Archives mensuelles : décembre 2008

Deneuve godiche au Liban (2)

Aux lendemains du texte écrit sur la relative perplexité se muant en consternation que j’éprouvai à la sortie de « Je veux voir », je découvre petit à petit l’ampleur du plan média. Un grand entretien « Catherine Deneuve » dans Le Soir ; « Catherine Deneuve libérée et témoin de son temps » dans la newsletter des Incrockuptibles ; « Deneuve, belle d’un jour au Liban » dans Libération ; couverture et grand article dithyrambique-inconditionnelle-théorico-sublime dans les Cahiers, « La Communauté des regards ». De quoi secouer un vulgaire commentateur. Il est toujours difficile d’avoir des certitudes après un spectacle, on prend toujours un risque en se basant sur le ressenti, on n’a pas forcément pu examiner toutes les hypothèses. Le discours des réalisateurs est intéressant, du moins quand ils expliquent leur positionnement, comment filmer le Liban, comment réaliser un film sur le Liban dans l’état où il se trouve et, à la limite, le dispositif qu’ils décrivent comme leur ligne de conduite tient la route et tout à fait respectable. Je ne peux qu’approuver leur réflexion théorique. Mais quand je pense au film qui en découle tel que j’ai pu le voir, je ne peux qu’avoir l’impression confirmée que quelque chose a raté, n’a pas fonctionné. Et il n’y a rien de honteux à rater, même, un film raté n’est pas pour autant un film à jeter, ni un film qu’il ne faut ne pas voir. Par contre, masquer le ratage par une enflure du discours théorique et l’exacerbation du jeu de « l’icône cinématographique », là ça devient douteux. La critique tirerait peut-être plus de choses intéressantes en acceptant de parler de l’échec de cette tentative (ou d’autres, il faut faire accepter le principe qu’expérimenter des dispositifs est indispensable, qu’échouer fait partie du jeu). Dans l’interview de Libération, à la question sur la réception du film au Liban, Joana Hadjithomas explique que le film déroute, par son esthétique, par l’absence de narration, et qu’on lui pose la question concernant Deneuve : « Pourquoi ne dit-elle rien sur ce qu’a fait Israël ? ». Et d’opposer à cette attente d’une parole de condamnation, le « silence » qui serait « exactement le propos du film, mais pour l’heure, ça choque. » C’est opposer de façon un peu facile un certain type de parole et une essence du silence. Parce qu’il ne s’agit pas, dans le film, « du » silence en soi, mais d’un certain type de silence. Quand j’ai rédigé mon billet et stigmatisé l’inexpressivité et la pauvreté de paroles de Catherine Deneuve, ce n’est pas l’utilisation d’une forme silencieuse qui m’avait dérangé. Au contraire, j’aime les films silencieux, aux narrativités flottantes, il y a parmi les films « où il ne se passe rien » quelques-uns qui sont mes préférés. Je n’ai jamais attendu une parole militante, ni un discours de pathos. Mais une parole d’implication, une parole du regard attentif qui a besoin d’échanger quelques mots pour fixer ce qu’il voit, comprendre, permettre l’identification. Sur ce sujet, il me semble que tant dans les Cahiers que dans Libération, il y a une tendance à la mystification. Les Cahiers : « Nous sommes dans la voiture avec les deux voyageurs qui échangent des mots simples, elle qui tente d’identifier la nature sinon le sens de ce qui se présente sous ses yeux, lui qui répond par réajustements successifs et précis, comprend les incompréhensions de son interlocutrice… » A lire ça, on déduit qu’il y a un vrai dialogue, structuré, avec un réel échange, avec quelqu’un qui cherche à « identifier ce qui se présente à ses yeux ». C’est faux, objectivement. Je suis encore plus ébahi de lire dans l’entretien entre Deneuve et les réalisateurs, ce genre de truc : « K.J. : Vous aviez quand même, pour une passagère passive, une capacité à rebondir qui nous fascinait… » C.D. : Mais je suis vive comme fille, je suis très vive ! » Alors, moi, là, la fille, je ne l’ai pas vu rebondir et si elle s’est montrée vive dans sa ballade libanaise, c’est hors caméra, hélas. Dans la prose de Libération, il y a des choses magnifiques, mais pour y croire en les écrivant et en les rapportant à l’objet de départ, le film « Je veux voir », je me dis qu’il faut déjà se faire un fameux cinéma dans la tête. Bien lire le dossier de presse, bien plonger dans la proximité des réalisateurs, rester ébloui par l’icône, gamberger, vouloir soutenir ce film par principe. Après avoir douté face à l’avis des spécialistes, des professionnels, et à la lecture des critiques publiées, finalement, je persiste et signe, « Deneuve godiche au Liban« 

godiche

Sculpture guérisseuse

Simon Scouflaire, « Dictame divers », Galerie 7M3 (Mons), jusqu’au 01/01/09

7m3

 Des plaques de plâtres fabriquées à l’identique et fracassées selon le même rituel (mêmes gestes, même force, même choc…). Plâtre immaculé encore tout frais expirant une légère buée contre la vitre. Plaques comme les tables vierges de la vie (page blanche, tablette sans inscription, sans marques) et brisées par le ressac vital, l’angoisse, le destin. Tous les morceaux se ressemblent, les fractures sont nettes. Les éclats sont échoués dans les vitrines de 7M3, comme sur une plage, quand une tempête a remué les profondeurs et fait remonter une masse importante de coquillages. Cette production de bris et débris, de blessures et cassures ne se présente pas comme le spectacle affligeant, attristant d’une souffrance fatale. L’ensemble est même apaisant, reposant. La matière cassée en centaine de fractures ouvertes est reconstituée, elle forme une sorte de nouveau tissu. On dirait là une sorte de laboratoire où des fragments abîmés, rigides sont mis en culture pour se transformer en ne nouvelle substance, consistance, proliférant, se soudant, se liguant, constituant des formes, des dessins, des ensembles, des cristaux, inventant de nouvelles organisations. Cette mise en forme est due au regard et au geste de sculpteur de Simon Scouflaire. Il a disposé toutes ces pièces d’un puzzle anonyme (blanc, identique, sans marque, basique, matière placebo) en agencement vivant, vibrant. Une accumulation de pétales de plâtre (tapis de fleurs crayeuses essaimées au jeu de « je t’aime, un peu…), schiste blanc, sans grâce à priori, modelé en paysage abstrait. Des superpositions hasardeuses, des chaos, des concrétions, des tours, des éboulis, des successions, et malgré les angles, les arêtes, tout se tient plutôt souplement. Comme s’il s’agissait de particules d’un organisme archaïque vues au microcosme, innombrables plaquettes orchestrant, en vibrant l’une contre l’autre, un mouvement hyper ralenti, un glissement de terrain cérébral. Déclenchant une douleur aussitôt ensevelie dans une fragmentation extatique. Glissement de terrain correspondant au jeu abyssal du « je t’aime, un peu… ». Dictame : labiacée à laquelle les anciens attribuait les vertus de guérir les blessures. Class. Et littér. : Baume puissant qui adoucit et guérit les souffrances morales (apaisement)… (D’après Larousse) La matière du sculpteur s’obtient en la détachant de ce qui la fait tenir ensemble, renfermée et inutilisable ; en chutant dans le vide et s’écrasant au sol, elle prend l’empreinte de toutes les douleurs fondamentales, incontournables, ces lignes de douleurs par rapport auxquelles on se construit sa géographie intérieure (par l’évitement, en construisant tout autour…). Une fois cette matière fragmentée selon toutes les souffrances morales aspirées lors de sa traversée tragique du vide, souffrances du manque et de la perte originelles, le sculpteur la rattrape et lui donne une nouvelle vie consolante, une nouvelle signification, une nouvelle organisation. Quand un jouet est cassé, l’enfant confronté à sa première perte insurmontable, ne se calme que si un ingénieux parvient, avec les débris, à lui construire « autre chose », un succédané qui permet de jouer, de continuer l’aventure du jeu. Méditons devant ce 7M3 superbement investi, occupé intelligemment, comme devant un ossuaire de rêves brisés en train de retisser  un nouveau message fantomatique, concrétions à la fois tribales et sophistiquées, équilibres archaïques et magiques. Playlist intuitive: Sachiko M, « Filament 2″, Günter Müller, « eight landscapes« ,  Gregory Whitehead, « The Pleasure of Ruins, Andy Haas, « Arnhem Land », Momentum 2, « The Law of Refraction »  

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Deneuve godiche au Liban

« Je veux voir », Joana Hadjithomas, Khalil Joreige, avec Catherine Deneuve, Rabih Mroué, 2007.

 Profitant du « Week-end Diagonale » (tarif réduit dans une série de salles « cinéma d’auteurs » dont le Plaza Art à Mons), j’ai pu visionner « Je veux voir » en avant-première. À la frontière de la fiction et du documentaire, frontière à surveiller dans l’évolution actuelle du cinéma, l’utilisation d’éléments documentaires pouvant judicieusement stimuler de nouvelles formes ou servir des visées racoleuses pour cinéastes en mal de scénarios, d’inventions, de « capacité à fictionner ». En l’occurrence, le mélange des genres capote lamentablement et débouche sur du n’importe quoi. Rappelons l’argument. Une star du cinéma (Catherine Deneuve) se trouve au Liban pour quelque gala scintillant. Étant donné l’histoire et l’actualité de la région, elle entend ne pas mariner uniquement dans le strass et exige de « voir l’état réel du pays ». Malgré les avertissements (« c’est dangereux, les paramètres incontrôlables sont trop nombreux »), elle impose sa volonté. Ça se passe en préliminaire, en dialogue informel, un peu mou. Et puis voilà, on lui organise son caprice, une excursion d’une journée, vers le Sud. Elle est véhiculée par un acteur libanais parlant français. Garde du corps, équipe de tournage précède leur bagnole. Le cadrage sur le pare-brise de l’automobile transportant la vedette sera utilisé abusivement. Les gros plans sur le visage de Catherine Deneuve seront exploités jusqu’à déranger, jusqu’à la nausée. On la verra plus que le Liban, je pense. Sans doute parce que nous sommes censés voir à travers son regard ? Un regard qui symboliserait (selon les «idées » que je glane sur Internet) un engagement militant pacifique, une volonté de poser un regard « attentif et sans jugement ». En fait d’attention, oui, on constatera une impassibilité qui peut faire illusion et pour ce qui est du « sans jugement », c’est tellement bien joué que cela frôle l’inexpressivité la plus catatonique. L’icône du cinéma cohabite des heures avec un Libanais et son désir tellement impérieux de voir, de constater la réalité que ne montrent pas les médias, ne lui fait poser, pratiquement que deux questions : « ça vous dérange si je fume ? » et « on ne devrait pas mettre notre ceinture de sécurité ». Non, mais, c’est subtil, c’est pour montrer que ces petits riens qui norment notre vie de tous les jours, pffft, ça ne tient plus dans un pays éclaté par la guerre. À part ça, rien, nada. Silence. Elle s’endort même, pour dire que ça la passionne. Peut-être est-ce une part de « fiction » demandée par les réalisateurs ? À moins que ce ne soit, au contraire, un excès de réel sur l’air de « l’émotion, ça tue » ? J’ai cru un moment, après coup, à un concept audacieux ; promener une star amortie dans les ruines de l’après-guerre pour symboliser l’indifférence, voire l’incapacité à comprendre la réalité du monde dans le chef de la société du spectacle. Mais non, à parcourir les blogs ou autres articles, il n’y avait rien de conceptuel. La volonté était bien de montrer quelqu’un s’intéressant librement, de façon désintéressée, à la situation libanaise, permettant ainsi de poser un constat différent, dégagé, incontestable. Librement, sans doute, mais sans trop creuser la liberté ; aucune velléité d’entamer un dialogue avec des vrais gens, des habitants (sans doute pour garder le regard vide de jugement ?)… C’est vraiment inimaginable. Et quand je lis dans le prospectus du cinéma : « véritable choc esthétique à la puissante mélancolie qui n’est pas sans évoquer le « Hiroshima mon amour »… », il y a de quoi hurler ! Le texte n’est pas signé, c’est probablement un copié collé publicitaire. Du marketing, pas de la critique de cinéma, rassurons-nous. À certain moment, quand même, la caméra se fatigue du masque d’ennui deneuviesque et montre le pays, village en ruine, paysage de montagne, site de traitement des immeubles démolis, en bord de mer. Alors, oui, quand même, on voit quelque chose. Mais si « elle » circulait en vrai dans ce « décor » comment pouvait-elle aussi muette, calme (limite amortie), insensible ? Nouvelle forme de militantisme, nouvelle manière de personnaliser son engagement ? (Tiré d’un blog « actualité du Liban »). En tout cas, il paraît qu’à Cannes ça vaut « standing ovation ». Bande annonce du film (avec ce passage où l’acteur libanais cite un extrait de « Belle du jour », tiens, ça réveille un peu Catherine Deneuve.)