Terre natale déracinée.

« Terre Natale. Ailleurs commence ici », Raymond Depardon, Paul Virilio, Fondation Cartier, 21 novembre 08 >15 mars 09

 fondationcartier

Raymond Depardon interroge le concept de « terre natale », une notion qui a peut-être vieilli, sent le conservatisme. Il donne la parole à une série d’individus cadrés dans leur terre natale. Quelques symptômes du coin de terre où ils vivent, d’où ils tirent (tente de tirer) leur subsistance, quelques paysages, sinon le film est constitué de gros plans sur des visages, sur des paroles. (Grand grand écran, qualité technologique au top !) L’objectif semble surtout de faire entendre des langues, minoritaires, des patois, des langues rares, parfois menacées. Musicalités de terres natales différentes. Musicalité des langues adaptée aux paysages (fausse impression, fantasmes ?). Terre natale comme des idées de plus en plus ténues, fragiles. Les mots, les paroles semblent toutes, dans leur particularité, hantées par une possible disparition, par une série de menaces qui posent sur la planète, sur la Nature (dont vivent la plupart des personnes témoins). Terres natales comme des îles où l’existence est de plus en plus difficile, raréfiée, des îles qui fondent petit à petit des conséquences des dégâts écologiques et spirituels. C’est l’habitante de l’île de Sein, pourtant bien habituée à vivre au jour le jour avec la mer, et qui évoque ne tempête où, vraiment, elle a eu peur, comme si l’île pouvait être submergée. Ce sont les deux Brésiliennes dans leur île-forêt qui se sentent comme encerclées par les blancs et ont décidé de résister coûte que coûte, ça semble être le but de leur vie. C’est la chilienne kawespar, d’une tribu de pêcheurs nomades, qui évoquent l’extinction du groupe. C’est la paysanne bolivienne qui n’a que la faim au ventre, qui subsiste avec des misères, comme subissant la pénurie d’une guerre permanente et qui n’aspire qu’à la mort. Les cordons reliant les êtres à leur terre natale sont usés jusqu’à la corde, ils vont céder, et hop, le grand déracinement est imminent (ce dont parle Virilio). Depardon présente aussi « Le tour du monde en 14 jours », les clichés ramenés d’un tour du monde d’est en ouest (Washington, Los Angeles, Honolulu, Tokyo, Hô Chi Minh-Ville, Singapour, Le Cap). Les « photos filmées » sont projetées sur deux grands écrans ouverts en portefeuille, presque dans le silence, parfois le bruit ambiant. 7 lieux, 14 jours, il confronte sa « terre natale » à ces ailleurs (physiquement si proches par les moyens de communication). Les vues sélectionnées sont intéressantes, elles restituent bien la particularité des mouvements quotidiens dominants des lieux observés, le rythme de vie singulier propre à chaque endroit. Et aussi la manière dont les habitants sont « pris » dans un ensemble de signes qui organisent la vie locale. Signes sociaux, signes urbains, signaux de signalisation, sens de la circulation. Le photographe a aussi eu le temps de ramasser une série de gestes rituels du quotidien (usages sociaux), des comportements spécifiques, des vêtements, des couleurs… En fait, toutes ces séquences peuvent donner l’impression d’être tournées dans un même lieu, une grande ville, avec des quartiers anciens et ultra modernes, des zones distinctes par communautés (Japonais, Indiens…) et située au bout du monde, en bordure d’océan. Paul Virilio, tête pensante de l’installation présentée au sous-sol, accueille les visiteurs, grandeur nature dans un film projeté sur un mur, marchant vers eux, exposant les quelques  idées qui ont inspiré son travail pour la Fondation. Il semble être immobile dans son mouvement comme si les pavés dissimulaient un tapis mobile dont il ne parvient pas à vaincre le contre-courant (et déjà il joue du paradoxe déplacement/sur-place, de l’inversion des pôles entre nomade et sédentaire…) . Il progresse dans un décor qui constitue une sorte d’enclave, fermée aux voitures, rangée de maisons semblables, ça s’appelle « Impasse d’enfer » et ça se situe à quelques pas de la Fondation. Précisément, il parle de sa vision d’enfer : « les raisons écologiques, économiques et politiques qui poussent à la migration, avec toutes les formes de tourisme forcé, vont bouleverser la carte de la terre, les repères géographiques et géopolitiques, c’est comme si la totalité de la population chinoise se mettait à voyager…dans ce monde de la mobilité, les villes, traditionnellement espace de vie fixes, sont les ports, les aéroports, lieux de transits (des « outrevilles »)… Le nomade devient celui qui se sent bien partout, dans son jet, son Thalys, dans l’ascenseur, à l’aise dans le mouvement grâce à ses moyens économiques… Le sédentaire, celui qui ne se sent chez lui nulle part, toujours déplacé malgré lui, subissant… » (Déraciné de tout mouvement qui aurait du sens en fonction d’un projet de vie, lié à l’identité, à l’accomplissement ; le mouvement contraint désaccomplit les individus, les prive d’eux-mêmes.) Il y a un accent catastrophiste dans la pensée de Virilio qui, personnellement, m’a lassé. Mais ses idées, ses formulations sont fortes et stimulantes, elles sont indispensables à penser une bonne part des altérations majeures du monde actuel. Les installations sont conçues par Virilio et scénographiées par des artistes et architectes américains (Diller Scofido + Renfro et Mark Hansen, Laura Kurgan et Ben Rubin). La première rassemble un grand nombre d’écrans, au plafond, tête en bas, où défilent des images journalistiques, essentiellement des extraits de journaux télévisés sur des catastrophes écologiques entraînant destruction de l’habitat et exodes, des migrants qui tentent de franchir les barrières qui les séparent de pays plus riches, des centres où l’on parque des réfugiés politiques, des clandestins à la dérive vers d’improbables terres d’accueil… L’impression que donne ce rassemblement d’images de nos organes d’information est saisissante : cela ne ressemble en rien à des images constituant un discours d’information et d’explication, mais plutôt à une multitude d’écrans de surveillance tendus vers les populations épargnées mieux nanties et qui surveilleraient ainsi les dangers grouillant aux frontières poreuses de leurs zones sécurisées, menaçant l’intégrité de leur territoire situé dans la bonne partie de la planète. La deuxième installation rassemble une impressionnante série de données sur les mouvements forcés de populations et leur impact sur l’équilibre global de la planète. Un vaste écran en demi-cercle, une énorme terre quasiment en 3D qui tourne sans cesse. Après chaque passage une série d’informations statistiques apparaissent dans une mise en scène infographiste magistrale, presque artistique (une classe visitait l’exposition : durant les films de Depardon, attention relative perceptible n’empêchant pas la valse des sms, des apartés, là, avec cette installation, leur intérêt était très remonté !). La montée des eaux : nombre de villes dont le devenir est aquatique, le dire est une chose, mais le visualiser grâce à ces représentations cartographiques en est une autre, l’imagination est frappée et intègre mieux l’importance du danger. Flux de populations générés par les conflits, depuis les années 90, chaque pixel en déplacement représente 10 personnes, et l’on voit la complexité progressive de ces mouvements ; les transferts d’argent des personnes déplacées vers leurs pays d’origine, tous les trajets sont visualisés, les quantités aussi, énormes, supérieures aux aides fournies par les états développés aux pays en développement. Les rythmes de croissance et décroissance démographiques, les changements de la balance entre population rurale et urbanisée, des chiffres qui s’affolent, donnent le tournis, au son de ces plaquettes qui tournent dans ces écrans annonceurs des gares et aéroports. Des chiffres monstrueux qui nous mettent sur le départ. Lequel ? (PH) – Lire le texte de Ph. Delvosalle sur « Profils paysans« . Présentation de Depardon par C. Mathy. Depardon, filmographie en prêt.

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