Archives mensuelles : décembre 2008

Un ignorant chez Mark Manders

Mark Manders, « The Absence of Mark Manders », S.M.A.K., 13.12.2008 – 22.02.2009

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J’ignorais l’existence de Mark Manders, artiste né aux Pays-Bas en 1968 à la carrière bien fournie (d’expositions, de reconnaissances, Venise, Kassel, Sao Paulo), et pratiquant la « sculpture-installation ». Il est bien spécifié dans les brochures d’accompagnement qu’il s’agit d’un artiste majeur peu connu dans les pays francophones, frontière intéressante à examiner (très peu d’infos en français sur le Net ! L’ambiance qui se dégage de l’ensemble des œuvres est très forte et singulière, elle frappe. Sans allégresse, au début, plutôt âcre, âpre. Comme ce paysage peint constitué de vieilles planches, bois et contreplaqué, avec vaguement de la peinture. C’est un univers étrange, ça ressemble à un champ de fouille archéologique représentant l’état mental de l’artiste. Un champ de ruines onirique, entre reflets d’Antiquité, restes de l’industrialisation, neurosciences symboliques. Les matériaux n’ont rien de noble, plutôt vieux, proche de la récupération, portant la trace de l’activité humaine, manifestement pétris à la main, ce sont réellement des objets exhumés. L’exhumation a, bien entendu, aussi, des relents sordides, morbides, qui se trouvent ici intégrés à ce que l’art a à dire sur l’artiste, sur ce qui le lie à ses rêves, ses cauchemars, à son travail introspectif de créateur se mettant en scène, à ce qui le lie aussi à tout ce qui l’entoure de réel. Les corps masculins sont sommaires dans leur idéalité figée, un peu hors du temps, un pied dans un type d’une autre civilisation, érigés en sculptures autour desquelles s’organise une activité. Les corps de femme sont  tout autant d’une sexualité androgyne, peu marquée, et comme des créatures inachevées, en cours d’invention (sculpture de glaise enveloppée de plastique) ou en cours d’ajustement, de réparation, sortes de momies gisant dans des zones laboratoires. Impossibilité d’aboutir à une représentation de femme idéale, objet du désir toujours se dérobant. Substituts de glaise en attente du souffle de vie ? Victimes de rêves d’amour brisés reléguées à la morgue ? Mais toujours placées dans des installations qui leur donnent un environnement mental qui usine leurs images, qui représentent l’investissement du mental qui les pense pour les imaginer, les maintenir en vie par le fantasme. Elles ne sont jamais loin d’une usine (un peu archaïque), prototype de machine fantaisiste à donner la vie ou d’une grande baignoire de glaise originelle pour nourrir, rajeunir leurs formes de chair. Il y a aussi des tuyauteries, des amas de vielles de cordes, des meubles usés, usuels, qui les attendent. Les figures sont très énigmatiques. Par exemple ces hommes raides, coupés en deux dans le sens de la hauteur, chaque partie attachée à l’autre par d’étranges attelles bricolées, vieilles planches, ficelles, terre, exhibées sur des socles, eux-mêmes posés sur des tables évoquant autant un bureau directorial qu’une table clinique. Les deux moitiés des corps sont chaque fois un peu plus qu’une moitié, si bien que cela ressemble à l’union bidouillée d’êtres jumeaux rassemblés en un ou à une manière foutraque de réconcilier  les parties gauches et droites de l’être. Réconciliation qui, vu les techniques utilisées, ressemble à un massacre, le résultat du massacre étant embaumé, transformé en sculpture. L’ensemble est installé avec des objets hétéroclites : les corps, glaises, planches, ficelles, tables, fauteuils : images complexes, troublantes. Avec quelque chose d’étouffant aussi. À l’instar de cette salle remplie de couvertures usagées, décolorées, étendues, superposées avec au centre de la salle, un petit poêle à bois. Le premier coup d’œil capte l’effet bigarré des couleurs et des dessins sur les couvertures. Avant d’être frappé par quelque chose de fragile, de grégaire. La quantité de personnes (symbolisées par les tissus poussiéreux) rassemblée là, autour d’un feu minable, pour essayer de se réchauffer, n’ayant probablement aucun autre refuge. La démarche globale, justement par la manière spécifique de rapprocher des objets hétéroclites (technique bien connue des rêves) qui forment des sortes de réseaux fait évidemment penser à certains textes sur l’art de Deleuze, aux agencements entre l’art et le réel. Mark Manders se révèle d’une grande fécondité pour travailler sur ces principes d’agencement. Ainsi, à voir dans une vitrine, comment un fémur, un sucre et une cuillère tiennent ensemble comme un seul nouvel objet (usage à inventer). Ses croquis témoignent d’une activité cérébrale qui pense en réseau, en manière de connecter, de relier, de joindre, de faire communiquer les énergies contenues dans diverses matières, formes, structures. Circuit de plomberies se continuant par un alignement de crayons puis par des sachets de thé… À partir de là, l’impression générale est moins « souterraine » et c’est le côté dynamique qui prédomine dans la perception de l’ensemble de l’exposition. Un génial inventeur associant des parties mortes et des parties vivantes pour maintenir une dynamique de vie qui soi prédominante (sans jamais censurer les bouts de cadavres d’où une énergie vitale est à extraire aussi). Il y a ainsi le surprenant tambour en forme de clavecin avec toutes ses annexes, ses rythmes vers d’autres sens, d’autres musiques, d’autres époques, d’autres mœurs, d’autres technologies. On peut y voir converger ainsi, à titre d’exemple, la fonction primale du tambour avec dans la partie vitrée des photos d’Indiens, des cadavres de rats ; des reproductions de peintures de la Renaissance, continuation de la cruauté civilisée et de ses musiques de salon ; un appareil à cassettes souvent origine d’irruption barbare de sons rythmés dans la vie collective, le tout tenant ensemble par des bouts de bois, l’ensemble ayant quelque chose de chic, d’incongru, d’improbable, de sophistiqué et perturbateur). Il y a l’extraordinaire machine à écrire. Toute petite, menue, posée devant l’immense paysage mental noir qui lui donne son sens. Une fabuleuse machine qui tient de la minoterie, de la sidérurgie, de l’appareil photographique. Recevoir du grain à moudre, absorber des matières premières, les traiter, retraiter dans l’imaginaire. Ces matières permettent d’engendrer des photos mentales qu’il faut développer, toute cette énorme mécanique de la pensée étant indispensable à ce que la machine à écrire garde son sens, écrire ce que l’on a dans la tête. On revient au vestibule de l’exposition, reliquaire du chiffre 5, réceptacle d’une accumulation obsessionnelle et ludique. Bric à brac fantastique. Coup d’œil sur un autre moteur de l’artiste : l’obsession, l’accumulation, la mise en commun, le génie de relier, établir des liens, rassembler des signes. En même temps, si cette accumulation de 5 est incroyable, elle est tout autant monstrueuse. Ils étaient dispersés, rendus discrets dans leur environnement, là, tous ensemble, les uns sur les autres, il y a quelque chose d’anormal, d’étouffant. Pression. Pression mentale. Heureusement les machines aux hautes cheminées sont là aussi pour lâcher la tension. Pas eu le temps de parcourir les salles présentant un nouveau choix des œuvres permanentes, ni l’exposition du peintre belge Werner Mannaers. Dommage ! (PH)

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Le chef et le philosophe, 2 systèmes de soins

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Je me suis offert une pause dans un bistrot de chef (un des premiers à avoir lancé cette formule), « Chez l’Ami Jean ».  L’établissement ne paie pas de mine, un vieux bistrot de quartier resté tel quel (70 ans). Vieux bois, local un peu sombre, exigu, quelques objets basques accrochés ici ou là, une photo de rugby, une affiche sur la ville de Ramuntcho, un gant de boxe dédicacé, ça fait cantine sans façon… Un premier contraste avec le look adopté pour le site Internet. Le deuxième contraste est dans l’assiette : ce qui est présenté est bien plus charnel que ne le laisse présager la présentation virtuelle, stylisée. Le raffinement promis est au rendez-vous et le palais explose de plaisirs, tout l’appareil gustatif jubile, matières grises et tripes comprises, au rythme d’un service impeccable, attentionné même s’il est rapide, voire heurté. Mais on est bien dans un esprit bistrot en contraste avec cette cuisine quasiment étoilée. (À certains moments, je doute : n’est-ce pas aussi bien que chez Darroze ?) Pour être plus explicite : en entrée, mis en forme dans à l’emporte-pièce, de l’écrasé de topinambour au beurre demi-sel assemblé avec deux épaisses languettes de saumon au sel, surmonté d’un léger gratin et de pétales de légumes craquant, d’une fine languette de lard croustillant. Les saveurs du tubercule (terre) et du poisson (mère) se conjuguent subtilement. En plat (photo) : coquillettes, joue de veau, émulsion blanche et râpé d’orange, avec une sauce garnie de pleurotes. À chaque fois, l’équilibre des saveurs et des consistances ravit. Tout est juste, pensé en profondeur. Le dessert : mousseline de citron jaune avec un sirop de réglisse…. Mais, en ces temps difficiles, j’aurais mauvaise grâce de ne parler que de bouffe ! Il y a en plus, le spectacle des cuisines. Elles sont plutôt petites et il y a 4 ou 5 personnes qui y travaillent sous la direction du chef (Stéphane Jégo, breton d’origine, formé à la cuisine basque), bien présent, aux premières lignes. C’est un extraordinaire ballet de gestes emmêlés, coupés, recoupés, de corps s’esquivant, louvoyant, sans jamais se percuter et rompre le mouvement du corps collectif qui travaille vers le même objectif : partir de tous les ingrédients dispersés, disparates, préparer, les rapprocher et rendre tout disponible, selon les commandes, pour que le chef finalise, dans chaque assiette, les mets rassemblés selon ses idées (dosage, épices, esthétique). Une tension palpable, très forte, jamais d’énervement. Le chef donne ses ordres, accélère le mouvement, anticipe telle ou telle préparation, contrôle tout sans en avoir l’air (tant le résultat que ce qui y conduit, soit la durée, le temps, le tempo, comme pour la conduite d’une œuvre musicale). C’est le plus impressionnant et détermine l’aura de ce qui arrive dans l’assiette ! Cette capacité à suivre le déroulement de plusieurs plats, plusieurs cuissons, plusieurs agencements culinaires, sur plusieurs fourneaux, pris en charge par plusieurs assistants (chacun leur partie), avoir dans la tête la partition complète et détaillée de l’ensemble des commandes et des plats, avoir le contrôle de tous les savoir-faire qui permettent de mener à bien tout ça dans les temps ! Cette force d’organisation et de concrétisation de quelque chose d’abstrait -une recette, une conjonction de goûts et de saveurs, étant avant tout une sorte de concept, d’idée- est prodigieux, dégage une énergie euphorisante, comme si j’étais en train de me réchauffer à un foyer de forces positives réunissant, rassemblant en quelque chose d’homogène ce que la vie extérieure, médiatique et virtuelle tend à disperser, disjoindre. Ce qui ressemble beaucoup à une autre prestation à laquelle j’assisterai le même soir, celle d’un philosophe jonglant avec des concepts pour proposer précisément une façon d’organiser la compréhension de ce qui traverse notre époque (Bernard Stiegler, séminaire d’organologie, séance sur les nouveaux réseaux de socialisation, Facebook & Cie). Ainsi, même sans tout comprendre, qu’il s’agisse de cuisine ou de philo, côtoyer physiquement un tel chef ou un tel penseur, a des vertus thérapeutiques par « ce qu’ils dégagent » !

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Le soir, donc, au Collège de Philosophie, Bernard Stiegler animait une nouvelle séance de son séminaire. Le voir penser en direct, selon le plan établi de son exposé, puis selon les questions posées par les participants (notamment un Anglais qui cherchera à définir l’angle mort de la pensée de Stiegler, peut-être du côté du concept de « nature » ?),  procure le même confort que la prestation du chef dans sa cuisine. Même si, bien entendu, il travaille des termes, des concepts, des outils bien connus de ses lecteurs, sur la durée, l’impression n’est pas d’entendre la même chose que ce qu’il y a dans ses livres, mais cet effort pour, dans l’instant, cherche à dégager une avancée dans ses idées, aller un peu plus loin, faire surgir une meilleure explication, un agencement plus convaincant. Comme si cet exercice de parole instantanée avait pour but de faire sortir aussi l’imprévu, l’accident, et qui s’infiltre plus facilement dans l’oral, faire surgir tout ce qui peut mettre en danger une pensée arrêtée. Le côté thérapeutique provient d’assister à une tentative d’organiser, dans un appareil conceptuel tournée vers l’action et l’engagement, une foule d’informations qui saturent l’espace public, l’espace médiatique. Informations présentées comme constituant la consistance de l’air du temps, les forces qui déterminent ce qu’il faut devenir. Ces informations, notamment sur les technologies de socialisation ou d’accès à la culture, nous harcèlent de façon autoritaire, jamais expliquée, jamais médiatisée mais toutes entières dans le marketing. Elles harcèlent en ordre dispersé, brutalement, chacune comme un absolu à prendre tel quel. Cette dispersion totalitaire rend difficile la pensée, la réplique, l’échange avec l’environnement et ses outils de contact. La première chose à retenir de ce séminaire est la distinction entre « fait technique » et « tendance technique », c’est tout bête, mais… Généralement, des « faits techniques » nous sont présentés comme équivalant aux « tendances techniques ». Ce qui élimine toute distance, toute capacité de penser en termes de tendance et participe de la « prolétarisation de l’esprit ». Son sens de l’organisation intellectuelle, Bernard Stiegler le pratique comme l’emboîtement des poupées russes, mais ce qui l’intéresse est ce qu’il y a entre chaque poupée, le frottement, la transmission (ou non), la connivence (ou non), la transformation (ou non)… Les nouvelles technologies de socialisation, comme Facebook, ne sont pas critiquées par Stiegler de façon conservatrice, stigmatisées comme le diable. Mais dans le fait technique « facebook », il explique une tendance à provoquer  l’hyper désajustement que ces techniques introduisent entre systèmes techniques et autres systèmes sociaux.  Ce qui est tout le contraire de ce que l’on nous vend. La façon dont ces choses se vendent et se répandent présente des risques importants d’hyper conflit entre les différentes fonctions de l’intelligence humaine. Dans la foulée, il expose sa façon d’expliquer, sur les trente dernières années, le désinvestissement de l’état au niveau du long terme, de la prévoyance, du projet de société, de la stratégie et de l’imaginaire industriel. Toutes choses à restaurer si le but est bien de résoudre la crise qui s’installe comme apothéose d’une économie anti-système de soins. Rien n’est à prendre tel quel, mais entendre ce travail de la pensée qui ramasse, rassemble, organise, s’éloigne des faits pour parler de tendances, c’est stimulant, ça inspire des lignes de conduite pour son propre boulot. (Séminaire enregistré, disponible sur le site d’Ars Industrialis.)

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Tirer la chasse

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Sans doute que les dirigeants et responsables mesurent mal l’ampleur de la crise s’ils ne se fient qu’aux chiffres, aux indices de consommation, etc. Le coup au moral est certainement plus grave et d’une autre nature que simplement dépressive. Le sentiment d’avoir été trompé profondément, cyniquement, dans les grandes largeurs, par tous ceux qui n’ont cessé de certifier, bardés de titres d’experts, qu’il n’y avait pas d’autres voies, que tout allait bien, que tout allait aller de mieux en mieux, ce ressentiment peut devenir incontrôlable. Surtout quand, finalement, aucune décision ne semble venir inverser la vapeur. (Et quand les banques font semblant de s’effondrer, ce sont des infrastructures spirituelles et culturelles qui sont menacées de disparaître, bibliothèques, médiathèques, petits cinémas, télé publique…) Il y a comme des murmures dans la foule qui ressemblent à ces pochoirs relevés à plusieurs endroits anonymes de la ville : des chiottes pour symboliser le désir de tirer la chasse et d’évacuer ceux qui nous chient sur la tête. Quelque chose qui couve et qui s’exprime de façon violente, non correct dans un petit opuscule intitulé « L’insurrection qui vient » et signé par un collectif qui se désigne comme « comité invisible » (La Fabrique éditions). « Ce livre est signé d’un nom de collectif imaginaire. Ses rédacteurs n’en sont pas les auteurs. Ils se sont contentés de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque, dans ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte des chambres à coucher. » Autre morceau : « Nous nous y étions bien faits, pourtant, à l’économie. Depuis des générations que l’on nous disciplinait, que l’on nous pacifiait, que l’on avait fait de nous des sujets, naturellement productifs, contents de consommer. Et voilà que se révèle tout ce que nous nous étions efforcés d’oublier : que l’économie est une politique. Et que cette politique, aujourd’hui, est une politique de sélection au sein d’une humanité devenue, dans sa masse, superflue. » Avec appel à l’organisation révolutionnaire, appel aux armes et cri du cœur : « Tout le pouvoir aux communes ! ». La dissémination d’images clandestines de wc ou de collages intitulés « pq » devrait inquiéter les forces du statut quo, ce sont les images d’un trop plein, d’un inconscient qui ne sait s’il va engloutir ou régurgiter. Mais quelque chose ne passe plus ! (Un blog sur Comité Invisible)

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Je est un autre, sosie de préférence

Harmony Korine, « Mister Lonely », avec Diego Luna, Samantha Morton, Denis Lavant…, 2008

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 J’imagine que ce genre de cinéma peut rendre certains publics perplexes, « mais qu’est-ce qu’il a bien voulu dire ? ». La construction ne cherche pas à déterminer, à l’avance, la manière de le recevoir. Il n’y a rien pour imposer « une » histoire, « une » temporalité, « un » fil narratif. Dès les premières images, on ne sait pas où l’on va, la liberté d’interprétation est intégrale. Le fil n’est pas imposé, le scénario n’est pas autoritaire. Ca commence par de la poésie, une scène allégorique, un surprenant mélange de genres, images diffusées au ralenti d’un type au visage caché par un foulard, plié sur une mini-moto, tournant sur un circuit et s’attachant à faire voler une poupée attachée derrière lui, au bout d’une corde. L’intelligence visuelle est frappante. Touchant, burlesque, ridicule, beau. Ce genre de jeu où l’on tire derrière soi une mascotte quelconque, personnage ou animal, pour, par le mouvement qu’on lui imprime, lui donner l’apparence de la vie et s’identifier à elle, vivre dans cet objet une autre vie, s’échapper le temps que dure le mouvement artificiel, c’est tout le sujet du film : comment revivre en quelqu’un d’autre. Pour mener son enquête, le film infiltre le monde des sosies et construit l’autopsie de ce désespoir particulier d’être un autre. D’abord un Michael Jackson. Dans la manière de révéler petit à petit l’épaisseur humaine du sosie, on va retrouver les teintes primaires de l’introduction (touchant, ridicule, beau) et échapper au risque de déraper dans ce qui pourrait être une comédie lourdingue. Le Michael Jackson rencontre une Marilyn Monroe qui vit avec un Charlie Chaplin qui ont une petite Shirley Temple… Démarrée à Paris, l’aventure file dans les Highlands où est installée une communauté de sosies qui cherche à garder le contact avec le vrai monde par des spectacles où produire leurs savoir-faire de sosies. Harmony Korine traite avec gravité de questions d’identité mais avec une inventivité visuelle qui évite toute lourdeur. Du brouillage d’identités. Ces sosies, finalement, ne le sont plus tellement, le réalisateur réussit à ce que l’on s’identifie à eux. D’abord, parce que durant une grande partie, on ne voit qu’eux, ils représentent dès lors la normalité. Ensuite, parce leurs sentiments, désirs, déboires, préoccupations ressemblent tellement aux nôtres. Enfin, il est vrai que nous vivons dans une société où le marketing nous habitue au fait que l’identification aux stars devient la règle pour beaucoup de monde, court-circuitant les processus d’identification plus fondamentaux (vouloir ressembler à son père, pour les communs mortels, ça va devenir vraiment ringard à mourir).  En parallèle à la vie de cette communauté de sosies, en pleine nature sauvage, on suit les tribulations d’une communauté de religieuses en Afrique, en pleine forêt. Evangélisation, œuvres humanitaires sus les traits d’un âge décalé, comme l’évocation de temps lointains, presque paradisiaques, du simple fait que la question de dieu semble couler de source ! Croire ou ne pas croire en dieu semble la seule question importante, le seul choix à résoudre. Et tout baigne parce que ce monde primal est encore le témoin de réels miracles ! En comparaison, dans le réel envahi par les sosies, il n’y a plus de foi, plus d’authenticité, plus de croyance, plus de dieu, plus de questions simples. Si vous êtes un sosie de Michael et que vous en pincez pour un sosie de Marilyn, qui désire qui ? Le temps (du film) aidant, et en découvrant l’humanité du sosie de Michael, d’autres miracles ont lieu : quand il singe son illustre modèle, sur un rocher, en pleine nature immense, avec les gestes caricaturaux les plus débiles, mains aux burnes comprises, on n’a même pas envie de rire ou sourire, on trouve ça simplement beau, une sorte de Tai-Chi profane. L’espoir, pour les sosies, d’éblouir le public des ordinaires par le « plus grand spectacle du monde » s’effondre en même temps que, dans la brousse, le temps des miracles s’écrase méchamment. Le faux Michael se défroque et entreprend d’aller vers les autres, de les observer pour comprendre ce que vivre avec sa propre identité veut dire. D’avoir été sosie lui permettra de questionner autrement, de poser un regard neuf. La narration est complexe, elle se situe sur plusieurs niveaux, emboîte des anecdotes tout en gardant le cap d’une vision d’ensemble, elle trouve sa propre logique. Elle est très riche dans l’invention d’images, de métaphores et allégories visuelles. Il y a les qualités charpentées d’un film narratif normal tout en conservant la liberté de l’art vidéo, c’est du cinéma expérimental qui intègre des formats narratifs plus « ordinaires » sans renier son esprit. Le kitsch, le croquignolet atteint une dignité et une justesse extraordinaires pour parler des questions troubles d’identité et de désir dans notre société très perturbée à ce sujet. Un lyrisme acide, barré, porté par des acteurs impressionnants, plus vrais sosies que natures. (« Mister Lonely avait été, en 1964, un tube de Bobby Vinton -oui, l’interprète de Blue Velvet- deux minutes quarante seconde d’éternité blessée. Comme nouvel horizon esthétique, on a vu pire. » Libération) H. Korine à la Médiathèque (CD, DVD). Interview et bande annonce de Mister Lonely. Sur youtube.

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La raie du Borinage et les kalanichkov

« monsbruges », 15.12.08 – 18.01.09, De Bond (Tentoonstellingsfabriek van het Cultuurcentrum brugge).

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 Une belle démarche d’échanges nord-sud qui en est à sa deuxième édition. Des artistes choisis par Bruges viennent exposer à Mons vice-versa. Dialogue entre une ancienne et une future capitales européennes de la culture !? Il y a quelques mois, de jeunes diplômés de l’école de Gand envahissaient la Machine à Eau avec des œuvres originales inspirées par l’histoire du bâtiment.Actuellement le match retour a lieu à Bruges avec une présentation d’œuvres d’Olivier Leloup, Didier Mahieu et Jean-Marie Mahieu. – Olivier Leloup présente une série de sculptures en bronze (« Oiseaux s’entêtent », « Ave 47 », « Champignons », de la série « Tout le monde n’aime pas les champignons ») et en cire blanche (un alignement de mitraillettes). Avec un trait d’union consistant entre les deux, les armes neutralisées dans le blanc, alignées contre le mur blanc, pouvant symboliser la pseudo guerre propre contemporaine et les bronzes représentant la boucherie cynique à visage découvert des grandes guerres à l’ancienne. Les oiseaux dispersés autour des piliers de la grande halle d’exposition, évoquant ses chants tristes et néanmoins de renaissance qui surprennent par leur innocence surnaturelle, sur les champs de bataille, après le carnage. Des effroyables tranchées à la grande bouffe de l’hyperconsommation, c’est la même chair à canon, l’image d’une société qui s’auto-dévore. Par ce genre de sujet, Olivier Leloup revisite un moment fort de ce qui donna naissance à l’art moderne, la grande guerre, ses millions de morts, ses mutilés, ses millions de deuils, et la question  de représenter l’irreprésentable « moderne », l’horreur guerrière et son économie diabolique. (Ces sculptures font écho à une lecture récente, « Entre deuil et mémoire » de Jay Winter, l’auteur analysant, entre autres, la statuaire des monuments aux morts, comment l’art intervient pour aider le travail de deuil, etc…). – Jean-Marie Mahieu développe une technique personnalisée de grandes photos numériques imprimées sur toile, sur laquelle il intervient avec de la peinture. « Maison du maître », « Maison de l’Etre », « Te Koop, suite », « Eve », « Maisons d’habitations », « Oubli.S »… Le retouchage au pinceau, sur des photos relativement neutres, pixellisées,pour la plupart des corps de logis qui semblent vides, abandonnés, tend à restituer une aura que le cliché ne capte pas, à éclairer une dominante atmosphérique, subjective. À renouer avec une âme, le destin, en donnant une identité, une façade virtuelle à tout ce que le peintre imagine comme étant l’histoire de ces maisons. De ces lieux de vie. « Oubli.S » représente un élément de site industriel, le symbole de savoir-faire fatalement en voie de disparition. A travers ses photos peinturlurées, c’est comme si on regardait, en outre,  entre les lames d’une persienne, l’ambiance du Borinage. la relation à la misère de la région, les façons d’y habiter, d’y être moderne tout en étant pénétrer par l’histoire des lieux, bref de relever le gant de la création dans une zone sinistrée – Didier Mahieu, présente plusieurs œuvres qui se connectent à distance, de façon lâche, un peu comme un rébus approximatif. Un bricolage avec deux mini-écrans avec une scène noir et blanc de deux femmes à table. Il ne se passe rien. Et pour cause, il s’agit d’un bout de film perdu, non identifié, sans mémoire. Entre les deux, un petit bateau sans voile, construit en mie de pain. En vis-à-vis, une photo-peinture de bateaux de mie échoués. À l’intérieur d’une chambre, une grande raie blanche, posée comme un animal fétiche (une sorte de placenta animal, forme fantôme). »Une tombe seulement. Un écueil de beauté contre lequel ma mémoire est venue se fracasser. Et la faille surgir. Un court instant. (…) » (Kristell Brisadelli) Sur le dos de la bête est projeté un film de poissons que l’on prépare pour la cuisine, ouvrir, vider, nettoyer… La projection en miroir, ce qui donne à l’image, quelques fois, la forme d’une raie qui nage et s’échappe, fugitive. Sur le mur, la cène perdue non identifiée, est rejouée en couleur, avec un mouvement, une suite, un sens… L’ensemble ne manque pas d’allure, associant trois styles différents de façon intéressante. Jean-Marie Mahieu, reflets du paysage et fenêtre pour aérer une région blessée, entoure l’aire d’exposition, Olivier Leloup investit tout l’espace avec ses rappels que la guerre est totale et ne respecte aucune frontière, la paix étant aussi fragile que des oiseaux sur des brindilles (ou bien « oiseaux de mauvais augure »?), Didier Mahieu cherchant des échappées vers un imaginaire plus intérieur, intime… (PH)

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Mons triste, réconfort des boulettes

Débarqué tôt à Mons. Grisailles en contradiction avec le village de Noël et ses dispositifs lumineux. Un homme dynamique, habité par une passion, prend des photos, arpente la place, arpente son sujet. Je suis en train de parler « avenir de la médiathèque » et voilà cet arpenteur qui nous aborde pour parler de Mons 2015. Y croyons-nous, sommes des montois, si oui, peut-il nous photographier? Il s’avère critique sur le projet tel qu’il se présente mais motivé pour l’investir autrement. Quelques échanges, il est tonique de voir qu’en dehors des réunions officielles, des citoyens s’impliquent pour penser les choses autrement. Un homme en manque de débats? Sur mon chemin, je repère trois adresses à l’abandon où j’avais des habitudes: un restaurant grec où il nous arrivait d’échouer après des concerts, des vernissages; un magasin de BD plutôt ravagé, je ne suis pas grand amateur de BD, mais j’aimais celui-là où travaillait un connaisseur riche de bons conseils; une droguerie à l’ancienne, boutique et savoir-faire exemplaires, comme on en fait plus, accueil et conversations folkloriques… Le hasard des réunions m’amène à Charleroi (où je compte autant de devantures fermées) où je goûterai le réconfort des boulettes (dites « vitoulets » en carolo) chez nos amis des Templiers, une valeur sûre, 50 années d’existence…

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Feuilleter « Le Monde des livres » en attendant que la Brésilienne vienne à ma table, belle attente (même si le N° « spécial beaux livres » n’est pas ce que je préfère). Une publicité va m’occuper tout l’esprit durant cette pause au Mokafé et, un peu, m’énerver (pas envie à cet instant d’enfourcher tous ces dadas). « 160 livres sous une même couverture », pub pour le « Reader », le livre numérique de Sony. L’image est belle. Le reader agit comme une fine porte, entre modèle à l’ancienne et une version technologique, un puissant sésame vers l’enchantement du savoir livresque, infini. Une de ces portes secrètes que l’on ne distingue pas du reste du mur avec ses moulures et encadrements et qui, magiquement, s’entrouvre, laissant deviner derrière elle, de l’autre côté, une bibliothèque bien fournie, traditionnelle, archétypale avec ses rayonnages respirant l’amour des livres. Un amour dont le Reader doit s’affirmer comme imprégné. Plus que belle, l’image est surtout instructive : elle atteste de façon criante que, dans toute cette histoire, il n’est pas tant question de dématérialisation que d’hypermatérialisation. Un objet qui en contient 160 ne les dématérialise pas, c’est un super objet. C’est un autre état de la matière. Ce que vise l’image (une nouvelle étape de la transformation des supports) ravive le ressassement, préoccupation professionnelle oblige, d’une lettre de lecteur publiée dans Le Soir, sur cette question du CD, « le CD n’est pas mort», etc. À propos d’une émission de la RTBF sur le même sujet, émission banale, rassemblant quelques éléments d’enquêtes, claironnent qu’elle va dire tout haut ce que tout le monde pense et qui, faute de hardiesse intellectuelle et de maîtrise de toutes les données, ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes et reste très politiquement correcte. Parce que, finalement, à la limite, on s’en foutrait de la disparition du support CD si cela permettait une meilleure politique de l’esprit et de l’ouverture aux musiques. La « dématérialisation » ne ruine pas l’économie du CD, elle ruine les possibilités d’une réelle politique de l’esprit, elle met en place des forces énormes pour capter les énergies, les curiosités et les canaliser. Dans cet état de fait, il est vrai que le CD continue à être un outil efficace, difficilement remplaçable, pour effectuer une médiation culturelle sur la diversité culturelle. (« CD de combat », comme écrivait un journaliste, un peu tard). Mais le but n’est pas de sauver le CD coûte que coûte. Et en ressassant encore un peu, je déterre les aigreurs provoquées par une série d’articles (de journalistes) sur l’avenir de la presse écrite. Elle est bien menacée par la dématérialisation et par le fait que les citoyens prennent en charge vaille que vaille leur information, écrivent et se lisent sur Internet. Voilà, la presse s’émeut et crie que cela représente un grave danger pour la démocratie, le pluralisme, etc. Pourquoi n’a-t-elle pas eu les mêmes accents quand la Médiathèque a fait connaître ses ennuis !? Ah non, là c’était du genre : « les nouveaux accès à la culture met en péril la Médiathèque ». Point. Bizarre : sans organisation de prêt public pour la musique, un outil objectif d’information est en danger, le pluralisme est menacé, etc. Bon dieu, je sens que je m’énerve dans la salle Mokafé bondée, pas tellement d’habitués, beaucoup de touristes. Heureusement, j’ai un coin de banquette. Heureusement, voici la Brésilienne. Elle est surprenante. Elle est dérangée, troublée, quelque chose de presque inconvenant. Comme si sa chair crémeuse subissait sur ses bords, à sa pointe extrême, l’attraction sensuelle de la pleine lune, juste en un point précis, un peu de légèreté volcanique. La marque d’un désir bousculé. Comme une rougeur. Une coiffure défaite ou des envies arrachées et saignantes près des ongles. Voilà un morceau de tarte un peu moite qui n’a pas envie qu’on la déguste dans la dentelle. Elle passe la langue, vulgaire. Il faut y aller franco. Couteau et fourchette. Première bouchée copieuse et énergique. Ça calme. Dans la sélection beaux livres, à noter : « L’Image et l’Amour charnel au Moyen Age » (F. Colin-Giguel). Toujours recherchés les livres d’histoire qui documente ces questions du sexe et de l’amour. Pour alimenter la réflexion sur la sexualité initiée par Foucault. Nécessaire pour résister un peu à la récupération libidinale du marketing ! Et aussi une monographie illustrée sur Lautréamont par un spécialiste (Jean-Jacques Lefrère). Sur un poète capital, mort à 24 ans et qui reste un mystère. Ça manque aujourd’hui, des écrivains qui seraient des mystères (lié aux stratégies de plumes étudies par Bernard Lahire). Sur la table, parmi les livres achetés dans la crémerie voisine : – Valérie Brunel, « Les managers de l’âme. Le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique de pouvoir ? » Titre explicite ! Vu la fonction que j’exerce, il est indispensable de s’intéresser aux pratiques de management, en général je le fais en lisant des ouvrages critiques : ils ont l’avantage de présenter les théories et méthodes tout en les démontant. Ce qui permet de tenter des mises en pratiques qui tiennent compte de leurs dimensions nocives, en contradiction avec un projet culturel !  – Giorgio Agambem, « Le Règne et la Gloire ». Voici la suite d’une longue « enquête sur la généalogie du pouvoir », aussi pour entretenir, raviver les restes de lectures de Foucault. Agambem analyse dans ce volume l’importance de la gloire dans l’exercice du pouvoir, de l’organisation du cérémonial des dominants avec toutes les images et objets de leur culte. L’intérêt est que cette généalogie aboutit à instruire l’état actuel des relations entre pouvoir et médias. Pas certain d’arriver à décrypter, au moins j’essaierai, c’est déjà bon. – Jean-Pierre Martinet, « Jérôme ». Je l’avais évoqué dans Brésilienne (3), mais je n’avais pas dégotté le titre qui m’attirait le plus. C’est fait. Un bouquin, nous dit-on, qui déclencha passion et haine. Voilà peut-être une littérature encore mystérieuse, qui exige et donc entretient l’attention. Cette fois, je l’ai entamé. « Je me suis mis soudain à trembler parce qu’un enfant, là-bas, une petite fille blonde a regard éteint, venait de s’écorcher en coupant les fleurs noires, elle pleurait silencieusement sous les troènes en regardant ses mains saigner, et je me suis dit alors que ce que je supportais le moins chez monsieur Cloret, c’était l’odeur de ses moustaches, une odeur fade, sournoise, rosâtre, comme d’une lèpre qui le rongerait lentement de l’intérieur. » – Franco Moretti, « Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature. » Intrigué par le propos : une proposition de revisiter les topographies conventionnelles de l’histoire littéraire : « (…) à grands coups de graphes, de cartes et d’arbres. Soit les outils sauvages de l’objectivation scientifique pour un dynamitage en règle : les graphes de l’histoire quantitative, les cartes de la géographie et les arbres de la théorie de l’évolution. » Une remise en question qui peut être stimulante et donner des idées pour constituer des méthodes différentes de s’intéresser aux musiques !? Ça n’a pas l’air simple, mais je pourrai au moins assimiler l’introduction ! – En attendant, la Brésilienne touche à sa fin, un vrai carnage. Humectée de café fort, à grandes bouchées goulues trop rapprochées, coulée de crème pâtissière un peu malhabile, raidie puis flasque, enrobée d’une surface pétillante et granuleuse, qui semble gonfler sous le palais avant de faire pschitt ! (PH)

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