Art et mouvement perpétuel

Ancien et moderne : mariages arrangés. Le collectionneur Michel David-Weill porte dans Libération un regard critique sur cette nouvelle tendance à rapprocher art ancien et art contemporain dans des expositions événements qui conjuguent la formule : un artiste contemporain investit un musée classique, ancien (par exemple, Jan Fabre au Louvres).  C’est en général présenté par les promoteurs et relayés pas la presse comme une démarche novatrice, à rebours des positions conservatrices, de nature à remettre en question les chronologies et jugement de valeurs stéréotypés. Cela aiderait à porter un regard neuf tant sur l’ancien que sur le neuf selon une complémentarité entre les époques. Il reproche à ces démarches tendances de « privilégier le choc, toujours afin d’obtenir une réaction d’un spectateur saturé. » C’est un connaisseur, il a une réflexion et des arguments : « Il est ainsi devenu très politique d’introduire des productions modernes dans des cadres anciens, comme s’il était devenu insuffisant de lire l’histoire page par page : il faut mettre les pages ensemble. Cela n’incite pas à apprendre, à lire, à apprécier. » Voilà qui mérite de nourrir notre réflexion sur la médiation culturelle. Au nom de celle-ci, bien des initiatives sont prises qui, au lieu de privilégier les processus de réels apprentissage de la lecture, recherches les secousses, les chocs, l’effet de surface, « Plongés dans la brutalité, nous ne voyons plus. L’affadissement du goût et le besoin concomitant de repousser sans cesse les limites sont autant de signes de basse époque : il ne suffit pas de courses de chars, il faut faire dévorer les chrétiens par les lions ». On parle bien de repousser les limites du spectaculaire. Pour autant, les prises de position de ce collectionneur ne sont pas conservatrices, il n’est pas guidé par le sentiment que l’on porte atteinte aux valeurs établies de l’art ancien. Ce n’est pas contre cette iconoclastie qu’il s’insurge. « (…) c’est plus grave encore pour l’art moderne. Tout comme l’art ancien, la création d’aujourd’hui se voit dénier une valeur intrinsèque. C’est là le plus choquant : ces rapprochements rabaissent l’art moderne. Si on ne peut pas le montrer séparément, c’est qu’on n’y croit pas. » Et quand on soulève l’intention des musées, d’emblée louable, de s’ouvrir, de toucher plus de publics, la réponse est d’un bon sens implacable : « Le Louvre ou Versailles ne manquent pas de visiteurs. Peut-être devraient-ils se préoccuper davantage d’éduquer les publics à l’art de l’époque concernée que de se prêter à la brutalité des mélanges. » Effectivement, pratiquer ce genre de mélange au prétexte d’attirer du monde, on y est à priori favorable tellement l’intention de départ est séduisante, mais la confrontation au réel de ces institutions déjà saturées démolit cet argument. Il faut arrêter de vouloir augmenter indéfiniment le flot de visiteurs et beaucoup plus se demander ce que l’on en fait. Le travail de médiation culturel est encore une grande friche qui ne pourra avancer autrement qu’en prenant en compte la problématique de l’attention, de l’exigence (pratiquer l’événementiel, le choc, c’est mépriser le public en le postulant incapable d’attention, impuissant à affronter l’exigence de la rencontre artistique) ! Petite salle, grands effets ! Loin de ces pratiques relevant plus de la politique de communication que du souci de l’art (mais je ne serai pas catégorique, certains de ces mélanges ancien/moderne peuvent donner de bonnes choses), le Centre Culturel suisse présentait dans sa petite salle un hommage, réduit en taille, à Max Bill. Au premier coup d’œil, quelque chose qui semble appréhendé, digéré en quelques minutes, presque anecdotique. Mais en m’y penchant, en m’appliquant à la lecture de tous les signes rassemblés, je me suis senti happé par une grande force. Au centre, une œuvre de Max Bill (une reproduction de sa sculpture Rhytmus im Raum (Rythme dans l’espace, 1940) inspirée du ruban sans fin de Moebius. Autour, plus ou moins 5 œuvres d’artistes actuels chez qui on peut percevoir une filiation. Pas une filiation directe, mais la résurgence de préoccupations esthétiques, des éléments qui refont surface, des inspirations qui se font signes dans le temps. La justesse du propos et du choix dégageait une dynamique de grande amplitude. Parce que l’exposition permet de saisir, de mettre le doigt sur cette chose magique : comment des idées d’art se transmettent, deviennent autre chose tout en assurant une continuité, se transforment dans le temps, se transmettent leur créativité, leur force inventive qui se recycle, se régénère, emprunte de nouvelles vies. L’art est quelque chose qui vit, qui est en progrès en passant d’un cerveau à l’autre. Au cœur de cette mini-salle d’exposition, l’art se révélait comme principe de vie de façon éclatante. Je retiens surtout le dialogue entre l’esprit de Max Bill et celui de deux artistes actuels, Wade Guyton (américain) et Paul Elliman. Ce dernier crée des typographies qui ne cherchent pas d’emblée la beauté mais se composent à partir d’objets récupérés, « un alphabet qui se compose en sabotant le cycle de vie des objets de la surproduction. » Ce faisant, par les formes, les couleurs primaires, par les lignes qui découlent de sa démarche, les liaisons avec les peintures et le sens du design de Bill, les lignes et angles  recoupant celles de l’art concret, donnent à sa typographie un rayonnement magique. Wade Guyton a composé une toile évoquant l’art concret mais en utilisant ses techniques d’impression habituelles qui donnent à ses œuvres la marque du façonnement industriel. Il passe plusieurs fois la toile dans la machine, machine qu’il brutalise un peu (j’imagine), pour provoquer divers accidents de cette belle mécanique technologique, de manière à inclure dans l’œuvre les marques de défauts de fabrication. De l’austère à la subjectivité, graine de moderne. Un ignorant chez Mantegna... Quelque chose de semblable (une dynamique évolutive d’œuvres en œuvres, d’âge en âge) m’avait ému en parcourant l’exposition que Le Louvre consacre à Mantegna. J’avoue ne pas être très éduqué en ce concerne la peinture de cette époque. Je suis, dans un premier temps, désorienté, en recherche de support, de guide, je cherche mes marques (c’est passionnant, on se repose des questions basiques comme « par où je commence à regarder, qu’est-ce que je dois voir, retenir ? » La première impression est d’embrasser du regard un terrain vierge, nouveau. Je fais l’expérience, pour la première fois de l’audio-guide, outil utile pour les premiers repères, recommandé si l’on peut s’en détacher, s’en distancer. A un moment, je me trouve devant une grande toile qui « me dit quelque chose » (une sorte d’arc de triomphe, scène urbaine antique, j’ai oublié le titre !), comme si j’en connaissais quelque chose de l’intérieur, comme si ça représentait une scène que j’aurais traversée, voire participé !? Je comprendrai, en écoutant le commentaire de l’automate justement, que j’ai, il y a longtemps, pénétré ce tableau sans l’avoir vu par la description détaillée, profonde, vivante et critique qu’en fait Proust. De tableau en tableau, ce qui m’exaltera dans l’exposition est cette impression de pouvoir mettre le doigt sur l’évolution du peintre, le développement de sa pensée, de sa maîtrise, l’apparition de sa maturité. Ensuite, alors que je pensais me confronter à des matières étrangères, la sensation de familiarité est autant étrange qu’agréable (même peu éduqué, des signes, des informations sur cet héritage picturale se sont incrustées dans mon appareil référentiel). Mais surtout, le plus exaltant est de pouvoir lire, grâce à la scénographie, le passage naturel du flambeau. Comment Mantegna petit à petit, au sommet de son art, se voit « dépasser » par une nouvelle génération qui le continue tout en proposant quelque chose de nouveau. Ce nouveau qui relève de la prise en compte de l’émotion, du sensible, premiers signes de l’importance accordée à la subjectivité. Quelque chose dans ce mouvement filmique qui se dessine de tableau en tableau, dans la chronologie des signatures, la comparaison, els rapprochements, relève déjà de la modernité. C’est ce mouvement d’une sorte de progrès en art, évolution permanente, qui est restitué de façon lumineuse. Et qui fait que, finalement, où que l’on soit dans l’art actuel, on reste dans un déplacement esthétique qui a commencé, il y a bien longtemps, on y est toujours déjà. Sentir la continuité de ce mouvement à travers les époques et les écoles, comme une seule histoire, ne plaide pas pour les mélanges qui choquent. La complexité de ce mouvement continu exige plutôt l’initiation page par page ! (Au passage, pour toutes les questions sur la condition de la médiation dans les musées, remarquez à quel point le confort du regard est mis en danger par l’affluence et la disposition spatiale.) (PH)

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