon bouquin que j’aurais pu apporter à l’émission de Philippe Baron à laquelle j’ai eu le plaisir de participer, le 28 janvier, à propos de La Sélec, de l’avenir de la Médiathèque, du jazz aussi. Plaisir parce qu’il est rare de parler de ces choses sur antenne avec un interlocuteur connaissant la question et avec qui s’instaure une bonne liberté de paroles, il y a un podcast à écouter! – Rodrigo Fresan, « La vitesse des choses », Les Editions Passage du Nord/Ouest, 2008, 637 pages. Je viens de terminer « Mantra » de Rodrigo Fresan (même éditeur, traduction française de 2006), une expérience littéraire très particulière (de même pour la lecture). Supernova. Une tentative originale et très forte de développer un imaginaire, d’organiser un récit, de faire éclater les conventions. Elles n’explosent pas tellement à l’intérieur du style, mais en premier lieu dans le cerveau de l’auteur qui brasse, finalement, toutes les questions primordiales du temps, de la mémoire dans leurs relations aux nouvelles technologies, aux mythes anciens et nouveaux, issus des textes fondateurs ou des séries télévisées. Un brassage hallucinant. J’y reviendrai avec une prochaine chronique de Mantra… J’épingle ceci dans la préface d’Enrique Vila-Matas : « Fresan est né à Buenos Aires en 1963 l’année même où Witold Gombrowicz, du haut du bateau qui s’apprêtait à lever l’ancre pour l’éloigner à jamais de Buenos Aires, avait conseillé à ses amis et jeunes disciples traumatisés par la littérature de Borges (et par celle de Gombrowicz, qui faisait comme si de rien n’était et se gardait bien de mettre l’accent sur ce point) : « Tuez Borges ! ». L’œuvre de Fresan, dit-il plus loin, est habitée  « dans ses recoins les plus secrets par la notion d’Aleph de Borges associée à la Quantum Theory et à l’irréalisme logique proposé par l’auteur, toujours aux antipodes de Garcia Marquez et de ses colonels flanqués de coqs amazoniens. » Andréi Biély, « Petersbourg », l’Age d’Homme, Traduction de 1967, édition de 2003. Cette plongée dans le délire structuré d’un écrivain argentin mâtiné de Gombrowicz éveillait la nostalgie de replonger dans un grand roman russe. En relisant quelques pages de Deleuze (les volumes sur le cinéma), je tombai alors sur son conseil : il faut absolument lire Petersbourg d’Andréi Biély. Et ça y est, je l’ai, ça ne va pas traîner. Extrait de la préface : « Un beau jour, le parti lui transmet l’ordre de tuer son père : il n’y est nullement résolu, mais remonte machinalement le mouvement d’horlogerie. La bombe éclatera, mais ne tuera pas le père. Telle est lafable, mais elle n’est qu’un des thèmes : l’actualité révolutionnaire. À cette actualité se rattache le grouillement des agents provocateurs, terroristes, policiers. Le sénateur gouverne à coups de circulaires, comme d’un « point mathématique » qui est son cabinet, et ne connaît pas les hommes : il n’est pas moins absurde que les révolutionnaires. Mais cette absurdité est celle de toute la ville, qui elle aussi est toute géométrie, triangles, parallélépipèdes, cubes et trapèzes, toute peuplée d’automates toute parlante de phrases apprises. Pétersbourg est le vrai héros du roman… » Et c’est bien ce travail pour décrire la ville, le mouvement de la ville, comment s’y organise le gouvernement des hommes, et comment l’écriture filme le fantasme délirant de cette ville-là qui intéressait Deleuze. À  faire défiler les pages, graphiquement, soit par la manière typologique dont est disposé le texte, on peut deviner que l’expérience de lecture ne sera pas ordinaire. Le corps du texte s’organise en beaucoup de parties articulées, loin de texte continu seulement découpé en chapitres, on pénètre là une autre architecture… (PH)

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3 réponses à “Brésilienne (5) – Pause urbaine, revue de presse, repérages littéraires…

  1. Je me réjouis de lire votre avis sur Pétersbourg qui m’avait fort marqué. La colombe d’argent, du même auteur et qui est un peu le pendant de Pétersbourg, est également extraordinaire. Il faut remercier les éditions L’Age d’Homme pour toutes leurs (ré)éditions de livres merveilleux. J’ai dernièrement été soufflé par Migrations de Milos Tsernianski et Le cheval rouge d’Eugenio Corti.

  2. je cherchais une réaction saine à l’insipide article par Philippe Person, A-t-on le droit de critiquer la Nouvelle Vague? et je dois dire que votre mépris à l’égard de cet article est sûrement la mnière la plus intelligente de considérer ce torchon,au lieu de la réaction d’indignation qui est la mienne; Mais je dois dire que cette argumentation fallacieuse qui cherche un bouc émissaire pour accuser le marasme de la production actuelle française me déplait particulièrement dans la mesure où la mauvaise foi qui suinte semble se permettre tous les raccourcis même les plus faux ou les plus improbables. En même temps, j’ai apprécié le rapport sur la perte de la culture de l’écrit et de la lecture. En effet, fille de médecin, je me suis orientée vers des études littéraires car dégoutée par l’approche uniquement biologique presque mécaniste de ma médecine. En effet, on forme des scientifiques alors que l’approche de bon nombre de médecin devrait être avant tout humaine, ce qui est renforcé par une sélection inepte basée sur le bachotage intensif… A ce propos je trouve que le film de Depardon, Urgences, propose a travers le portrait du chef de service une belle leçon d’humanisme médical, malheureusement en voie de disparition…

  3. Oui, le pire n’est pas que ce genre de position existe, on le sait qu’il y en a qui pensent ça, mais qu’elle s’exprime avec un semblant de rigueur cousu de fil blanc, sans être à même de manifester la légitimité d’une pensée et d’un examen complets de la question et, en plus, d’être publiée dans un journal comme Le Monde Diplomatique! Mais ce n’est pas la première fois que je constate que les questions culturelles sont celles que Le Monde Diplomatique abordent le plus mal, comme si les questions de politique culturelle ne pouvaient s’appuyer sur une base autre que purement subjective, et donc, n’importe quel avis en vaut un autre. Ce que je ne crois pas. S’il ne convient pas de dicter les valeurs et les notions de goûts (bon ou mauvais), ce qui relève de l’expérience de chacun, l’analyse des appareils critiques et de la manière dont ils fonctionnent -pour permettre à chacun d’établir ce qu’il aime ou pas en toute autonomie- doit s’appuyer sur des processus un peu plus structurés et sérieux! C’est très léger de publier ça! Mais bon! – Mais un biologiste nanti d’une bonne culture littéraire, ou musicale, c’est vraiment un plus!!

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