Autiste, héroïne malgré elle.

Sandrine Bonnaire, « Elle s’appelle Sabine », 2007

 Ce n’est pas n’importe qui, c’est Sabine. Pourtant, c’est le genre de personne qui n’est plus souvent considérée comme telle. Voilà un film qui entend remettre les pendules à l’heure. Filmer et penser. Ce n’est pas un caprice pour procurer un supplément d’âme à une actrice célèbre, ce n’est pas qu’un témoignage, c’est un réel film d’auteur. Le film pense amoureusement son sujet, ça se sent dans le soin apporté au montage (c’est au montage que le cinéma noue le plus ses relations avec la pensée), dans une tentative émouvante d’épouser et restituer le temps et la mobilité vécue de l’intérieur d’un organisme malade, en partie coupé du monde, pour essayer de comprendre et reprendre le contact (comprendre le temps de l’autisme, « Le temps l’a tuée. Le trop de temps qu’elle a passé à l’hôpital l’a tuée ». (SB) Par ce film, Sandrine Bonnaire s’interroge sur ce qui continue de fonctionner dans le cerveau et le coeur de sa sœur. Et se tourne vers l’avenir. Les images qu’elle assemble, par leur construction qui cherche à débusquer l’indicible, explorent la fracture, ce qui s’est passé, tentent de voir ce que l’on pourrait recoller. C’est plus qu’un « J’accuse », même s’il y a ça aussi, et à raison. Avant. Sa sœur a toujours été « différente », mais jolie, vive, presque autonome, elle circule à mobylette, fait du jogging, s’adonne à des activités créatives, inventions de poupées, piano… Les problèmes se cristallisent au fil de la désagrégation naturelle de la cellule familiale, les enfants qui partent, la mère qui reste seule… Une protection s’effrite, les repères disparaissent. Les angoisses s’accentuent au fur et à mesure qu’elle se sent moins entourée et les crises violentes, contre elle ou ses proches, s’intensifient. Plusieurs solutions sont recherchées mais les possibilités de se faire conseiller et accompagner correctement face à ce genre de problème sont peu probantes (la prise en charge des personnes handicapées, en France, est lamentable). Après diverses péripéties, Sabine Bonnaire se trouve confiée à un hôpital psychiatrique. C’est une piste par défaut à laquelle on doit se trouver souvent acculé. L’internement n’arrange rien aux angoisses et au sentiment d’abandon. D’où l’application de la procédure automatique, administrative, sans état d’âme, véritable engrenage infernal : camisole, isolement, bombardement massif de neuroleptiques. Après. En cinq ans, elle prend 30 kilos, devient méconnaissable, tremble, bave, n’a plus aucune autonomie et toujours pas de diagnostic. La réalisatrice posera la question avec pudeur : évolution normale de sa maladie ou effet du traitement psychiatrique ? De la transformation. Ce « devient méconnaissable » pose problème. En fait, on pourrait lui dire qu’on lui administre un traitement pour qu’enfin elle ressemble pleinement à l’image que l’on se fait d’une handicapée mentale. Jusqu’ici, elle dérangeait, elle semblait presque aux gens normaux. Une des spécialistes interrogée dans le film évoque cette manière de positiver l’autisme : « au fond, face aux angoisses ressenties, on peut dire qu’il s’agit d’une adaptation réussie, pour survivre. » Le traitement détruit cette adaptation, n’en veut pas, pas question d’être un « sujet », même un peu, quand on est anormale. Il faut végéter, être un « quasiment pas là ». Il y a, bien entendu, des questions de pathologie qui, dans certains cas, ne laissent pas beaucoup le choix ; mais ici, dans ce genre de profil clinique, une autre prise en charge pouvait certainement préserver la personne, ne pas la détruire. Bouleversant. Le film est bouleversant, juxtaposant des films souvenirs et des séquences actuelles (c’est par ce jeu là que Sabine devient « héroïne »), quelques éléments historiques et informatifs qui cadrent la situation. La manière de faire de la réalisatrice émeut beaucoup : pas d’apitoiement, pas de pathos, ça ne sert à rien, mais sonder le mystère de cette transformation avec objectivité et respect, ne pas instrumentaliser la victime pour se scandaliser, ne pas perturber le cadre thérapeutique dans lequel évolue Sabine depuis qu’elle a quitté l’hôpital… Si le contraste est saisissant entre avant et après, les images ne le manipulent pas. Bien au contraire, plus d’une fois, la caméra parvient à faire affleurer les vestiges de la beauté étrange qui habitait « la petite sœur » quand elle vivait encore « dans ce temps là ». Des éclairs de fierté, comme de compréhension profonde, émergent de la torpeur médicamenteuse. (Avec parfois l’un ou l’autre reflet diabolique car, au départ, elle devait avoir un sacré tempérament.)  Comme un signe que tout n’est pas éteint, que ça peut se reconstruire, avec patience. En diminuant les doses de médicaments, en apprenant les gestes quotidiens, en s’impliquant dans les activités, en sollicitant la mémoire, en encourageant la confiance par le respect de règles… (Elle semble très bien savoir ce qu’elle fait – mais c’est une interprétation- quand elle transgresse, comme dans cette manière de dire bonjour à la piscine: « va te faire enculer monsieur » suivi aussitôt de son retrait: « ne va pas te faire enculer »!) Digression. Ce n’est pas le cas particulier, je pense, qui bouleverse autant. C’est qu’il est exposé comme un parmi d’autres. Et qu’il aboutit à faire ressembler une malade à ce que la société psycho-médicale veut qu’elle soit. C’est le résultat d’un système qui, aussi en notre nom, entend régler la place et le sort des handicapés dans la société. Une sorte d’abandon social organisé qui se marque dans l’absence de solutions décentes pour l’accompagnement de personnes déficientes. Ce qui fait peur est la violence que le système fait subir. Et la puissance des moyens chimiques que détient l’Administration pour démolir un individu. C’est là, sur des malades « ordinaires », des traitements qui ont été utilisés sur d’autres « déviants ». Le potentiel des armes chimiques pour défendre la « normalité » est intact ! Ce qui me frappe aussi est une sorte de ressemblance au niveau de l’enveloppe corporelle entre ce devenir handicapé et les ultimes obèses américains (ceux qui, au supermarché, empruntent les voitures électriques pour circuler entre les rayons, emportant pop-corn et litre de coca) : le corps difforme, maladroit, l’esprit lent (mais sans neuroleptique du côté de l’obésité !). Finalement, ces obèses sont aussi le résultat d’une sorte d’abandon social en série par injonction de modèles qui les déconnecte de toute existence digne, physique et spirituelle. (PH) Lire article sur « Le moindre geste » de F. Deligny.

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