Archives mensuelles : janvier 2009

Vacarmes d’écritures. (Papiers bien torchés/2)

Alfredo Costa Monteiro, « Allotropie », label bourbaki

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Informations fournies avec le CD : « allotropie a été montée d’après concatenacio, une installations sonore présentée à Barcelone en 2005. Cette installation était composée de 100 archives sonores obtenues à partir de différents types de papier, tous les enregistrements ont été réalisés sans aucun traitement électronique. »  Les indices sont minimalistes mais l’objet est très parlant, il stimule intuition et imaginaire (peut-être parce que son contenu « touche » à certaines enveloppes du discours, de la pensée ?)… Les archives sonores utilisées pour l’installation de Barcelone proviennent de divers traitements appliqués à des types de papiers différents pour les transformer, matériau muet où s’imprime le travail silencieux de la pensée, en matériaux bruyants, chuintant, musant, couineurs, grinçant, hurleurs, maugréant… Allotropie est un montage de moments prélevés dans le dispositif de l’installation. Des exemples de ce qui se forme là comme vocabulaire, comme écriture sonore. Une performance qui révèle ce qui se passe dans l’inframince, au niveau de particules infimes qui se chargent d’extraire la pensée de la matière grise pour la formaliser en mots, langage et ensuite l’extraire du corps pour l’imprimer, l’encrer sur le papier. Migration et gravure-fixation qui s’effectue au prix de pression violente insoupçonnée. Musique concrète des processus de la concaténation intellectuelle : formation des idées à partir d’émotions et informations dans la mémoire (immédiate ou lointaine), leur transformation en mots, ceux-ci s’assemblant en phrases, donnant chair aux concepts, ceux-ci devant s’extraire de l’intime et intériorité cérébrale pour se matérialiser en traces graphiques, scripturales, sur des supports transmissibles, ici du papier… Les premières impressions : j’entends une machine de papier en train de dévorer des cerveaux. Ou : j’entends des machines neuronales en train de broyer du papier. Mastication de textes ou mastication de cervelles par les textes. Plasticité des écritures, tantôt virtuelle et amorphe dans les limbes, tantôt en phénomènes de cristallisation de bruits articulés, tantôt textes imprimés, livres se multipliant… Toute une machinerie assourdissante, ogresse, qui fabrique des liens, des synapses, des circuits de compréhension, des circuits de compression et décompression des idées. Ce qui s’écrase de l’homme sur le papier pour qu’il s’explique et puisse se lire. Passer sous presse. Le bruit des mots, des lettres (en ceci ce fracas « allotropique » a quelque chose d’un lettrisme s’auto-broyant) et de leur  support papier comme inséparable, froissé, tailladé, comme le témoin sonore de cette technologie plastique qui assemble le sens, les sens, en dedans (dans la matière grise). Malaxation, macération, mais aussi fusées lumineuses qui fusent. « Allotropie : Propriété qu’a une espèce chimique (élément ou molécule) d’exister dans les mêmes conditions physiques sous les formes cristalline et amorphe. » (Petit Robert) – Lire « Papiers bien torchés 1 » – Discographie d’Alfreido Costa Monteiro (PH)

 

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Krazy blues

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Ignatz, III, (XI165D) « The water », eau sombre, moirée, bouillonnante, brassée par les pales majestueuses, rouillées et tordues d’une guitare électrique en pleine plongée blues. Comme le corps d’une mémoire qui s’extirpe de la vase (pleine de vieux crocs, crocodiles) et remonte à la surface en une sorte d’apothéose majestueuse et électrocutée, pour pénétrer dans une autre mémoire, plus jeune, une autre enveloppe. Transmission d’âme. Ignatz ne me semble pas vouloir simplement jouer du blues ! Le blues est un matériau en lui qu’il trempe, détrempe, travaille à la manière d’eaux-fortes. Ça commence par une réminiscence de blues (« Two Nights & A Day ») ancien, juste un peu déséquilibré, estompé sur les bords et puis soudain, un autre système nerveux semble se greffer dessus et prendre les choses en main en une précipitation neuronale qui évoque plus un stress urbain stroboscopique. Averse saccadée chantante. – À n’en pas douter, l’ancienneté du matériau le séduit, le fascine, côté racines, ancestralité, identité (beaucoup de références, de citations). Tout ça y est en petit bouts dans une sorte de reliquaire électrique. Mais ce qui l’intéresse est de le « détourner » en un flux fictionnel qui lui soit propre, musicien bruxellois en ce début du XXIème siècle, chaque morceau construit comme une illustration. Un flux tributaire des imaginaires électroniques, de leur sens de la manipulation sonique. Tripatouillage lyrique. Il pétrit alors une culture musicale très sophistiquée (par accumulation d’héritages) de façon très brute, primale. Pour la faire crier, discordante. Sauvagerie. C’est sans doute une des meilleurs manières de continuer le blues, en étant proche de cette musique par affinités, tout en appartenant à une autre culture. S’il se sent bien proche de cette musique, elle lui permet d’éprouver et exprimer son étrangeté au monde. Sa singulière solitude qui s’éprouve au jour le jour comme un départ de soi, se quitter peu à peu, se faire signe « adieu » excessivement lentement, « Gone ». Abandon. « They Came and West », avec un arrière-goût désuet et lancinant résonne comme un surprenant carillon synaptique, à coups de griffes, que seul peut imaginer un individu imprégné de connaissances sur la machine humaine et l’ingénierie cérébrale, ces connaissances résultant de lectures scientifiques, sciencefictionnesques ou simplement par… imprégnation passive dans l’air du temps ! Fantomatique, à l’ancienne et ultra moderne.(PH) – Celui qui en parle le mieux : Ph. Delvosalle. – Discographie. – Le label. –  La Souris Krazy Katz

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Le marché juteux de la subjectivité

Valérie Brunel, « Les Managers de l’âme. Le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique de pouvoir ? », La Découverte/Poche, 202 pages, 2008

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C’est la réédition en poche d’un « ouvrage issu d’une thèse de doctorat en sociologie clinique dirigée par Vincent de Gaulejac et soutenue en novembre 2003 ». Cette précision pour éviter toute méprise quant au titre : il s’agit bien d’une analyse sociologique de différents discours utilisés en management. Institution culturelle et management, réflexions incontournables. C’est un champ important à investiguer, pour un responsable culturel, parce que ces pratiques de management formatent une grande partie des « cerveaux contemporains » et agissent sur la nature des liens sociaux (là où les politiques culturelles doivent aussi agir et trouver leur ancrage). En même temps, la question de « comment manager une entreprise culturelle » est aussi cruciale. Nul doute qu’il faille se pencher sur les meilleures manières d’animer les organisations culturelles en fonction de leurs objectifs. Néanmoins, il me semble que l’on importe souvent, à l’intérieur des entités chargées d’appliquer une politique culturelle publique, des méthodes d’organisation et de mobilisation antinomiques avec l’esprit qu’il convient de transmettre. On adopte sans état d’âme, sans examen critique, sans adaptation (sous prétexte qu’il faut un peu secouer l’artistique et affronter le tabou de ses liens avec l’économique) des méthodes de management libérales, axées vers le développement du profit immédiat. (J’avais ainsi assisté à Namur, l’année passée à une journée de réflexion avec notamment une intervention de Le Goff, très intéressante en soi, mais révélant le désarroi du terrain : « oui, nous avons besoin de méthodes de management, mais celles qu’on nous propose, qui sont disponibles sur le marché de la consultance, sont en contradiction avec nos missions, alors que faire !? »). Connaissance des principes de base, pour un débat éclairé. Et bien, dans ce cadre, ce livre est vraiment très utile, un appui incontournable. Il documente les origines des nouvelles méthodes de management basées sur le « développement personnel en entreprise » et, de cette manière, il donne déjà des armes pour être moins démunis devant les théories sur lesquelles elles s’appuient, ce qui est déjà une condition de base pour avoir un débat éclairé sur la question. On comprend aussi plus facilement alors le malaise que le « culturel » peut éprouver à l’égard de ces méthodes de gestion de l’humain parce que, dans les principes, elles ont quelque chose de très proche : elle vise l’action sur les subjectivités, la gestion de la subjectivité à l’intérieur des communautés de travail (mais aussi bien au-delà), elles relèvent d’une certaine politique de l’esprit. Or, le culturel aussi s’adresse au subjectif, à l’esprit et dans sa transformation en politique à administrer socialement, court après son efficacité que lui volent les industries. La force de ces méthodes est d’appartenir à « un modèle relativement homogène, formant une doctrine managériale. Cette doctrine managériale a pour particularité de ne pas se présenter comme telle, mais comme une adaptation a-idéologique, fonctionnelle et pragmatique des fonctionnements organisationnels face à un environnement social, culturel, économique et technologique donné. » C’est donc quelque chose de structuré, d’étayé, qui apporte des réponses à des problèmes réels, se traduisant par des inquiétudes, des angoisses diverses, des difficultés d‘épanouissement dans le social.Toutes problématisations auxquelles une politique culturelle devrait apporter ses réponses propres (dispenser du sens à travers des contextes individuants relevant d’une logique publique et non privée/marchande), en constituant un modèle théorico-pratique homogène, ce qui fait, par excellence, défaut. Le développement de soi au centre du management, une sorte de but altruiste masquant la logique d’exploitation. L’individu est mis au centre des techniques de gestion. « L’essor actuel des pratiques de soi en entreprise est comme le symptôme d’une pensée managériale renouvelée qui, suivant la logique adaptative du marché, répond aux aspirations individuelles contemporaines à la gestion de soi et les récupère du même mouvement dans sa logique propre. Pratique managériale subtile, car affiliée, par ses origines, au projet identitaire de l’individu contemporain. » Le nouvel esprit du capitalisme a beaucoup étudié les théories de l’esprit, les sciences psychologiques, les avancées neurologiques pour tirer parti au mieux des besoins de l’individu, au service des entreprises. Le tout étant présenté comme un win-win ! Les origines doctrinaires des nouvelles disciplines de management datent des années 70 mais se répandent réellement à partir des années 90, autour de nouveaux modèles d’intervention relevant du « coaching » (concept issu du milieu sportif) et des pratiques de développement personnel. Les premiers succès commerciaux de ce marché de la consultance et de la formation sont liés aux méthodes de l’Analyse transactionnelle (AT) et plus tard de la Programmation neuro-linguistique (PNL).Programmes qui vont en inspirer d’autres qui élargissent le marché en suivant aussi l’évolution des demandes : la Théorie de l’Elément humain, la Méthode Schutz, l’Ennéagramme, le Myers-Briggs Personality Indicator (MBTI), la Process Communication (PC)… En véritable « que sais-je » analytique, l’ouvrage donne une description objective et raisonnée de ces différentes méthodes, rien que pour ça, ce livre est précieux. Il s’agit de méthodes dont la plupart n’ont pas été inventées directement pour des interventions en entreprises mais comme propositions thérapeutiques psychologiques. Elles ont la particularité de s’inspirer des textes fondateurs et recherches savantes (Freud, Lacan…) et de les simplifier pour rendre possible une action plus facile et plus rapide. La complexité est éliminée en faveur de visions et de modélisations presque exclusivement mécaniques. (En même temps, soyons clairs : pour avoir un bon positionnement relationnel à l’intérieur d’un collectif de travail, une certaine simplification est utile, la prise en charge intégrale de la complexité humaine peut bloquer des processus raisonnables de production !) Sans tomber dans le même travers –c’est-à-dire œuvrer dans la simplification manipulatrice) l’auteur démonte les dangers de cette simplification. Se basant sur le postulat que l’individu a strictement tout en main pour s’épanouir et être heureux, tous les facteurs sociaux sont éliminés. « Vous êtes seuls responsables, vous avez toutes possibilités de changer, de remplacer votre logiciel défectueux ». Transposer dans le milieu relationnel de travail, cela signifie que, si du dysfonctionnement passe par vous, vous avez la responsabilité de changer les « pièces psychologiques » défectueuses. Il ne tient qu’à vous de changer pour être plus heureux (plan personnel) et plus efficaces (plan professionnel). « Ce postulat non seulement reporte sur l’individu la responsabilité de sa vie, mais désigne aussi, de manière manichéenne, le bien et le mal. L’opposition est binaire, la coupure nette. La continuité et les rapports dialectiques que peuvent entretenir ces deux « états » (à supposer qu’ils existent) sont annulés. Une telle mise à l’écart manichéenne de la complexité, incarnée dans une opposition binaire, représente un empêchement de penser. Par sa méthode, Schutz entend non pas donner à réfléchir, mais provoquer un phénomène d’adhésion à ce qu’il désigne comme le bien et, parallèlement, un phénomène de rejet à ce qu’il désigne comme le mal. » Ce phénomène d’adhésion à la « vision de l’entreprise » est, par exemple, le préalable à toute relation. On ne peut résoudre les petits couacs fonctionnels que si tout le monde partage cette adhésion. C’est dire que le réel conflit est rendu impossible, indésirable, exclu. Le porteur de conflit sera forcément exclu. Il s’agit bien d’un monde binaire : on est dedans (adhésion) et toujours améliorable, récupérable, ou dedans et sans intérêt. Première interrogation systémique de fond : s’il y a dans ces méthodes, des « trucs » qui peuvent faciliter la gestion des ressources humaines dans le non-marchand culturel, que dire de méthodes qui évacuent la pensée de la complexité, qui empêchent de penser alors que le but de notre travail est de promouvoir cette pensée complexe dans la société ? La question est très large, évidemment ! Et elle encercle l’institution culturelle ! De l’intérieur et de l’extérieur ! Intérieur : elle cherche légitimement la meilleur efficacité. Extérieur : elle constate que ces méthodes de management essaiment dans la société et en premier lieu dans le politique. Le politique, depuis une dizaine d’années, entend gérer la société comme une entreprise en adoptant les mêmes méthodes de management, s’appuyant sur les mêmes principes de persuasion (démagogie) et d’euphémisation du pouvoir et surtout en proposant des solutions aux problèmes que la société rencontrent qui font reposer la responsabilité du changement sur les individus eux-mêmes : chômeurs, vous êtes responsables, à vous de changer pour trouver du boulot ; sans-abris, on peut vous aider, mais surtout vous devez changer, etc… Par ce biais, le politique évacue, comme le fait les entreprises, le versant sociologique des problématiques à résoudre. L’auteur se penche avec soin sur tout ce qui a trait aux mécanismes d’euphémisation des pouvoirs à l’intérieur des entreprises, au risque à long terme, sur la structure psychologique des individus et l’organisation mentale de la société, de l’idéologie managériale qui évacue le conflit et la tension. « En considérant que l’homme n’est pas traversé par des conflits structurels mais peut s’acheminer vers la pleine conscience de soi et l’autonomie, les théories du développement personnel poursuivent en fait son adaptation à des normes sociales. » Le management dans les institutions culturelles. L’absence de pensée managériale en institution culturelle a été certes dommageable. Par rapport aux méthodes en vigueur dans les entreprises privées, la prudence et l’esprit critique s’imposent. Il y a des outils qui sont bons à aller chercher. Le descriptif de certaines procédures et pratiques aident à mieux tirer parti des compétences des uns et des autres. Il s’agit souvent de techniques de soi classiques, relevant du bon sens. Il est préconisé d’associer à ces méthodes une ouverture à la lucidité adulte sur les relations de pouvoir, les données sociologiques qui entourent e conditionnent l’action de l’institution et de ses travailleurs et de ne pas éviter d’affronter la culture du conflit. « Le lien social est toujours fondé sur le dur métier de se confronter, d’échanger ou de négocier, et pas sur la croyance illusoire dans l’harmonie et la coopération. » Notre mission, au-delà du cadre de la lecture publique, de l’éduction permanente, de cadres socialisants s’exerçant par la musique, les arts plastiques, la danse, le théâtre, le cinéma est bien de fabriquer du lien social, d’une espèce autre que celle correspondant à l’idéologie managériale libérale. (Un discours de politique culturelle, par conséquent, devrait se prononcer sur le type de management préconisé au sein des opérateurs…). Dernier extrait : « (…) le courant managérial du développement personnel tend à offrir une vision édulcorée de la vie sociale, dont l’état normal reposerait sur l’harmonie et l’intégration. Cette conception fait abstraction des conflits d’intérêts et de pouvoir qui structurent les rapports sociaux, les réduisant à des malentendus ou à des défauts de communication. Elle revient en fait à nier les rapports de pouvoir dans la société, les remplaçant par un mythe du développement de soi. Cette philosophie comporte un risque, celui de détourner les individus de tout engagement politique et social. » Dépolitisation, désintérêt pour les questions sociales et leur engagement, toutes  problématiques régulièrement exposées dans la presse, épinglées dans les sondages et qui donnent lieu à des réponses souvent dérisoires, gadgets, symptômes du refus de voir « d’où ça vient », du principe même de gouverner, en entreprise et au sein du corps politique. Le management culturel doit avoir comme mission d’y remédier en ouvrant les esprits à une approche critique de toutes les questions de gouvernance. (PH)

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Dessins d’oiseaux

tracesLa fine couche de neige maintenue sur le jardin depuis une semaine révèle les chemins qu’empruntent les oiseaux dans leur quête de nourriture. Trajets dessinés, ellipses, carte étoilée (il y a sans doute des « routes » de merles qu’ils empruntent en permanence, en temps normal, sans neige). Il y a les endroits non seulement piétinés mais aussi travaillés du bec (au pied des mangeoires), regroupements, sites plus hospitaliers. Les empreintes ne sont plus nettes, elles ont été recoupées, leurs bords s’est effrité, a un peu fondu avant de redurcir. Même chose, avec plus de variétés de pattes, sur le bord des étangs. Comme toujours, essayer de deviner de qui sont ces empreintes sur ce sol singulier (qui rend étrange, réactif, le sol habituel), de quelle vie elles portent témoignage, de quels êtres réellement, quelles histoires se nouent dans ces sentiers isolés ou communautaires, hors piste ou balisés. Déambulation cicatrisées. C’est le blanc initial du rêve, la page blanche avec juste quelques signes abstraits, une piste monochrome, la trame par excellence de l’éblouissement par où débute une histoire imaginée, une narration, une écriture fictionnelle. Traces fantômes d’une ponctuation très lointaine. (PH)

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Rêve de salle (musicale).

Sur la piste du chaînon manquant d’une politique musicale en Communauté française. Le comité de programmation de la Ferme du Biéreau (Louvain-La-Neuve) avait la bonne idée d’organiser une table ronde le samedi 10 janvier pour agiter les projets et les concepts susceptibles d’inspirer leurs choix de politique, d’alimenter leurs réflexions. Exercice difficile, néanmoins le genre d’initiative à encourager. Je ne me permets pas de dévoiler le contenu intégral des échanges (ça ne m’appartient pas), je me limiterai au contenu de mon intervention (plus quelques réactions qu’elle a suscitées) qui a toute sa place sur ce blog consacré en grande partie à la curiosité et aux pratiques de l’attention, aux questions de politique culturelle…

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Un constat qui s’affirme. La vision évolue, s’affine, mais depuis que je participe à des débats sur les principes d’une programmation musicale, je creuse plus ou moins dans la même direction (pas uniquement théoriquement puisqu’à la Médiathèque de Mons, en partenariat avec le Centre Culturel, j’avais initié des cycles de concerts « accompagnés » qui, peu à peu, trouvaient leur public). Le manque que, professionnellement, je peux constater en matière de programmation et d’informations sur les musiques, est toujours là, ne fait que s’accentuer. Le constat est de plus en plus grave : les musiques actuelles, dans leur immense majorité, ne sont pas présentées aux publics. Elles sont à l’abandon. On laisse au hasard, au bon vouloir du marché ou au bouche-à-oreille Internet (autre forme de sélection libérale),  le fait de faire émerger tel ou tel artiste un peu différent. La seule manière de remédier à cette carence est de construire un appareil critique qui va permettre de structurer une médiation pour ces expressions. Cet appareil critique (ce n’est pas un gros mot) se décline en plusieurs outils dont certains s’adressent à des publics spécialisés, d’autres à des publics non-initiés. Mais il faut des fondations, il faut provoquer un commencement qui passe par la constitution d’un champ de connaissances qui permettra de ne plus dépendre directement de la manière dont le marché général de l’information maltraite les musiques. C’est un préalable pour structurer un discours différent, une stratégie adaptée à un projet singulier, pour ouvrir des répertoires, désegmentariser les publics. Construire des publics. On ne crée pas des publics, on ne fait pas découvrir, on ne structure pas de la curiosité simplement par de la communication se basant sur les discours des dossiers de presse, ou sur les jugements de valeur « c’est beau », « c’est génial, c’est nouveau, c’est sensible »… Les nouvelles esthétiques musicales ont besoin qu’on leur constitue un environnement de connaissances pour aider à les comprendre et les intégrer dans la vie sociale. L’implication de l’UCL dans ce projet de la Ferme du Biéreau est une opportunité remarquable (relativement inédite, même si, la conjoncture étant en train de changer, les grandes universités vont de plus en plus investir dans les programmes culturels : il y a un créneau à prendre). Construire des programmations sur les nouvelles écritures musicales (à l’échelle européenne et de façon transversale s’agissant des genres et des styles), en impliquant les chaires de musicologie, de sociologie de l’art, d’esthétique, pour forger des outils d’analyse et d’explication de ces musiques, pour organiser un appareil critique qui, dans un premier temps, va ouvrir ces répertoires aux étudiants et ensuite, de fil en aiguille, aux autres publics : avec quelque chose de ce genre, on innove, une nouvelle page s’ouvrirait. Ces programmations ne sont pas à comprendre uniquement au niveau d’un choix de concert : programme prend un sens plus riche et complet, c’est un programme d’expérience collective, de tranche de vie, d’appropriation de lieux et de pratiques, de compétences sociales qui touche aussi bien l’écoute, l’attention, le savoir parler de ses émotions, la constitution du sens critique… Impulser un rayonnement à partir des études, de la population étudiante qui, ensuite, peut devenir médiatrice des programmations, intermédiaires entre ces musiques et le grand public. La médiation culturelle est un nouveau marché qui va « exploser ».  Avant tout, la « médiation culturelle » est à inventer et, pour peu que l’on soit attentif aux problématiques actuelles, on se rend compte que l’enjeu est terrible, tout le monde parle de médiation culturelle. En tout cas, les produits efficaces par quoi l’exercer, la rendre efficace, les modèles économiques qui lui feront prendre racine dans l’économie générale de la culture et des loisirs, tout ça constitue un chantier. Et ça pourrait aussi donner lieu à des recherches et travaux au sein de l’université, colloques, séminaires, cellules de projets, expérimentations avec opérateurs culturels… La presse le sait qui, elle-même, est en difficulté et elle serait très favorable à un projet orienté en ce sens. L’UCL gagnerait beaucoup à être moteur innovant en la matière. Un rayonnement international est accessible. Personnellement, je pense qu’une prise de position audacieuse et ambitieuse sur cet axe de travail serait payante à moyen terme. Pour la visibilité de la salle mais aussi pour des aspects plus essentiels : notre mission d’opérateurs culturels publics d’apporter du sens, via les musiques, dans ce qui fait société (le vivre ensemble). Les responsabilités des institutions de programme, la formation des cerveaux. En concevant des programmations musicales, en étant opérateur culturelle public, nous avons des responsabilités : nous avons à former les cerveaux en les ouvrant à une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons. C’est pourquoi j’attache une telle importance à ces nouvelles esthétiques musicales. Les musiques se créent et se diffusent relativement facilement, elles reflètent (ou non) très rapidement les problématiques de la société. L’autoproduction est mieux organisée que pour la littérature, elle coûte moins cher à produire que le cinéma, le théâtre etc… Ces musiques contemporaines (qui couvrent un nouveau territoire savant entre classique, jazz, rock, électronique, hip-hop) sont très plastiques et informent beaucoup sur la plasticité de notre époque, favorisent la plasticité neuro-culturelle. Diversité culturelle. Les nouvelles esthétiques musicales émergentes sont, de plus, indispensables pour que « diversité culturelle » ne soit pas un vain mot dans notre environnement. Ce sont elles qui sont porteuses de regards, de prises de positions différentes sur notre quotidien, ce sont elles qui pratiquent la subversion créative, les altérations de nos repères dont nous avons besoin pour demeurer réceptifs à la diversité culturelle (Cfr. Les informations sur le colloque organisé par la Médiathèque en 2007 avec l’UCL, l’ULB, Bernard Stiegler, Bernard Lahire …). Il serait, soit dit en passant, regrettable d’imaginer que ces esthétiques sonores sont coupées du reste ! Elles permettent au contraire d’expliquer le reste, elles donnent de la profondeur aux musiques les plus médiatisées, elles complètent l’histoire. En ne connaissant que les musiques les plus médiatisées, il faut bien voir que l’on atrophie l’intelligence musicale des publics et fondamentalement, à long terme, on réduit le potentiel de curiosité. Parce que le transfert des pratiques et des innovations ne cesse de fonctionner entre disons, pour le dire vite, l’underground et le devant de la scène commerciale. C’est palpable avec quelqu’un comme Björk, mais ça se vérifie avec (à peu près) tous. Ne pas travailler cette dimension revient à laisser faire la désinformation musicale.  Un territoire efficace est forcément européen. La dimension européenne est à mes yeux incontournables. Parce que nous avons le devoir d’ouvrir à une dimension européenne de la culture. Rien de mieux de commencer par les cultures émergentes. Les musiciens « locaux » gagneront à avoir des contacts avec les scènes innovantes européennes, pour se confronter, s’informer, échanger. Une politique européenne active ne peut s’effectuer qu’avec des partenaires, en débouchant sur des partenariats, des pratiques participatives, « nos » musiciens gagneront certainement des possibilités d’aller jouer ailleurs. Accueillir ici est le meilleur gage de pouvoir envoyer ailleurs ! L’appareil critique, l’éducation, la construction de la curiosité. Le postulat de l’éclectisme n’y suffira pas (l’éclectisme n’ouvre pas forcément la curiosité, l’éclectisme, aujourd’hui, est trop tributaire de la segmentation des publics que le marché a intensifié et rigidifié. Désegmentariser est indispensable à rendre l’éclectisme un peu efficace !)  Autour d’une programmation dotée d’une vision ambitieuse et inédite quant à la découverte, il me semble que plusieurs partenaires aux missions pédagogiques (au sens large) peuvent s’impliquer dans la promotion du projet, en recoupant les axes forts de leurs contrats programmes. Les pistes sont concrètes et les savoir-faire existent, il fat les organiser. Publications, émissions radios, podcast thématiques, démos dynamiques dans les auditoires, animations, pré-concerts, utilisations de films et de musiques enregistrées pour « préparer » les publics aux concerts à venir, interventions dans les milieux associatifs et dans la culture WEB. Jeunesses Musicales, Médiathèques, UCL peuvent travailler sur des outils originaux (c’est du concret et sur ce point, j’ai fait une offre de services à peine voilée). Planifier des interventions dans les écoles, les Académies… Tout ça pour donner une chance qu’émerge un comportement structuré et évolutif favorable à une réelle curiosité et à l’ouverture de concerts différents. Ceux-ci, une fois passé la barrière psychologique (« on ne connaît pas, ça ne nous dit rien, donc ça va nous faire chier ») vont procurer énormément de plaisirs et ça va se savoir assez vite. (Je me souviens d’avoir programmer Stanley Beckford au festival Cap Sud. Cette star jamaïcaine du mento, prédécesseur du reggae –et donc l’occasion d’élargir le champ des amateurs de Bob, travail sur la mémoire- n’étant pas connu par ici, pas évident de faire passer ce choix ! Mais une fois le public devant, manifestement, ce n’était que du bonheur pour tout le monde.) Médiation et université. Les concerts doivent être accompagnés : non seulement un exposé préalable (mélange d’accueil et d’informations intéressantes, de celles qui éveillent l’appétit, qui donnent l’impression que le plaisir d’apprendre est infini), mais aussi présence de plusieurs médiateurs pour engager le dialogue avant et après, recueillir les impressions, dialoguer et expliquer, écouter et retenir les avis. Cultiver l’art de la parole et de l’échange sur les musiques et les émotions est la meilleur manière d’agir sur les comportements, de faire évoluer les manières de « prendre du plaisir », d’initier aux modes d’appropriation. … D’où, encore une fois, l’implication utile d’étudiants, d’animateurs : s’ils ont été impliqués au préalable dans l’élaboration de tout l’appareil critique et pédagogique, ils auront à cœur d’en être les ambassadeurs. C’est un travail de terrain qui peut ouvrir des perspectives à des formations universitaires spécialisées sur la « médiation culturelle », l’étude des publics, etc… Quand le pointu revient au galop comme retour anxiogène du refoulé ? Je n’ai jamais utilisé les termes « pointu », « underground » (…). J’ai brièvement parlé de la nécessité de construire un programme d’explication des esthétiques musicales émergentes, transversales et européennes, à destination du grand public. Ce programme réunissant pédagogie, production d’informations, concerts, rencontres avec les artistes…Les quelques noms qu’il m’a été demandé de citer à titre d’exemples n’étant pas particulièrement familiers, la déduction qu’il s’agissait de choses « trop pointues » s’est imposée automatiquement chez certains. Et par la même occasion, le discrédit que l’on attache à ces expressions en arguant des publics restreints que cela intéresse. La suite (connue) étant d’embrayer avec l’accusation d’élitisme. Il me semble que c’est un bel exemple d’intériorisation des valeurs du marché et des industries de programme : ce n’est pas connu, médiatisé, donc ça n’a pas forcément reçu le label « bon pour le public ». (Rappelons au passage que l’élitisme consiste à jouir de biens culturels de grande qualité et de tenter de les garder pour soi.) Les autorités prescriptives se révèlent ainsi bien du côté des industries de programme et prédominent même dans les manières de penser du côté de ce qui devrait équilibrer leurs influences : les institutions de programme. Or, justement, en ouvrant remarquablement la réflexion quant à la nature de la programmation, dans une salle à vocation de type « opérateur public », l’urgence est de construire une stratégie contre ces jugements qui ruinent toute autonomie des politiques culturelles publiques. L’équation simpliste « pas connu du public = chiant = pas vendable », exprimée de façon plus soft, masque les points aveugles des métiers culturels et la peur du refoulé : « ah mais si c’est ça qu’il faut présenter, ça concerne plein de valeurs pas encore maîtrisées, pas maîtrisables, déstabilisatrices là où, en général, programmer un musicien relève plus de l’affirmation de ses bons goûts et non d’une pratique d’apprentissage, alors qu’en fais-je ? » . Mais une mauvaise perception du potentiel de séduction de ces répertoires « pas connus » est bien plus généralisée, et c’est dommage parce que, sans doute, cela fait intervenir des a priori, l’absence d’un examen objectif, le manque d’approche intelligente dont on devrait pouvoir se passer. Le  plus bel exemple à citer, à l’endroit même où se déroule la table ronde réside dans l’attitude à l’égard de « l’autre ferme du Biéreau », celle de l’Ecurie, gérée par une petite asbl, considérée comme marginale, certes utile, mais bon, ça n’ira jamais très loin. Une meilleure connaissance des répertoires, des esthétiques actuelles et des publics potentiels devrait, normalement, modifier cette perception. Cette petite asbl de bénévoles a présenté des musiciens qui sont vraiment des pointures internationales. Entendons nous : pointure ne signifie pas vedette médiatique !! Mais pointure dans leur pratique, dans leur invention, dans leur maîtrise de la musique qu’ils produisent et reconnus comme tels par leurs pairs et des professionnels du monde entier. Ne prenons que Jeffrey Lewis qui a joué là plusieurs fois avant de passer à l’AB. Ce musicien, qui est aussi illustrateur, a été tout récemment publié dans le New York Times ! Programmation obscure et trop barge !?? Euh !! Il y aurait, au contraire, de belles collaborations à établir entre les deux Fermes, en tirant parti des compétences et de savoir-faire complémentaires. Mais encore une fois, le sens de mes propositions allait dans le sens d’un axe de travail à développer, parmi d’autres, pouvant coexister avec d’autres types de concerts. Le travail sur les goûts, l’éducation. Au centre de ma proposition esquissée, un large accord s’est exprimé sur cette nécessité d’éducation. Avec une nuance importante à souligner de la part d’un intervenant : les publics ont aussi beaucoup à nous apprendre, notamment sur des genres et des styles considérés comme « sous-culture ». Maintenant, à partir de ce sentiment partagé, une fois que le débat entre dans les détails, devient explicite sur ce à quoi on entend éduquer, en glissant des noms d’artistes supposés étayer la démarche, les passions se délient, les échanges s’échauffent ! C’est toujours un exercice passionnant et périlleux ! Une des raisons en est que, sur cette question des goûts, aucune professionnalisation ne s’est organisée. Ça reste le règne complet de la subjectivité ou tout le monde peut avoir raison, aussi bien l’organisateur-programmateur qu’un membre du public. Aussi bien quelqu’un qui écoute des musiques de façon structurée depuis 25 ans, lit et s’informe parallèlement sur les courants musicaux que l’auditeur qui écoute son premier CD ! Et entre opérateurs, il n’y a pas de raison que ça se soit vraiment différent ! Cette question des goûts et donc du bagage culturel est complexe au sein même de ce genre de débat. Chacun est impliqué dedans, à la fois à l’intérieur (comme individu) et à l’extérieur (comme organisateur, opérateur). Du côté des psys, on ne peut pratiquer l’analyse qu’après avoir suivi soi-même une analyse. Au niveau d’un travail de médiation sur la vaste question de la formation et éducation des goûts culturels, tous les acteurs de la politique culturelle publique devrait suivre ce que Bourdieu appelait (si mes souvenirs sont bons) une socio-analyse de ses propres goûts !! (PH)

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Art et mouvement perpétuel

Ancien et moderne : mariages arrangés. Le collectionneur Michel David-Weill porte dans Libération un regard critique sur cette nouvelle tendance à rapprocher art ancien et art contemporain dans des expositions événements qui conjuguent la formule : un artiste contemporain investit un musée classique, ancien (par exemple, Jan Fabre au Louvres).  C’est en général présenté par les promoteurs et relayés pas la presse comme une démarche novatrice, à rebours des positions conservatrices, de nature à remettre en question les chronologies et jugement de valeurs stéréotypés. Cela aiderait à porter un regard neuf tant sur l’ancien que sur le neuf selon une complémentarité entre les époques. Il reproche à ces démarches tendances de « privilégier le choc, toujours afin d’obtenir une réaction d’un spectateur saturé. » C’est un connaisseur, il a une réflexion et des arguments : « Il est ainsi devenu très politique d’introduire des productions modernes dans des cadres anciens, comme s’il était devenu insuffisant de lire l’histoire page par page : il faut mettre les pages ensemble. Cela n’incite pas à apprendre, à lire, à apprécier. » Voilà qui mérite de nourrir notre réflexion sur la médiation culturelle. Au nom de celle-ci, bien des initiatives sont prises qui, au lieu de privilégier les processus de réels apprentissage de la lecture, recherches les secousses, les chocs, l’effet de surface, « Plongés dans la brutalité, nous ne voyons plus. L’affadissement du goût et le besoin concomitant de repousser sans cesse les limites sont autant de signes de basse époque : il ne suffit pas de courses de chars, il faut faire dévorer les chrétiens par les lions ». On parle bien de repousser les limites du spectaculaire. Pour autant, les prises de position de ce collectionneur ne sont pas conservatrices, il n’est pas guidé par le sentiment que l’on porte atteinte aux valeurs établies de l’art ancien. Ce n’est pas contre cette iconoclastie qu’il s’insurge. « (…) c’est plus grave encore pour l’art moderne. Tout comme l’art ancien, la création d’aujourd’hui se voit dénier une valeur intrinsèque. C’est là le plus choquant : ces rapprochements rabaissent l’art moderne. Si on ne peut pas le montrer séparément, c’est qu’on n’y croit pas. » Et quand on soulève l’intention des musées, d’emblée louable, de s’ouvrir, de toucher plus de publics, la réponse est d’un bon sens implacable : « Le Louvre ou Versailles ne manquent pas de visiteurs. Peut-être devraient-ils se préoccuper davantage d’éduquer les publics à l’art de l’époque concernée que de se prêter à la brutalité des mélanges. » Effectivement, pratiquer ce genre de mélange au prétexte d’attirer du monde, on y est à priori favorable tellement l’intention de départ est séduisante, mais la confrontation au réel de ces institutions déjà saturées démolit cet argument. Il faut arrêter de vouloir augmenter indéfiniment le flot de visiteurs et beaucoup plus se demander ce que l’on en fait. Le travail de médiation culturel est encore une grande friche qui ne pourra avancer autrement qu’en prenant en compte la problématique de l’attention, de l’exigence (pratiquer l’événementiel, le choc, c’est mépriser le public en le postulant incapable d’attention, impuissant à affronter l’exigence de la rencontre artistique) ! Petite salle, grands effets ! Loin de ces pratiques relevant plus de la politique de communication que du souci de l’art (mais je ne serai pas catégorique, certains de ces mélanges ancien/moderne peuvent donner de bonnes choses), le Centre Culturel suisse présentait dans sa petite salle un hommage, réduit en taille, à Max Bill. Au premier coup d’œil, quelque chose qui semble appréhendé, digéré en quelques minutes, presque anecdotique. Mais en m’y penchant, en m’appliquant à la lecture de tous les signes rassemblés, je me suis senti happé par une grande force. Au centre, une œuvre de Max Bill (une reproduction de sa sculpture Rhytmus im Raum (Rythme dans l’espace, 1940) inspirée du ruban sans fin de Moebius. Autour, plus ou moins 5 œuvres d’artistes actuels chez qui on peut percevoir une filiation. Pas une filiation directe, mais la résurgence de préoccupations esthétiques, des éléments qui refont surface, des inspirations qui se font signes dans le temps. La justesse du propos et du choix dégageait une dynamique de grande amplitude. Parce que l’exposition permet de saisir, de mettre le doigt sur cette chose magique : comment des idées d’art se transmettent, deviennent autre chose tout en assurant une continuité, se transforment dans le temps, se transmettent leur créativité, leur force inventive qui se recycle, se régénère, emprunte de nouvelles vies. L’art est quelque chose qui vit, qui est en progrès en passant d’un cerveau à l’autre. Au cœur de cette mini-salle d’exposition, l’art se révélait comme principe de vie de façon éclatante. Je retiens surtout le dialogue entre l’esprit de Max Bill et celui de deux artistes actuels, Wade Guyton (américain) et Paul Elliman. Ce dernier crée des typographies qui ne cherchent pas d’emblée la beauté mais se composent à partir d’objets récupérés, « un alphabet qui se compose en sabotant le cycle de vie des objets de la surproduction. » Ce faisant, par les formes, les couleurs primaires, par les lignes qui découlent de sa démarche, les liaisons avec les peintures et le sens du design de Bill, les lignes et angles  recoupant celles de l’art concret, donnent à sa typographie un rayonnement magique. Wade Guyton a composé une toile évoquant l’art concret mais en utilisant ses techniques d’impression habituelles qui donnent à ses œuvres la marque du façonnement industriel. Il passe plusieurs fois la toile dans la machine, machine qu’il brutalise un peu (j’imagine), pour provoquer divers accidents de cette belle mécanique technologique, de manière à inclure dans l’œuvre les marques de défauts de fabrication. De l’austère à la subjectivité, graine de moderne. Un ignorant chez Mantegna... Quelque chose de semblable (une dynamique évolutive d’œuvres en œuvres, d’âge en âge) m’avait ému en parcourant l’exposition que Le Louvre consacre à Mantegna. J’avoue ne pas être très éduqué en ce concerne la peinture de cette époque. Je suis, dans un premier temps, désorienté, en recherche de support, de guide, je cherche mes marques (c’est passionnant, on se repose des questions basiques comme « par où je commence à regarder, qu’est-ce que je dois voir, retenir ? » La première impression est d’embrasser du regard un terrain vierge, nouveau. Je fais l’expérience, pour la première fois de l’audio-guide, outil utile pour les premiers repères, recommandé si l’on peut s’en détacher, s’en distancer. A un moment, je me trouve devant une grande toile qui « me dit quelque chose » (une sorte d’arc de triomphe, scène urbaine antique, j’ai oublié le titre !), comme si j’en connaissais quelque chose de l’intérieur, comme si ça représentait une scène que j’aurais traversée, voire participé !? Je comprendrai, en écoutant le commentaire de l’automate justement, que j’ai, il y a longtemps, pénétré ce tableau sans l’avoir vu par la description détaillée, profonde, vivante et critique qu’en fait Proust. De tableau en tableau, ce qui m’exaltera dans l’exposition est cette impression de pouvoir mettre le doigt sur l’évolution du peintre, le développement de sa pensée, de sa maîtrise, l’apparition de sa maturité. Ensuite, alors que je pensais me confronter à des matières étrangères, la sensation de familiarité est autant étrange qu’agréable (même peu éduqué, des signes, des informations sur cet héritage picturale se sont incrustées dans mon appareil référentiel). Mais surtout, le plus exaltant est de pouvoir lire, grâce à la scénographie, le passage naturel du flambeau. Comment Mantegna petit à petit, au sommet de son art, se voit « dépasser » par une nouvelle génération qui le continue tout en proposant quelque chose de nouveau. Ce nouveau qui relève de la prise en compte de l’émotion, du sensible, premiers signes de l’importance accordée à la subjectivité. Quelque chose dans ce mouvement filmique qui se dessine de tableau en tableau, dans la chronologie des signatures, la comparaison, els rapprochements, relève déjà de la modernité. C’est ce mouvement d’une sorte de progrès en art, évolution permanente, qui est restitué de façon lumineuse. Et qui fait que, finalement, où que l’on soit dans l’art actuel, on reste dans un déplacement esthétique qui a commencé, il y a bien longtemps, on y est toujours déjà. Sentir la continuité de ce mouvement à travers les époques et les écoles, comme une seule histoire, ne plaide pas pour les mélanges qui choquent. La complexité de ce mouvement continu exige plutôt l’initiation page par page ! (Au passage, pour toutes les questions sur la condition de la médiation dans les musées, remarquez à quel point le confort du regard est mis en danger par l’affluence et la disposition spatiale.) (PH)

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Court-circuits plastiques. Non-scène belge.

Wiels, « Un-Scene », 28/11/2008-22/02/2009

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Avec cette exposition collective, le Wiels entreprend « un vaste panorama structuré des artistes actuels belges ou résidant en Belgique. » Il s’agit ici d’une première étape, un « aperçu subjectif et diversifié qui révèle les lignes de force, les points communs et le parcours d’une génération ». Au passage, les curateurs auront entériné le fait que, les artistes jouant de plus en plus sur un marché international, il vaut mieux, par honnêteté intellectuelle, escamoter « la problématique oiseuse d’une définition d’un art « belge », ses classifications litigieuses ‘wallonne » ou ‘flamande’ ». Voilà déjà une prise de position qui fait du bien. Le fil conducteur des curateurs consiste à interroger la notion de « scène » dans le sens où l’on parle de telle ou telle scène « artistique ». Il s’agit autant d’un regroupement d’artistes par affinité esthétique qui veulent, collectivement, amplifier leur démarche, leur message, que d’une structure mondaine dont le but est de créer des affinités entre des créateurs, des mécènes, des collectionneurs, des médias, des galeries, des administrateurs de l’art… « Le succès du vocable ‘scène’, concept journalistique et non sociologique, qui supplanta l’usage du terme ‘milieu’, évocateur d’une société fermée, secrète, composée d’initiés ou de conjurés, est symptomatique de l’emprise de la logique de la mode et de la stratégie de la publicité (…) » (Daniel Vander Gucht, dans le catalogue de l’exposition). Il est difficile d’imaginer les artistes présentés là affiliés à une « même scène », sinon celle qui rassemble les artistes modernes dans la rivalité de l’innovation, du geste inédit, du dispositif qui va « un peu plus loin », quitte à, pour ce faire, parfois accomplir un pas de côté. Les divergences de démarches auraient tendance à faire court-circuiter la dimension de « scène ». (Par contre, ce que l’on peut voir surtout s’exprimer là, dans la diversité des œuvres présentées, sont les forces qui régissent le champ plasticien, selon le concept de Bourdieu.) Large panel. De la peinture, des sculptures, du dessin, des installations, des vidéos, du graphisme, des interventions sémantiques, ça part dans tous les sens. La scénographie aérée, dans ce superbe endroit, permet de relier cette hétérogénéité, en entourant le tout d’un esprit de recherche, de laboratoire. (Les artistes ont été choisis selon leur cote internationale, chacun dans leur genre respectif.)  On peut identifier les continuations des différents courants modernes, post-modernes dans des formules qui tentent de faire bouger les lignes. L’interrogation continue des frontières indistinctes entre objets usuels, quotidiens et objets d’art, frontière rendue de plus en plus ténue par des similitudes dans les procédés de conception et fabrication, par l’amplitude de la marchandisation qui gagne de plus en plus les productions symboliques. Vincent Geyskens réalise des tableaux avec des rebuts de contreplaqué (découpés, ils forment des images, des matières ressemblant à des tableaux abstraits encadrés, diverses concrétions rassemblées au milieu du cadre). Il peint aussi des surfaces abstraites (huile et spray sur toile), des portraits figuratifs. Gert Robijns est plus proche du conceptuel, son alignement de « melon, canari en cage, soulier, sac plastique rempli d’eau et chemise sur cintre (« In concert ») a tout d’une charade poétique, presque une calligraphie peinte sur le mur. Xavier Mary s’affilie au minimalisme mais le met presque en contradiction en utilisant des matériaux industriels énormes (qui, en eux-mêmes, n’ont rien de minimaliste), éclairages autoroutiers… Alors, le minimalisme semble monumental, imposant ou l’imposant semble atteint d’une surprenante fragilité (« Highway Rotter »). Heidi Voet, entre autres, réalise de délicates fleurs féminines, en papier, recyclant des pages de pornographie qui, elles, n’ont rien de raffiné. Simona Denicolai & Ivo Provoost jouent avec les messages d’erreur Internet, les définitions dans Wikipedia de divers haut lieux de la socialisation WEB, en les transposant en objets graphiques matérialisés, basiques, coupés de leur technologie et dès lors un brin dérisoire. Tina Gillen associe dans ses grands formats (acrylique sur toile) des formes abstraites, des éléments figuratifs, en s’inspirant des restes de vieux chromos, de cartes postales et ses clichés, des images de pub, des bribes de clichés, toutes choses qu’elle retravaille, personnalise, réintègre dans une version individualisante… À l’intérieur du tableau, il y a comme une superposition dynamique de plans distincts, une tension spatiale et colorée entre les différentes sources et visions possibles. François Curlet déréalise des objets du quotidien, en les intégrant dans un graphisme fantasmatique (des choses trop vues, trop imposées, se transforment en images inconscientes, en nouveaux paradigmes cauchemardesques). Il montre aussi un court-métrage où trois vieux français burinés, dans un vieux bistrot anonyme, se taisent autour d’une table, jaugent leur verre de rosé, fièrement. Une élégante rompt le silence en leur déclarant : « vous êtes très Marcel Duchamp ». Stéphan Balleux expose de grands formats noir et blanc (pastel huile, acrylique) avec une surprenante manière de créer du mouvement dans le sombre, dans la masse noire fantomatique, ou de cerner les contours de capharnaüms de loques, vision de cavernes urbaines modernes, squat et vie domestique approximative, improvisée. Agence organise un  cabinet d’étude où l’on peut consulter une série de cas litigieux de droits d’auteur, histoire de montrer l’évolution complexe de la notion de propriété intellectuelle… Il y a beaucoup à voir (à revoir), à réfléchir (au-delà du fait que l’on y trouve un plaisir, je dirais que c’est presque obligatoire ! si on veut prendre en main la fracture entre modernités et publics). Au-delà des initiés qui savent rattacher telle pratique à telle école, telle histoire, il manque dans ce genre d’exposition un travail de médiation plus actif (même si le Wiels fait déjà pas mal). Ne pas être obligé de s’inscrire dans une visite guidée pour avoir un dialogue avec un « expert » qui ferait autre chose que produire un discours explicatif formel, mais donnerait des éléments, des repères et dialogueraient dans des conditions confortables. (Les pratiques et les styles à examiner relèvent d’univers tellement singuliers à chaque fois que les compétences pour y être raisonnablement attentif sont diversifiées, complexes). Quelque chose de même ampleur, avec les mêmes moyens et de régulier, devrait être réalisé de toute urgence pour les musiques, en impliquant activement la Médiathèque. (PH)

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L’écrivain de l’échec monstrueux

Jean-Pierre Martinet, « Jérôme », Editions Finitude, 458 pages, 2008

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C’est la deuxième édition, trente après, d’un écrivain français décédé à 49 ans, des suites d’une série de désillusions et d’un grand alcoolisme. Authentique redécouverte et sortie éclatante du purgatoire, revanche des Belles Lettres ou phénomène circonscrit à l’ardeur passionnée de quelques fans ? Je craignais de tomber dans un roman de l’outrance facile, mais non, voici une littérature qui a du souffle, porteuse de visions, très sombres et glauques certes, construite et maîtrisée, portant beau un style pas banal, exigeant. Rien à voir avec une écriture suicidaire. C’est l’apothéose de Jérôme Bauche, jeune « courant d’air de cent cinquante kilos » qui vit chez sa mère, un vieux débris de femme infirme, imbibée. Courant d’air parce qu’il va varier souvent de nature tout au long du roman, se complexifiant peu à peu, de plus en plus difficile à cerner, bien loin des impressions d’attardé qu’il pouvait donner au début. Jérôme a la certitude que « jamais rien ne rachètera la souffrance d’être enfermé dans une montagne de chair de cent cinquante kilos appelée Jérôme Bauche, une forteresse imprenable, bouclé là-dedans, oui, et torturé tous les jours, avec une cruauté raffinée, aucune issue, pas le moindre souterrain pour revoir la lumière du jour, j’avais beau essayé de gratter le sol, parfois, je n’arrivais qu’à m’écorcher les mains, le repas à heure fixe, pas le moindre rai de jour, je grattais la terre comme les bêtes, j’embrassais le salpêtre des murs, je me barbouillais avec mon propre sang, mon propre sperme, jeté là-dedans, oui, cela, cette horreur, on ne pouvait l’ignorer, si seul oui, si seul que mes excréments devenaient mes meilleurs amis (…) ». Les deux premiers chapitres sont consacrés à une longue confrontation avec Mr. Cloret, un saint ami de la famille qui entreprend de raisonner le marginal, de l’amener à embrasser une vie ordinaire, ne plus vivre au crochet de sa vieille mère (utilisant son argent poche à payer le droit de tripoter des lycéennes troubles), avec un bon petit boulot dans une fabrique de fleurs artificielles (genre atelier protégé). Dès le début de cette confrontation, on sent l’âme affolée de Jérôme, envahie de sombres végétations vénéneuses irrévocables, la proie d’hallucinations tandis que l’autre le sermonne, « Je me suis mis soudain à trembler parce qu’un enfant, là-bas, une petite fille blonde au regard éteint, venait de s’écorcher en coupant les fleurs noires, elle pleurait silencieusement sous les troènes en regardant ses mains saigner », fragment d’une scène évolutive qui ponctue le dialogue avec son interlocuteur « je la voyais lentement disparaître dans l’eau, entre les roseaux, je voulais l’aider à mourir mais je ne parvenais pas à faire le moindre geste. » Il ressent l’intervention de Cloret comme celle d’un tortionnaire, celui qui veut imposer l’ordre et l’arracher au monde qu’il s’est construit en se faisant passer pour un idiot avec un corps disproportionné mais peu développé, un cerveau de 8 ans, se consacrant aux fantasmes que lui inspirent les adolescentes du collège Semivolsky (l’action se situe dans un mixe Paris/Saint-Péterbourg, reflet des différentes influences littéraires qui bercent le coeur de Martinet). Jérôme est dévoré de passions pour de très jeunes filles, il se vit en véritable ogre, au moins il est quelque chose de grand, terrible, de répertorié dans les catalogues de monstre. Son idéal absolu, celle qui le fait fondre et le rend fou de jalousie (en permanence, il la voit se caresser ou se laisser toucher par tous les autres élèves), c’est Paulina Semilionova, dite « Polly ». Après avoir étranglé le gêneur moralisateur (non sans l’avoir fait craquer et lui faire avouer qu’il n’était, somme toute, qu’une crapule, dans un nivellement sordide des valeurs),  après avoir assisté au décès inopiné de sa mère, sans doute par coma éthylique, et non sans avoir subi une longue scène où sa génitrice lui crachera le dégoût qu’il lui inspire, avec parfois des rots de tendresse (« Je t’ai laissé sortir de mon ventre, que tu avais pénétré je sais pas trop comment, je t’ai laissé sortir, rien de plus, et tu en as profité, et moi si j’avais su j’aurais pas écarté les jambes, j’aurais serré très fort, très fort, je me serais contractée de l’intérieur, avec des renforts de haine, jusqu’à ce que j’entende tes os craquer. Flaf l’utérus méchant, il t’aurait broyé d’un seul coup, et personne aurait pleuré»), il bascule et part en expédition dans la ville, espérant intercepter Polly dans les parages du collège et de provoquer une explication radicale, de donner un dénouement à son amour insensé, d’une manière ou l’autre, taraudé par des images insoutenables : « j’entendais la plume de Paulina Semilionova, enfin la plume de son stylo, pour être exact, crisser sur la page blanche, elle avait une petite écriture ronde, tout à fait émouvante, très régulière, avec des pleins et des déliés, une bonne écriture d’écolière. Souvent, elle se tachait les doigts, et j’avais envie de les sucer pour avaler l’encre, et parfois, aussi, elle s’endormait sous la langue, sur un livre d’aventures, à la page cinquante-deux, le ras replié, le bras si fin, si fragile, avec son léger duvet blond, les veines si bleues qu’on avait envie de les caresser avec un rasoir pour en faire jaillir ce sang vermeil, éclatant, qui redonne la vie à ceux qui l’ont perdue depuis longtemps (…) ». Commence alors une longe virée infernale, pleine de boissons et d’abjections, de délires paranoïaques et de désespoirs crasseux, une virée dans les bas-fonds de l’humain, des instincts les plus crapuleux où ses étincelles d’espoir désespéré scintillent dans les ténèbres de stupre dégoûtant. Il croisera un ancien professeur, devenu une épave et qui tentera de lui rappeler qu’il avait été un élève brillant, surdoué, sensible et d’une intelligence pas ordinaire, alors, pourquoi tout d’un coup avoir opté pour la régression la plus immonde ? Mais Jérôme ne se souvient plus, vaguement peut-être du cinéclub que le professeur organisait au collègue. Et quand le prof (champion de billard électrique) lui demande s’il reste passionné par « Mizoguchi, Dreyer, Lang Bresson », la réplique est immédiate : « Cela ne m’intéresse plus. Les écrans se sont éteints. Les salles sont vides. Les fauteuils sont crevés. C’est la mort qui fait l’ouvreuse, maintenant. Même quand on lui donne un bon pourboire, elle ne remercie pas. Alors. Quelques pornos, de temps en temps. Autrement rien. Le porno, c’est bien : c’est triste, sale et vulgaire, tout à fait comme la vie. »  Même chose pour le lettré précoce qu’il semble avoir été (il récite par cœur du Faulkner à Mr. Cloret, faisant semblant ne pas savoir d’où ça lui vient, il reconnaît de suite des extraits de Dante qu’une supposée gamine récite dans leurs relations de pissotière) : « Je n’étais jamais aussi heureux que dans mon lit, à feuilleter ma collection de Picsou-Magazine ou de Pim Pam Poum. Il n’y avait que là que je me sentais vraiment en sécurité. » Parce qu’en dehors de cette sécurité immature, il est propulsé par son délire porno-pédophilique idéalisé, une jalousie qui le laboure sans merci, métaphysiquement comme dirait Witkiewicz, engendrant des images de plus en plus prolifiques, de plus en plus insoutenables, tentation infernale, il la voit commettre les pires forfaits, il aura de plus en plus d’hallucinations, prenant ses images rémanentes pour la réalité, dialoguant avec ses visions, suspectant ses interlocuteurs d’avoir plusieurs personnalités, de cacher une réincarnation de Mr. Cloret… « Polly ne se contentait pas de se faire caresser passivement et d’offrir aux narines avides ses odeurs les plus intimes, elle s’emparait aussi des queues et les branlait discrètement, western ou film d’amour, peu importait, comédie musicale, film d’horreur, peu regardante la gamine, experte, déjà précise, la petite chienne (…) ».

Refuge et régression. Le mystère de Jérôme est le mystère de cette régression. Il s’est exilé d’une culture qui l’attirait, d’un accomplissement de soi par des pratiques cinéphiles et littéraires s’éloignant des goûts démagogiques du marché. Quel en est l’origine, le choc déclencheur ? Pourquoi choisir de s’avilir ? Jérôme est ainsi un personnage fondamental de la littérature contemporaine parce qu’il incarne cette volonté délibérée d’en finir avec la culture, de choisir la veulerie, parce que la culture ne lui a pas offert la reconnaissance et l’épanouissement espéré, la culture ne conduit à rien dans un monde qui la proclame sans la reconnaître. Martinet transcende ainsi ses propres échecs sociaux sanctionnant sa volonté de faire du cinéma, de se faire éditer, de vivre de petits boulots liés de loin à la culture (kiosquier). Mais justement, il transcende ces échecs par la création d’un personnage, un archétype dont il faut s’emparer pour penser la culture aujourd’hui. Jérôme, lui, a décidé de ne plus rien transcender. Il se laisse glisser au rang de cloporte ravagé de souffrances inextinguibles, secoués aussi de rêves et d’extases sublimes, mais sublimes pour un corps et des tripes de cloporte. Mais qu’est ce qui fabrique les cloportes ? Plus profondément, d’où provient cette régression qui agit et peut finalement s’emparer de n’importe qui, comme une maladie contagieuse ? De ce type de contagion dont parle Martinet quand Jérôme a passé une nuit enlacé au cadavre de sa mère et se demande si la mort n’est pas contagieuse !? (En sens inverse, et dans d’ultimes élans d’amour pour son prochain, il tentera de faire revenir une petite prostituée qui s’est pendue, en se couchant nu sur elle, espérant lui « faire passer de la vie »). ll continuera son chemin de croix bien arrosé, alternant les sentiments primaires, la peur, la joie, l’angoisse, la légèreté, la culpabilité, l’impunité, la haine, la reconnaissance, la brutalité crasse, la tendresse baroque, se complaisant souvent dans des actes ignobles, par dégoût délibéré de la vie, du monde, volonté d’en finir, se vautrant dans la fange avec délice. « Je m’étais peut-être engagé dans une impasse, mais mieux valait l’explorer jusqu’au bout, jusqu’à ce que je me fracasse contre le mur. » Et pourtant, en approchant inexorablement du non-retour (il a décidé d’éliminer Polly), il a de brefs remords, « J’aurais bien aimé vivre. Je suis absolument certain que ça m’aurait plus, contrairement à ce que Solange a essayé de me faire croire pendant des années. Oh oui alors. Les vivants sont si lumineux. Même les plus minables rayonnent étrangement. » Le dénouement est sinistre et comme inachevé, une sorte de bain de sang en cascade, suspendu, comme l’amorce d’un geste criminel perpétuel, avec juste le soupçon que peut-être tout ça n’est qu’un délire désespéré, ce qui se distille sous le crâne d’un désaxé écorché vif, abruti effondré sur le zinc d’un bar mal famé. Solange et le Surmoi nihiliste. Le roman emporte avec lui un mystère de taille : Solange. Il y est fait abondamment référence, elle est le modèle, une sorte d’alliée mentale et démoniaque de Jérôme, elle effraie sa mère, elle fait peur à M. Cloret, elle semble toujours sur le point d’intervenir mais ne paraît jamais, elle est comme un Surmoi qui pousserait à la désespérance et au mal, un idéal difficile à atteindre, le détachement de la vie par dégoût méprisant, par l’inversion des valeurs. Elle est celle qui semble avoir, dans un certain sens, « réussi dans la vie », c’est-à-dire à avoir trouvé la manière de supporter la misère, la pauvreté, la vie de chien, les disgrâces, non pas en y échappant matériellement grâce au Lotto ou à l’ascenseur social, mais par sublimation toute en noirceur, par une sorte d’ascétisme nihiliste. Elle semble dotée d’une intelligence redoutable qui fait peur, intelligence sans compromission, sans indulgence pour les petits mensonges, les lâchetés indispensables. Elle constitue un terrible modèle peut-être représente-t-elle aussi l’ascèse littéraire qui permet de s’élever au-dessus de la boue ? L’adoration qu’il lui porte n’empêchera pas Jérôme de se rebeller régulièrement contre le pouvoir qu’elle exerce sur lui. (Qui est Solange ?) Filiations littéraires : on cite régulièrement parmi ses maîtres de référence : Dostoïevski, Joyce, Gombrowicz, Céline… Il y a bien quelque chose, dans le ton, je dirais dans la manière d’élaborer des concepts par le biais d’images littéraires, quelque chose qui fait penser à la dynamique anticonformiste de Gombrowicz. Quand celui-ci raconte dans son Journal une confrontation avec un beau parleur et que, pour le faire sortir de ses belles phrases creuses, la seule manière était de le frapper sous la table, établir un contact physique douloureux qui le ramène dans une autre dimension, ça ressemble à l’ensemble de la dynamique des deux premiers chapitres, Cloret vs Jérôme. Ce n’est pas tant ce qu’il dit qui le condamne qu’un ensemble de paramètres qu’il ne peut maîtriser complètement : « tout avait conspiré contre lui, les odeurs, les couleurs, les vêtements, mon mohair bleu, puis le gris, mes chaussettes jaunes, mon pantalon, l’absence de Polly, celle de Solange aussi, peut-être, et surtout, surtout ces imbéciles de noix qu’il n’aurait jamais dû demander, en tout cas pas de cette manière. » L’immaturité maladive, monstrueuse, l’attrait immodéré pour la sexualité des jeunes, sont aussi des thèmes que Gombrowicz a traités (de façon bien différente). On sent dans le style nerveux, les influences de Céline, une ébauche de jactance dévergondée, mais sans confusion : si la vieille mère se complaît dans des discours antisémites, si Jérôme lui-même commettra une action raciste, qu’il regrette aussitôt, c’est sous la condamnation de l’auteur, cela fait avant tout partie de la saloperie de l’esprit national, fond de commerce de l’extrême droite. L’errance de cette jalousie en perdition n’est pas sans évoquer le thème d’Ulysse errant dans Berlin, mais là aussi, le traitement diffère considérablement. Juste des airs de famille au niveau de la désespérance, de la déshérence, de la désintégration. Ceux qui n’en mènent pas large (Le Dilettante, 2008, 125 pages). Un texte plus court, savoureux dans la manière écrite et la façon cruelle et inventive de jouer avec le désespoir, le ratage, les illusions perdues. La rencontre de deux personnages qui s’attirent, se haïssent, tous les deux ayant du revoir leurs ambitions. L’un a accepté de travailler pour la télévision et l’autre, après des débuts prometteurs comme acteurs, vivote sans rôle, a échoué dans une tentative porno-alimentaire. Il faut quand même préciser qu’il ne s’agit pas d’individus ratés par essence et qui se seraient trompé d’ambition. Non, ils ont même des qualités pour accomplir ce à quoi ils se destinent, ce ne sont pas des incapables. Le registre n’est pas celui de la lamentation de tarés sans talents. L’échec vient du dehors et les mine, les détruit, les ronge dans l’alcool.  Dans ce court récit, tout à la fin, Bruno Maman (l’acteur) se demande ce qu’il y a dans le frigidaire et qui a tellement impressionné son acolyte (Dagonard) et qui pourrait apporter la solution : « Le problème, pour l’instant, the question, était : qu’y a-t-il dans le frigo ? Quel joujou mystérieux ? Quel gadget incroyable ? Quelle fanfreluche sordide ? Maman s’attendait au pire. Par exemple : une bombe atomique de modèle courant, portative ; ou bien alors le pape donnant sa bénédiction  urbi et orbi alors que personne ne lui avait rien demandé, surtout à cette heure de la nuit. Il pouvait s’agir aussi de Jean-Luc Godard et de Robert Bresson dansant le tango d’un air morne dans une superproduction ascétique dirigée par Andreï Tarkovski. Pourquoi pas ? Tant de choses bizarres pouvaient se cacher derrière la porte d’émail étincelant d’un vulgaire Frigidaire, il était prêt à tout. Peut-être, tout simplement, découvrirait-il une version surgelée de Marie Beretta, en barquette aluminium, consommable immédiatement ? » Ces rééditions font découvrir un réel auteur nécessaire et qui rend bien pâles certains phénomènes plus récents qui se sont complu, sans grand talent littéraire mais avec de beaux résultats de vente, à jouer et surfer sur les thèmes de l’infamie et du mauvais goût.(PH)

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Carte voeux 2009

Carte de voeux land art.

Depuis quelques années je bricole une carte de voeux perso. Un reste du temps où les parents nous faisaient bricoler, où nous dessinions les cartes, les menus, les faire-part…? Le principe est basique, je puise dans les traces de l’année, les choses vues, prises en photo, un souvenir, un état, un lieu, un agencement de divers éléments qui ont défilé et ont laissé entrevoir un futur, une perspective, un souhait, ou quelque chose qui donne envie d’y revenir, de faire rewind. Le traitement doit en rester à une manipulation Photoshop ultra élémentaire, avec un message qui soit compréhensible un peu au-delà de la sphère familiale. Cette année, pas beaucoup d’inspiration, part cette vue des vallées enchevêtrées, donnant l’impression du temps à parcourir, de la vie d’une année et de ses méandres à parcourir. J’ai représenté sommairement le trajet 2009-2010 et proposé un cadre enchanteur pour se perdre, échapper au temps, emprunter sa voie secrète. Quelle que soit ce qi peut y arriver, même s’il faut y rester, en étant dans ce cadre-là, ça peut le faire, il y a comme une beauté où aimer se dissoudre. (PH)

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Menu nouvel an

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Menu plutôt improvisé. Encore baigné d’air marin j’ai choisi deux recettes qui elles aussi me font de l’œil depuis longtemps (Wynants et Darroze, je creuse). Je n’avais jamais osé m’y attaquer parce que la première, avec des invités, nécessite d’ouvrir une grande quantité d’huîtres (c’est quand même pénible) et la seconde, faut des ingrédients et ustensiles précis, je ne pouvais que l’approcher. Réalisation approximative, forcément. Se mettre à cuisiner au réveillon est une bonne manière de philosopher sur le temps qui passe, par nous, à travers nous, sans nous, à travers les choses, qui nous file entre les doigts, que l’on retient dans de fugaces réalisations, qui altère tout ce que l’on touche. Cuisiner c’est une méditation sur le temps, c’est un exercice de contrôle du temps (harmoniser les temps de préparations, les temps de cuissons…). Quand je prépare un menu de ce genre, je le ressasse longtemps à l’avance et j’en organise toutes les phases, j’ai lu plusieurs fois les textes, je me lance avec un plan établi, pour que tout s’enchaîne au mieux (il y a toujours des ratés bien sûr). Ici, rien de tout ça, j’ai découvert sur le tas une étape après l’autre, j’ai failli embrouiller les deux recettes (il faut y travailler simultanément pour un bon enchaînement à table), bref, c’était le bordel, je ne savais plus où poser les ustensiles, tout était encombré. J’ai fait une pause (vin blanc), ça s’est régulé. D’abord la blanquette d’huîtres et de moules. Un festival de saveurs riches et délicates et plutôt facile et rapide à finaliser. Un fond de sauce vin blanc et fumet de poisson à réduire, ajouter de la crème en continuant la réduction jusqu’à une consistance épaisse, monter ensuite avec du beurre. Y ajouter des pluches de persil qui ont sué dans du beurre, de petits dès de kiwi, zeste de citron vert, les huîtres et les mules décortiquées avec leur jus passé au tamis fin. Amener à ébullition, laisser tirer 30 secondes, servir. (Au lieu d’ajouter tout le jus d’huîtres et de moules, j’aurais dû y aller progressivement, pour éviter que ça devienne aussi liquide. Ça ressemble plus à une soupe qu’à une blanquette !). Ensuite, saumon à l’émulsion de hareng fumé. (Normalement saumon sauvage, mais c’est rare et pas écolo, et ensuite saumon à fumer minute, mais un engin spécial est requis, donc voici une adaptation « permise » par la chef.) Le plus gai, c’est la préparation de l’émulsion : cuire des pommes de terre dans le bouillon de volaille, les réduire en purée, prélever 50 gr et l’incorporer dans le bouillon avec un bout de hareng fumé. Laisser mijoter doucement, mixer et tamiser, incorporer la crème, c’est prêt à émulsionner. En attendant, réaliser l’accompagnement, du lard dans de la graisse de canard, avec des feuilles de chou frisé, arrosé de bouillon, à petit feu, jusqu’à évaporisation du liquide, le chou est alors fondant. Effeuiller une dizaine de choux de Bruxelles, jeter dans l’eau bouillante, quelques secondes, sécher, tourner et retourner dans l’huile d’olive. Poêler le saumon dans la graisse de canard, quelques secondes pour qu’il soit mi-cuit tout en émulsionnant (émulsion à moitié ratée, je pense que je n’y ai pas laissé assez de consistance après le passage au tamis, purée de pomme de terre et de hareng). Servir. Cuisiner, jouir de ces saveurs remarquablement associées, c’est bien toujours rendre hommage à un artiste, « fallait y penser », « fallait l’inventer », en pratiquant un peu la manière de faire pour arriver à reproduire l’acte premier, reproduction de l’œuvre culinaire, ce qui distille une meilleure familiarité avec ce type de création.  Tout en sacrifiant au rituel du réveillon, on exerce, sur un mode pratique et sensoriel, ce qu’est une pratique culturelle, comment ça fonctionne, comment ça nous cuisine… (PH)

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