(R)évolution culturelle en cours/catch, grimaces, rock et syndicats

« D’une révolution à l’autre », Carte blanche à Jeremy Deller, Palais de Tokyo.

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Il faut peut-être commencer par avoir une idée de qui est Jeremy Deller. A priori, pour les non-initiés (dont je suis), ce n’est pas évident quand on débarque dans cette « exposition ».  Jeremy Deller est un artiste anglais né en 1966 qui réalise surtout des vidéos dans lesquelles il explore ce qui, dans la créativité populaire spontanée, émerge et fait sens, alimente en énergie toute une création contemporaine. Entre art et anthropologie par l’image, il explore de façon originale les contextes sociaux, politiques, économiques, industriels des mouvements d’art, des croyances en l’art. Il constitue ainsi une certaine mémoire alternative de tous les matériaux « non-nobles » qui rentrent dans la composition imaginaire des réalisations culturelles les plus nobles. En procédant selon des méthodes non scientifiques (il n’est pas historien), mais par intuition, en mettant à l’épreuve des méthodes historiennes qu’il transforme en formes d’investigation artistiques. Il est donc beaucoup plus libre. (Notice à lire). Il ne présente pas au Palais de Tokyo ses réalisations mais un ensemble de matériaux qu’il rassemble, qu’il étudie, qu’il consulte en préalable à la réalisation de ses propres œuvres. Il montre, en fait, sa méthode de travail, à partir de quelles « traces », quels rapports au monde qui l’entoure, il nourrit sa pensée et son désir de créer. Il lève un voile sur le fonctionnement de son cerveau, comment celui-ci s’arrête sur tel ou tel événement, telle pratique, suscite tel rapprochement, telle « correspondance » pour utiliser un terme baudelairien. De façon exemplative, on peut illustrer ça par la magnifique liaison qu’il organise entre un tableau du XIXème siècle, « La Forge », de James Sharples, représentation romantique du travail industriel (qui se signalait comme l’espoir d’un nouveau monde) et la photo de Denis Hutchinson qui montre « Le catcheur Adrian Street et son père, mineur de fond » (1973), dans un contraste incroyable entre la misère du mineur et l’apparat kitsch et transformiste du catcheur, manifestation extrême des voies à emprunter pour « sortir de la misère », se transformer, vendre son corps et sa force de travail dans des catégories d’exercices spectaculaires. Ces deux images sont intégrées dans une section qui s’attache à expliciter les relations entre culture populaire, misère industrielle et développement des cultures rock et pop en Angleterrre. Cette section s’intitule « Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée », titre inspiré du Manifeste du Parti Communiste et couvre la période 1760-2008, histoire des changements de société en profondeur et des mouvements musicaux (artistiques) qui s’y greffent. – Ailleurs, il consacre une large place aux interventions de l’artiste Ed Hall qui réalise des bannières à l’ancienne, évoquant les blasons héraldiques mais aussi les banderoles à contenus populaires accompagnant certaines processions populaires, confréries ou autres associations dont l’identité s’affichait dans une devise, une image… Sauf qu’Ed Hall transpose ce genre de bannière dans le monde des luttes syndicales, combats des minorités, des activistes de tout genre. Une manière d’inclure les engagements politiques actuels dans une tradition collective. – Une même logique conduit à présenter une grande sélection des dessins de William Scott, « Good Person ». Il s’agit d’un artiste travaillant au sein d’une grande association américaine (Oakland) pour adultes handicapés (art brut). Il trace le portrait des personnalités de son environnement social et s’attache aussi à redessiner le plan de son quartier marginalisé, pour le rendre plus beau, plus accueillant et confortable, plus digne. – La démarche plus documentaliste de Jeremy Deller est incarnée avec les pièces du « Folk Archive » qu’il rassemble avec Alan Kane. Ce sont des photos sur des pratiques populaires très diverses, voici un extrait de l’explication dans le catalogue : « D’un éléphant mécanique à une banderole syndicale, d’une course de barriques en feu à un concours de grimaces, de la broderie de culottes de lutte à la réalisation de gâteaux pour le soutien d’une action associative, large est le spectre des activités. Bien que contemporaines, nombreuses d’entre elles font partie d’une tradition ancestrale. (…) Ces courants populaires témoignent d’une vie créative au Royaume-Uni, en réaction à un mode de vie actuel devenant de plus en plus privé. »  – « Son Z » est un autre élément de cette carte blanche qui prend l’allure d’investigations documentaires très poussées. Il s’agit d’explorer et de mettre en connexion le maximum de données politiques, scientifiques, économiques et culturelles, dans l’Union Soviétique des années 1917-1939. Et de montrer ainsi comment c’est bien la mise en liaison d’une grande diversité de paramètres, dans des disciplines très diverses, qui impulse des progrès et des inventions importants, inspirent des utopies engendrant le désir d’aller plus loin. Il y avait ainsi toute dynamique inventive qui donna, entre autres, naissance à un instrument révolutionnaire, le Theremin. La plupart des pièces exposées proviennent du Centre Theremin de Moscou et sont montrées, en partie, pour la première fois en Europe.  – Jeremy Deller applique aussi son esprit de recherche à la naissance du rock en France, en réunissant une série d’archives sur le Golf Drouot, la période yé-yé. Reconstituant aussi une cave rock alternative, lieu de répétition à Nancy. Il répercute en fait les travaux de Marc Touché, anthropologue des « pratiques relatives aux musiques amplifiées ». Bon ! La matière, intellectuellement, est excitante, exaltante, mais cela fait-il une bonne expo ? Faut-il présenter ces documents sur des cimaises, comme des œuvres (ce qui ne fait pas problème avec les bannières, les dessins de William Scott) ? Ne vaudrait-il pas mieux organiser l’ensemble comme un réel centre de documentation, avec des tables, des conditions confortables et attrayantes de consultations des textes, des photos, des fichiers images et sons (qui pourraient être en plus grand nombre) ? Ce qui serait, de plus, une manière de faire évoluer le concept de salle de documentation vers quelque chose de plus dynamique, créatif, entre lieu d’expo, performance dans laquelle chacun s’inscrit et grande salle de lecture d’une bibliothèque. Dans l’introduction à l‘exposition, il est bien dit qu’il s’agit « d’un projet inclassable où les protagonistes échappent parfois à la définition d’artiste et où les objets présentés ne s’appréhendent pas toujours en tant qu’œuvres d’art. » Mais la forme qu’il convient de donner à l’ensemble n’a pas été trouvée. On ne reste pas debout à contempler des photos qui instruisent une certaine relation entre différentes informations sociales et culturelles comme on peut le faire devant une représentation picturale. Cela demande de réfléchir, s’arrêter autrement, brasser, feuilleter. L’objet de l’exposition concerne un comportement d’artiste par rapport à ce qui l’inspire. Le dispositif de l’exposition devrait beaucoup plus permettre de mettre à l’essai, sur place, le genre de comportement proposé. Il est important de développer un genre de dispositif scénique qui ouvre des portes quant à l’attitude et la relation cognitives à l’art. « D’une révolution à l’autre » est quasiment entièrement un projet pédagogique qui, au lieu d’être créatif dans l’invention de la mise en scène de nouveaux principes de médiation culturelle, adopte un principe classique d’exposition d’œuvres. Le magazine Palais / est un bon support, un peu pauvre du côté des rebonds, appareil critique bibliographique, filmographique et discographique. (PH)

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